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Culture - Exposition

Quand l’obscurité réfléchit la lumière

À la Galerie Artlab, les images de Gabriella Choueifaty et de Mia Baraka sont des photographies abstraites qui empruntent une voie inédite et se distancient de la matérialité du monde. « A Thousand Suns in the Dark », ou une recherche optique sur l’obscurité.

Quand l’obscurité réfléchit la lumière

Gabriella Choueifaty, « Moving Lights » (série de 8), exposition à la lumière du flash du portable, 18 x 24 cm.

C’est après avoir lancé un appel sur les réseaux sociaux à la recherche d’artistes émergents que le British Council au Liban (dans le cadre de CATAPULT.visual’arts, un partenariat sur 10 expositions avec Artlab Gallery) décide de faire dialoguer les œuvres de Gabriella Choueifaty et de Mia Baraka, qui ne se connaissaient pas mais qui avaient eu un parcours similaire et dont les photographies entraient parfaitement en conversation.

Dans « A Thousand Suns in the Dark » (huitième des 10 expositions de CATAPULT.visual’arts), Gabriella Choueifaty et Mia Baraka proposent des œuvres réalisées entièrement dans le noir par un procédé sans caméra. Elles se servent du mouvement de la lumière pour transformer notre perception du monde en une image surprenante, souvent méconnaissable. La photographie abstraite peut se concentrer sur la texture ou les détails des objets du quotidien, ou bien évoquer quelque chose d’autre. La lumière devient l’outil principal et remplace la caméra pour générer des images qui résultent de l’exposition chorégraphiée de la matière et de la lumière sur un papier photosensible. Plus rien ne ressemble à rien et, dans la lumière, une image est transformée. Le sol n’est plus un sol, la flamme n’est plus une flamme, l’eau, l’œuf, le concombre, le caillou sont analysés, décryptés, transformés.

Balayer la couleur

Licenciée en lettres françaises, Gabriella Choueifaty (29 ans) se tourne par passion vers le monde du cinéma. Technicienne depuis 2015 sur les tournages dans l’équipe caméra, elle pratique en autodidacte la photographie depuis une dizaine d’années. « Le narratif de produire avec les moyens du bord existait déjà dans ma conception, mais j’avoue l’avoir développé en conversation avec ma partenaire », dit-elle. C’est un projet sur lequel elle commence à cogiter en 2020. Elle qui a toujours fait de l’argentique avait envie de passer à l’impression. « Je voulais sortir de la pratique du tirage traditionnel et je découvre le procédé du photogramme (une image photographique obtenue sans utiliser d’appareil photographique, en plaçant des objets sur une surface photosensible et en l’exposant ensuite directement à la lumière). Issue du monde des lettres, je m’attarde sur le conceptuel et insère une part écrite et de réflexion dans mon travail, alors que Mia, par sa formation d’architecte, arrive à visualiser l’espace et l’objet en 3D, ce qui fait de nous un binôme très complémentaire. Le fait de se délester de l’agrandisseur, de devenir complètement autonome, de créer des images sans caméra et sans négatif m’a beaucoup séduite. Exposer de la lumière sur un papier très sensible, c’est comme travailler sur une peau que l’on brûle. Sans négatifs ni objets, simplement tracer, balayer la lumière de ma main devenait presque un geste de peintre », indique-t-elle. Et de préciser : « J’ai toujours travaillé avec la couleur et jamais avec le noir et le blanc ! Le procédé couleur réserve toujours une surprise, la lumière devient noire et le blanc représente l’obscurité et l’absence de lumière. Mais si vous inversez une image couleur, vous permutez ses couleurs dans la palette chromatique, le bleu devient orange, le vert devient magenta, etc. Ce n’est que lorsqu’on active la lumière que le résultat apparaît. »

Il n’y a pas que le procédé qui compte, mais aussi la réflexion ; elle explique sa démarche : « Je travaille toujours dans le contexte dans lequel je vis. Le point de départ était donc pour moi le noir qui représente aussi bien la crise et l’obscurité que l’obscurantisme dans lesquels le Liban est plongé. L’idée était de travailler de manière complètement autonome sans compter sur un apport extérieur, exactement ce que devrait faire tout Libanais aujourd’hui par rapport à un État déficient, pouvoir être indépendant et penser à l’obscurité comme un espace créateur d’images. » Pareil au néant de Sartre qui représente l’espace de liberté de l’homme. Gabriella utilisera des petits briquets à faible lumière pour obtenir le résultat escompté. « La dynamique du projet est de faire que notre pratique soit forgée par les carences afin de nous adapter aux contraintes et faire de ces contraintes des forces de création. De faire de la couleur dans le noir. »

Mia Barakat, « Agrandissement de pierres », gelatine silver, 50 x 60 cm.

