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Culture - Performance participative

Charbel Samuel Aoun va à la source... du puits de Byblos

L’artiste présente, jusqu’au 5 octobre, un projet sonore et visuel autour du puits d’Isis sur le site de la citadelle de Byblos. En les reconnectant à leur environnement, « une archéologie du toucher » permet à ses visiteurs un moment de réflexion sur la position suprémaciste de l’homme sur Terre.

Charbel Samuel Aoun va à la source... du puits de Byblos

L’artiste Charbel Samuel Aoun et son fils Shaïm se prêtent au jeu de l’installation « Une archéologie du toucher ». Photo Tarek Riman

Charbel Samuel Aoun, né en 1980 à Fanar, au Mont-Liban, évolue entre Beyrouth et Paris. Architecte de formation, il explore aujourd’hui à travers l’art les relations existentielles entre « l’être social » et « l’être de nature », qu’il relie à travers un travail organique. À la recherche de sens, l’artiste libanais parvient à créer un dialogue entre la nature, l’homme et la matière en explorant et en éveillant les sens. Il s’approprie alors pleinement les sites de ses installations artistiques qu’il transforme en de véritables lieux d’expérience, où la matière agit comme un déclencheur multisensoriel, où l’espace social cohabite avec le naturel.

Ses matériaux de prédilection « appartiennent à la chaîne écologique de l’expérience ; l’atmosphère et les sens ouvrent un chemin vers la découverte des différents langages qui nous entourent », explique l’artiste. Ses œuvres jouent ainsi avec la matière pour créer ce qu’il appelle « un lieu d’existence ». Les éléments naturels viennent transformer l’expérience humaine où un dialogue entre le rationnel et l’émotionnel s’installe.

Pour lui, « l’art reflète une existence qui consiste à être vivant ». Vivant, donc en relation avec l’espace, l’espace de l’autre, l’autre étant matière ou nature, la nature étant espace…

Des enfants en communion avec les éléments de l’eau et de la terre. Photo Tarek Riman

À Byblos…

C’est Byblos, l’antique ville côtière, que l’artiste libanais a décidé d’explorer pour y installer sa nouvelle création. Située sur une falaise de grès à quarante kilomètres au nord de Beyrouth, la cité atteste d’une histoire ininterrompue évidente de par les structures datant de différentes périodes qui en parsèment le site. Les premières constructions remontent aux installations d’une communauté de pêcheurs datant de 8 000 ans, auxquelles se sont depuis mélangés entre autres les temples monumentaux de l’âge de bronze, les fortifications perses, la voie romaine, les églises byzantines, la citadelle croisée, et les villes médiévale et ottomane…

Dans cette cité millénaire, témoin exceptionnel des débuts de la civilisation phénicienne, Charbel Samuel Aoun souhaitait « travailler dans une architecture renversée ». C’est donc à l’intérieur du site archéologique de la ville que l’inspiration de l’artiste naîtra et que son art prend forme au sein d’une grande cavité, ancienne source principale d’eau de la cité antique construite il y a 5 000 ans : Aïn el-Malak (la source du roi). C’est un lieu non seulement chargé d’histoire, mais aussi mystique, où des cérémonies spirituelles pour les anciens dieux s’y déroulaient ; c’est ici même que la reine Isis, sœur et épouse d’Osiris, est venue pleurer et chercher l’être aimé, tué par son frère Seth.

… l’installation…

L’installation consiste en quatre conteneurs métalliques remplis d’herbe, de pierre, de boue et d’eau, placés sur le passage tangent au puits et à l’intérieur desquels des microphones ont été placés. Véritable architecte du son sur cette installation, Charbel Samuel Aoun met à la disposition des visiteurs ces éléments qui se transforment en de véritables instruments. Chaque visiteur est libre de jouer comme bon lui semble, seul ou à plusieurs, et en fonction du toucher de chacun, un son, des sons, des grognements, des cris même parfois émanent depuis le fond de la cavité, à plus de douze mètres de profondeur, comme si la terre nous répondait, nous envoyait un message depuis le fond de ses entrailles au rythme de nos signaux.

L’expérience sonore transforme chacun des éléments en une peau interactive au toucher du visiteur qui reconnecte l’humain à son environnement. Le toucher devient comme une écoute créant une relation entre l’être et la matière qui habille l’enceinte architecturale du puits avec le son d’un vécu. Aux sonorités créées par chaque concert unique, les chants des prières de la mosquée du sultan Abdul Majid viennent parfois se mélanger.

La source d’eau est aujourd’hui tarie, mais conserve une présence atmosphérique qui fait régner en ce lieu un microclimat permettant d’établir une discussion entre le passé et le présent à travers les éléments naturels, la matière et le sacré. Charbel Samuel Aoun repense ainsi les relations que nous entretenons avec les éléments et la matière, et essaie de recréer un sentiment de célébration collectif autour de notre environnement et de la collectivité.

… touche par son message

L’artiste, dans son analyse des sens – et plus précisément à l’identification du toucher, différent des autres mais qui les commande tous –, donne au visiteur la sensation élémentaire d’exister.

C’est Aristote qui a qualifié ce sens de « sens commun », unissant ainsi l’espèce humaine aux autres espèces animales en nous reliant à la pure sensation d’exister. La fragilité croissante de notre planète a donné une nouvelle signification aux réflexions initiées par Aristote sur le sens commun et sur la sensation comme élément propre à toutes les espèces vivantes. Face à une menace qui pèse sur l’ensemble du vivant, la distance entre l’homme, qui a déclenché un déséquilibre environnemental, sans doute irréversible, et les autres espèces animales s’est inévitablement réduite.

Charbel Samuel Aoun déconstruit l’image de l’homme comme étant l’espèce intouchable par excellence et appelle à l’humilité en nous offrant un précieux espace de réflexion sur ces thèmes à un moment crucial pour l’humanité. « Une archéologie du toucher » réfute une vision anthropocentrique, et appelle à la symbiose entre l’homme et son environnement, la nature, la matière, les éléments, le sacré… Son message se fera entendre et résonnera depuis le fond de Aïn el-Malak jusqu’au 5 octobre.

A signaler que ce projet de Charbel Samuel Aoun s’inscrit dans le cadre de l’initiative Art et Territoire menée par le Service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France, avec les Instituts culturels français en régions, en partenariat avec la Direction générale des antiquités (DGA) libanaise, qui vise à soutenir des projets artistiques dédiés à la mise en valeur du patrimoine libanais.

« Une archéologie du toucher » de Charbel Samuel Aoun ; Aïn el-Malak, site archéologique de Byblos. Tous les jours jusqu’au 5 octobre. Entrée libre.


Charbel Samuel Aoun, né en 1980 à Fanar, au Mont-Liban, évolue entre Beyrouth et Paris. Architecte de formation, il explore aujourd’hui à travers l’art les relations existentielles entre « l’être social » et « l’être de nature », qu’il relie à travers un travail organique. À la recherche de sens, l’artiste libanais parvient à créer un dialogue entre...

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