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Moyen-Orient - Éclairage

Erdogan, grand gagnant de la guerre en Ukraine ?

Le président turc a su tirer profit de ses liens avec les deux parties pour réaliser des gains diplomatiques incontestables, redorant la stature de son pays sur la scène internationale.

Erdogan, grand gagnant de la guerre en Ukraine ?

Le président turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue russe Vladimir Poutine, lors du sommet tripartite avec l’Iran, organisé à Téhéran, le 19 juillet 2022. Photo AFP

Elle joue sur tous les tableaux. Tandis que le Kremlin a été mis au ban de la communauté internationale depuis son invasion de l’Ukraine, débutée il y a tout juste six mois, la Turquie a de son côté rehaussé avec brio sa stature internationale. Au point d’être décrite par certains observateurs comme la grande gagnante de la guerre en Ukraine, ayant réalisé au cours des dernières semaines des bénéfices diplomatiques incontestables. Une période d’intense activité internationale au cours de laquelle le président turc, Recep Tayyip Erdogan, peut se targuer d’avoir échangé il y a moins d’une semaine en Ukraine une poignée de main tripartite avec le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, et le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, tout en s’affichant deux semaines auparavant aux côtés de Vladimir Poutine, lors d’une rencontre bilatérale à Sotchi.

Menant un exercice d’équilibriste jusque-là maîtrisé entre les Occidentaux et Moscou depuis la fin-février, Ankara s’est positionné comme un médiateur incontournable sur le dossier ukrainien. Fort de ses bonnes relations avec les deux parties, le reïs turc est notamment parvenu à obtenir, fin juillet, la reprise des exportations de céréales ukrainiennes bloquées en mer Noire à l’issue d’un accord conclu avec les belligérants, sous l’égide des Nations unies. « Pendant des décennies, la Turquie a mis en avant son image de “pont” entre l’Est et l’Ouest comme l’un des principaux moteurs de sa politique étrangère, observe Eleonora Tafuro Ambrosetti, chercheuse au Centre Russie, Caucase et Asie centrale de l’Institut pour les études de politique internationale. La guerre a permis à Ankara de confirmer et de renforcer cet élément de connectivité (d’où le rôle de médiateur), d’améliorer le statut et l’image de la Turquie dans le monde et d’obtenir plus de poids vis-à-vis de la Russie ».

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Loin de son isolement au Moyen-Orient et auprès de ses partenaires occidentaux, et du statut de paria qui caractérisait alors la Turquie depuis le début de la décennie jusqu’à la fin 2020, le pays déroule aujourd’hui le tapis rouge à nombre de dirigeants, notamment occidentaux. Redoublant d’efforts pour poursuivre sa médiation, Recep Tayyip Erdogan chercherait désormais à négocier, aux côtés du secrétaire général de l’ONU, un cessez-le-feu entre Kiev et Moscou afin d’éviter le risque de catastrophe nucléaire lié aux opérations militaires autour de la centrale de Zaporijia, située dans le sud-est ukrainien.

Son propre agenda

Car l’enjeu est déterminant pour la Turquie, qui partage le rivage de la mer Noire avec cinq autres pays et qui s’inquiète des répercussions du conflit sur la sécurité de la région, ainsi que de l’influence russe dans cette étendue d’eau stratégique, riche en réserves de gaz. « La guerre a exercé une forte pression sur la politique étrangère d’Ankara, à la fois en raison des enjeux pour la Turquie de la situation sécuritaire en mer Noire et parce qu’elle craint les conséquences plus larges de la guerre sur la stabilité dans d’autres régions (le Haut-Karabakh, le Moyen-Orient) », poursuit Eleonora Tafuro Ambrosetti. Si Ankara avait beaucoup à perdre en jouant conjointement les cartes occidentale et russe, force est de constater qu’il est parvenu à tirer profit de sa position géographique et de médiateur privilégié pour en faire un levier d’action pour sa politique étrangère. Membre de l’OTAN, la Turquie a donné des gages à l’Alliance en fermant fin février les détroits du Bosphore et des Dardanelles à la marine russe, tout en redoublant d’échanges commerciaux avec la Russie, sous sanctions occidentales.

