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Moyen-Orient - Turquie

À l’approche des élections, le discours antisyrien au cœur du débat

En ligne de mire d’une partie de la population et de partis politiques de tous bords, les réfugiés venus du pays voisin craignent pour leur avenir face à la montée des agressions à leur encontre.

À l’approche des élections, le discours antisyrien au cœur du débat

Un restaurant de grillades dans une rue de Gaziantep en Turquie, en février 2021. Photo d’archives AFP

Lorsque Sana* a récemment vu sa fille de 11 ans rentrer à la maison en pleurant après avoir fait l’objet d’une agression raciste, elle lui a immédiatement conseillé de ne pas faire de vague. « Je lui ai dit : La prochaine fois, peu importe ce qu’on te dit, fais-le. Tout le monde le sait, quel que soit le problème, on rejettera la faute sur les Syriens. » Sa gamine jouait à la balançoire dans une aire de jeux de Gaziantep (Sud-Est turc), ville frontalière de la Syrie où se sont installés depuis 2011 plusieurs centaines de milliers de réfugiés issus du pays voisin. Un petit garçon lui demande de lui céder sa place. « Elle lui a dit qu’elle venait de s’installer. Il lui a alors demandé si elle était syrienne et l’a soudainement frappée après qu’elle lui a répondu innocemment », raconte, désabusée, la mère de famille originaire d’Alep.

Dans ce pays où près de 3,6 millions de Syriens bénéficient d’un statut de protection provisoire, le sentiment antiréfugiés et les agressions et crimes perpétrés à leur encontre ne sont pas nouveaux. Mais l’étau semble s’être davantage resserré au cours des derniers mois, à mesure que l’inflation et la dépréciation rapide de la livre turque s’accélèrent et que la question syrienne s’est imposée comme l’un des thèmes phares dans le débat public à moins d’un an des élections générales fixées à juin prochain.

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« Le racisme n’a fait qu’augmenter depuis que je suis là », confie Majed*, arrivé de Syrie en 2014. Depuis quelque temps, cet habitant d’Istanbul entend régulièrement les mêmes préjugés xénophobes pour justifier le traitement qui leur est réservé par certains : « La Turquie est un pays développé alors que les Syriens sont sauvages et illettrés ; les Syriens sont lâches parce qu’ils ont fui leur pays. » « D’ordinaire, nous avons l’habitude de défendre notre position et de discuter, mais depuis peu, on évite de se lancer dans de telles discussions, car n’importe quel Syrien peut être expulsé pour une simple plainte à la police », souffle Majed.

Un sujet politique brûlant

Tandis que les attaques contre eux semblent s’être multipliées dans le pays, les Syriens craignent de plus en plus pour leur sécurité. Il y a moins de dix jours à Antakya (Sud), le meurtre de Farès Mohammad al-Ali, un jeune Syrien, a de nouveau fait ressurgir la peur au sein de cette communauté. L’adolescent, qui allait étudier la médecine et travaillait en parallèle pour subvenir aux besoins de sa famille, avait accidentellement blessé la propriétaire de l’usine qui l’employait. Sommé par ses fils de lui présenter de nouvelles excuses, cette fois à leur domicile, Farès Mohammad al-Ali a été emmené par ces derniers dans un endroit isolé où il a été battu et poignardé à mort. « Ces crimes sont devenus une vraie source de peur. Lorsque je sors pour faire des courses par exemple, j’ai toujours en tête l’idée que je pourrais être attaqué par des Turcs simplement parce que je suis syrien…, lâche Majed. Malheureusement, la police et les autorités turques ne considèrent pas ces agressions comme des crimes de haine, mais comme des faits isolés… »

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Dans ce climat tendu et agressif, il ne se passe pas une semaine sans qu’un responsable politique jette de l’huile sur le feu en agitant la question des réfugiés syriens. Il y a une semaine, Meral Aksener, chef du Bon parti (Iyi parti, droite nationaliste) – membre de l’alliance de six partis d’opposition qui s’est constituée face au parti au pouvoir en vue du prochain scrutin –, s’est engagée à expulser tous les réfugiés syriens d’ici à 2026, ajoutant que le pays est devenu un « entrepôt d’immigrants » et une « quasi-décharge » pour l’Europe. La dirigeante a également indiqué qu’elle se tenait prête à rencontrer le président syrien Bachar el-Assad, en vue de régler cette situation.

