Le ministre de la Justice, Henri Khoury, lors de sa réunion avec les représentants des magistrats. Photo ANI
L’escalade opérée par les magistrats au moyen d’une grève engagée depuis plus de dix jours et assortie, mardi, d’une assemblée générale, au cours de laquelle le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) s’est solidarisé avec leur mouvement, semble avoir eu un effet auprès du gouvernement. Le ministre sortant de la Justice, Henri Khoury, a réuni hier le président du CSM, Souheil Abboud, le président du Conseil d’État, Fadi Élias, le président de la Cour des comptes, Mohammad Badrane, et le chef du parquet financier, Ali Ibrahim, qui représentent les juges judiciaires, administratifs et financiers, pour discuter de solutions propres à remédier à la situation financière déplorable des juges, causée par la grave crise économique que vit le Liban. Entre-temps, la grève se poursuit.
« Les choses vont dans le bon sens, au regard des contacts que j’ai entrepris », a affirmé M. Khoury dans une déclaration à l’issue de la réunion, soulignant qu’« une avance de 35 milliards de livres, puisée dans les réserves du budget national, devrait incessamment être versée à la caisse mutuelle des magistrats ».
Lors de l’assemblée tenue mardi au Palais de justice, le président du CSM, Souheil Abboud, avait informé ses pairs d’un prochain transfert d’une somme de 19,8 milliards de livres. Contacté par L’Orient-Le Jour, un haut magistrat affirme à cet égard que la valeur exacte des aides attendues n’est pas encore connue. Le décret a été signé il y a trois semaines par le ministre des Finances, le chef du gouvernement et le président de la République, indique le juge, attribuant le retard de son application à la grève des fonctionnaires du ministère des Finances.
Une part de responsabilité
Ces derniers jours, la grogne commençait à monter dans les rangs des avocats, qui voient les dossiers de leurs clients gelés en raison de la grève des magistrats. « La justice doit certes être protégée afin qu’elle protège les justiciables », affirme le bâtonnier de Beyrouth, Nader Gaspard, joint par L’Orient-Le Jour, mais il conteste le moyen utilisé par les magistrats pour tenter de satisfaire leurs revendications. « Le pouvoir judiciaire fait partie de l’État. Il ne peut donc faire une grève dirigée contre lui-même », déclare-t-il, se demandant « ce qu’il adviendrait du pays si d’autres institutions publiques se mettaient en grève ». « Imaginez dans quel chaos nous nous trouverions si les forces de l’ordre, la police judiciaire ou l’armée décidaient à leur tour de se mettre en grève », note-t-il, martelant que « les magistrats ne peuvent fermer la porte au nez des justiciables ». Me Gaspard note la gravité de la situation sécuritaire dans ce contexte de grève. « Les parquets, à travers tout le territoire, n’acceptent pas à l’heure actuelle d’enregistrer dans leurs greffes des plaintes concernant délits et crimes », déplore-t-il, se demandant « à qui les victimes pourraient s’adresser ». Au plan des intérêts des magistrats, Me Gaspard estime qu’en s’abstenant d’émettre des jugements, les magistrats ont un manque à gagner équivalant à un cinquième des frais de procès, somme versée à la caisse mutuelle des juges. Il indique également que s’ils reprennent leur travail, les magistrats auront la possibilité de percevoir 50 % de la valeur des amendes imposées aux auteurs d’infractions (construction, chèques sans provision, etc.).
Dans une récente déclaration, la bâtonnière de Tripoli, Marie-Thérèse el-Qawal, a affirmé pour sa part que « la grève ne donnera aucun résultat ». « La situation des avocats régresse depuis que les magistrats ont commencé à organiser des grèves en mars 2019 », a-t-elle noté, mettant en garde contre l’obstruction du cours de la justice, qui impacte la confiance du peuple dans la magistrature et la justice.
Du côté de la société civile, on impute aux magistrats eux-mêmes une part de responsabilité dans la situation lamentable de la justice. Plusieurs membres du collectif féminin Noun ont fait une incursion mercredi dans la salle des pas perdus du Palais de justice pour afficher des banderoles portant des messages critiquant vivement les prestations du corps de la magistrature. « Nous compatissons avec les magistrats face à la dévaluation de leurs salaires et l’état misérable des Palais de justice, mais les choses n’en seraient pas arrivées là s’ils s’étaient solidarisés avec leurs concitoyens dans le mouvement de contestation engagé depuis plusieurs années », a lancé Elvia Saghbini, membre de Noun. Nawal el-Méouchy, une autre activiste qui se trouvait à ses côtés, développe cette idée : « Les juges auraient dû traiter les dossiers de corruption et de vol des fonds publics, et contribuer aux poursuites contre ceux qui ont tué les Libanais ou les ont poussés à l’émigration. »





"... des contacts « positifs » avec le gouvernement ..."- C'est comme avec le Covid-19 alors?
15 h 00, le 26 août 2022