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Mais si elle joue le jeu de l’Alliance, elle semble avant tout suivre son propre agenda. Fin juin, elle parvenait ainsi à faire avancer ses intérêts nationaux en levant son veto à la candidature de la Suède et de la Finlande à l’OTAN en échange de diverses concessions portant notamment sur le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – classé terroriste par Ankara – et sans doute sur l’avancée des négociations concernant l’acquisition turque d’avions de combat américains F-16. « Le raisonnement qui sous-tend l’équilibrage de la Turquie est qu’Ankara a besoin des deux, l’Ukraine et l’Occident, d’une part, et la Russie, d’autre part. Les relations de la Turquie avec la Russie ne peuvent se substituer aux relations de la Turquie avec l’Occident et vice versa », souligne Daria Isachenko, chercheuse à l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP).

Considérations électorales

Aux yeux d’Ankara, dont la relation bilatérale avec Moscou touche autant à l’économie qu’au tourisme et à l’énergie, le dialogue avec le Kremlin est notamment déterminant pour conserver son influence dans le Caucase du Sud, mais surtout sur le dossier syrien. « Sans la Russie (parrain de Damas), la Turquie n’est pas en mesure de poursuivre ses intérêts dans ces régions », poursuit la chercheuse. Désirant chasser les combattants kurdes de plusieurs localités situées dans le nord de la Syrie le long de sa frontière, le pouvoir turc a récemment effectué des déclarations plus qu’inattendues en faveur d’une réconciliation entre les rebelles – soutenus par Ankara – et le régime de Damas. Signe d’une possible normalisation à venir entre les ennemis de longue date, ces propos sont intervenus après la rencontre russo-turque à Sotchi, au cours de laquelle Vladimir Poutine aurait poussé pour que les dirigeants turc et syrien s’entretiennent par téléphone. Et font suite à une série de revirements en politique étrangère effectués par le président turc au cours des derniers mois, à moins d’un an de la tenue des élections générales prévues en juin 2023 qui menacent de lui coûter sa réélection dans un contexte de crise économique sans précédent.

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« Tandis que les sondages turcs montrent très clairement qu’une grande partie de la population aimerait que les réfugiés syriens retournent en grand nombre chez eux, Erdogan a bien compris que la seule façon pour cela était de s’entendre avec Assad, avance Kemal Kirişci, spécialiste de la politique étrangère turque au sein du Brookings Institute. À l’heure où la crise économique, marquée par un taux d’inflation exceptionnellement haut et une dépréciation de la livre, s’aggrave en Turquie, il est aussi très important pour Erdogan de faire entrer des devises étrangères dans le pays et de montrer à son électorat qu’il mène une politique étrangère réussie. » C’est ainsi que le président turc a opéré un rapprochement avec les pays arabes du Golfe, sans pour autant saper sa relation avec l’Iran où il était en déplacement le 19 juillet dernier à l’occasion d’un sommet tripartite avec Moscou, mais également avec l’Arménie et, plus récemment, avec Israël. Annonçant il y a une semaine le rétablissement complet de ses relations diplomatiques avec l’État hébreu et le retour des ambassadeurs dans les deux pays, la Turquie a, comme à l’accoutumée, joué l’autre carte en recevant dès lundi le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, pour lui renouveler son engagement à défendre les Palestiniens. Si la realpolitik poursuivie par Ankara s’avère jusqu’à présent payante, rien ne dit cependant qu’elle ne se heurtera prochainement à des obstacles si la guerre en Ukraine venait à s’éterniser. « Les conséquences du positionnement turc pourraient dépendre de deux choses : premièrement, l’existence éventuelle de tensions au sein de l’Occident qui permettraient à Ankara de poursuivre sa double politique de dissuasion (aide militaire à l’Ukraine) et de dialogue (maintien du partenariat avec la Russie), suggère Daria Isachenko. Deuxièmement, si et comment les partenaires occidentaux de la Turquie sont susceptibles d’exercer une sorte de pression sur le pays. Une pression trop forte de la part de l’Occident ferait courir le risque que le pays exploite les sentiments anti-occidentaux à des fins domestiques. »

Elle joue sur tous les tableaux. Tandis que le Kremlin a été mis au ban de la communauté internationale depuis son invasion de l’Ukraine, débutée il y a tout juste six mois, la Turquie a de son côté rehaussé avec brio sa stature internationale. Au point d’être décrite par certains observateurs comme la grande gagnante de la guerre en Ukraine, ayant réalisé au cours des dernières...

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L,ADAGE DIT QUE QUAND LES ANES S,ENTRETUENT LE BARDOT Y PROFITE.

LA LIBRE EXPRESSION

09 h 19, le 24 août 2022

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Commentaires (1)

  • L,ADAGE DIT QUE QUAND LES ANES S,ENTRETUENT LE BARDOT Y PROFITE.

    LA LIBRE EXPRESSION

    09 h 19, le 24 août 2022

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