« L’approche des élections constitue un tournant dans le contexte des discussions nationales sur les réfugiés syriens. Lorsqu’ils ont commencé à arriver en 2011, la question n’était pas politisée et la classe politique comme la société l’ont essentiellement considérée d’un point de vue humanitaire, souligne Sinan Ülgen, spécialiste de la Turquie au Carnegie Europe et directeur du centre de recherches Edam à Istanbul. Depuis, la population a pris conscience que ces personnes resteront dans le pays, les conditions économiques se sont détériorées, ce qui a créé des réactions au niveau de la société, et la question est devenue un sujet politique brûlant dans le débat national turc. » De nouveaux partis centrés autour de la question migratoire ont même émergé sur la scène politique, à l’instar du Parti de la victoire (Zafer, extrême droite), créé en août 2021.

Signes de normalisation avec Damas

Tandis que les partis de l’opposition brandissent cette question pour critiquer la gestion du gouvernement aux mains de l’AKP, la formation de Recep Tayyip Erdogan a opéré un changement de rhétorique à 180 degrés sur le dossier pour couper l’herbe à ses adversaires. Fragilisé par la situation économique dans le pays qui pourrait lui coûter sa réélection à la tête de l’État, le parti au pouvoir a récemment fait des déclarations qui ont laissé entendre qu’une normalisation avec Bachar el-Assad n’était pas exclue. « Le régime (de Damas) et l’opposition doivent se réconcilier (…) Nous pensons qu’une réconciliation est indispensable à une paix durable en Syrie », avait ainsi déclaré le 16 août à Ankara le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu. Début mai, le reïs avait pour sa part indiqué qu’il préparait le rapatriement « volontaire » d’un million de réfugiés syriens dans leur pays.

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« La question des réfugiés syriens est considérée comme un handicap pour le gouvernement turc, car c’est un domaine dans lequel il a été critiqué et continue de l’être. Il est donc contraint de trouver des solutions à ces problèmes », observe Sinan Ülgen. En vue de montrer qu’il prend la main sur le dossier, Recep Tayyip Erdogan a annoncé en mai dernier une offensive militaire prochaine dans le Nord syrien, censée faciliter leur retour en leur assurant la sécurité et un logement. Une opération pour l’heure incertaine alors que Téhéran et surtout Moscou s’y opposent.Face à cette situation, de plus en plus de Syriens envisageraient de quitter la Turquie, sans savoir pour le moment où aller. « Honnêtement, j’aspire à partir. La situation a trop d’effets sur la santé mentale de mes enfants et sur la mienne, témoigne Sana, inquiète. Je sais que peu importe ce qu’il m’arrive, je serai toujours seule et fautive… »

* Les prénoms ont été modifiés.

Lorsque Sana* a récemment vu sa fille de 11 ans rentrer à la maison en pleurant après avoir fait l’objet d’une agression raciste, elle lui a immédiatement conseillé de ne pas faire de vague. « Je lui ai dit : La prochaine fois, peu importe ce qu’on te dit, fais-le. Tout le monde le sait, quel que soit le problème, on rejettera la faute sur les Syriens. » Sa gamine jouait à la balançoire dans une aire de jeux de Gaziantep (Sud-Est turc), ville frontalière de la Syrie où se sont installés depuis 2011 plusieurs centaines de milliers de réfugiés issus du pays voisin. Un petit garçon lui demande de lui céder sa place. « Elle lui a dit qu’elle venait de s’installer. Il lui a alors demandé si elle était syrienne et l’a soudainement frappée après qu’elle lui a répondu innocemment »,...
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