Dans le noir, nous renaissons

Après avoir obtenu son diplôme en architecture à l’AUB, Mia (26 ans) se rend compte que l’architecture est un monde où on planifie le résultat. « C’est toujours une projection, de ce qui pourrait exister un jour, de ce que l’on a imaginé. On ne voit rien avant de longues heures, voire des journées de travail. Les projets sont de longue haleine. La photographie est arrivée par hasard dans ma vie, durant les manifestations de Beyrouth et la période de la révolution. J’ai poursuivi cette pratique en réalisant une formation pour approfondir mes connaissances et je suis régulièrement des ateliers dans le domaine du Boisbuchet », résume-t-elle. Et voilà qu’elle se dirige naturellement vers le design et l’expérimentation. De ces multiples apprentissages au fil des années, elle acquiert l’art de la scénographie, de la mise en situation d’une exposition, de la création sans planification. Pour « A Thousand Suns in the Dark », elles utiliseront le stainless, un matériau sur lequel elles ont beaucoup travaillé dans la chambre noire, et elles n’encadreront pas les photographies, pour rendre hommage au papier. « Contrairement à l’architecture où tout est planifié avant la création, ce travail au départ est très instinctif, confie Mia. J’ai voulu aller à l’encontre de ce procédé (dans l’architecture) où tout est très codifié, et j’ai réalisé rapidement que ce qui m’intéressait plus que de prendre des photos, c’était d’imprimer les photos. » C’est ainsi que l’architecte-photographe pouvait passer de longues heures dans la chambre noire à faire des essais d’impressions sur deux photos uniquement et se demander un jour : « Pourquoi ne pas pousser l’expérience plus loin ? » Elle se dirige vers le photogramme et l’agrandissement, mais sans négatif, directement sur l’objet lui-même. « Le fait de n’avoir jamais pu escompter à l’avance le résultat, de ne pas contrôler toutes les démarches, d’être soumise à des forces différentes et de guider était ce qui m’attirait le plus », dit-elle.

Elle décide d’essayer des lumières différentes et se penche sur divers objets, cherche la transparence et la matière. Pour le photogramme, elle utilisera l’œuf, l’eau et le sirop pour leur matière fuyante et leur composition liquide, et un concombre et une pierre pour l’agrandissement. Et d’ajouter : « C’est là que Gabriella parle de chorégraphie dans la chambre noire. »

Pour les deux artistes, le procédé de l’analogique n’est pas un simple geste nostalgique. Il ne se définit pas par sa lutte contre l’instrumentalisation capitaliste du numérique. « Il est simplement aujourd’hui un moyen de résistance contre la pesanteur qui nous tire vers le bas. Ce contexte qui nous vole notre temps, qui nous interrompt alors que nous essayons d’aller de l’avant », disent-elles d’une même voix.

« A Thousand Suns in the Dark » de Gabriella Choueifaty et Mia Baraka à la Galerie Artlab, dans le cadre de CATAPULT.visual’arts. Jusqu’au 15 septembre.

C’est après avoir lancé un appel sur les réseaux sociaux à la recherche d’artistes émergents que le British Council au Liban (dans le cadre de CATAPULT.visual’arts, un partenariat sur 10 expositions avec Artlab Gallery) décide de faire dialoguer les œuvres de Gabriella Choueifaty et de Mia Baraka, qui ne se connaissaient pas mais qui avaient eu un parcours similaire et dont les photographies entraient parfaitement en conversation. Dans « A Thousand Suns in the Dark » (huitième des 10 expositions de CATAPULT.visual’arts), Gabriella Choueifaty et Mia Baraka proposent des œuvres réalisées entièrement dans le noir par un procédé sans caméra. Elles se servent du mouvement de la lumière pour transformer notre perception du monde en une image surprenante, souvent méconnaissable. La photographie abstraite...
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