Une œuvre de Walid Sadek exposée à la galerie Saleh Barakat. Photo DR
Depuis le 11 août courant, 24 compositions (20 x 20 cm) au jeu de couleurs bien tranchées ceinturent les murs de la galerie Saleh Barakat. Une exposition qui a le mérite de nous rappeler qu’il existe une forme d’art qui relève d’une incroyable économie de moyens tout en possédant cette vertu de dire le plus avec le moins. Sans nul besoin d’extrapoler, de déceler un message, un historique, sans lecture analytique ni même philosophique, rien que pour le plaisir de l’esthétique des compositions et de la sensualité des matériaux. Il faut tenter de lire dans les œuvres de Walid Sadek comme on lit dans les lignes de la main, à la recherche du signe de la vie dans la matière. Paintings 2020-22 est la première exposition depuis 2010 en solo au Liban pour cet artiste inclassable qui s’est toujours tenu à la marge des mouvements et du système marchand. Un artiste qui est de ceux qui, par leur polyvalence, arpentent différents champs et échappent à un seul domaine.
Une œuvre de Walid Sadek exposée à la galerie Saleh Barakat. (DR)
Construire sur les ruines
Né en 1966, Walid Sadek, fils de Pierre Sadek, est un des pères fondateurs de l’art conceptuel libanais. C’est d’abord par la voie de l’écriture et de l’art conceptuel que cet artiste et écrivain s’est longtemps penché sur la tragédie libanaise ; la guerre civile et son héritage, la complexité des conflits civils en temps d’après-guerre, les problèmes persistants en temps de relative stabilité sociale et économique. Le temps de l’après-guerre et le temps après ce temps. Il a longtemps reproché à la société libanaise et à ceux qui la gouvernent d’avoir brûlé les étapes de l’après-guerre. Le philosophe américain George Santayana formulait cette mise en garde : « Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le répéter. » Pour Sadek, la mémoire ne s’oppose pas à l’oubli. La mémoire est, toujours et nécessairement, une interaction entre l’oubli (l’effacement) et la sauvegarde intégrale du passé. Pourquoi a-t-on besoin de se souvenir ? Parce que le passé constitue le fond même de notre identité, individuelle ou collective. « Mieux vaut d’abord rendre présent ce passé douloureux, dit-il, que de le nier ou de le refouler ; non pour le ressasser sans fin, mais pour le mettre progressivement à l’écart, le neutraliser, l’apprivoiser en quelque sorte. «Avant de tourner une page, disait Jélu Jélev, président de la Bulgarie, il faut la lire» », cite l’artiste.
L’avenir pour Sadek doit être construit à partir des ruines, avec toutes les traces de violence, un monde où on peut vivre et cohabiter avec le passé. « Chez Virgile, durant la guerre de Troie, raconte-t-il, un prince décide de s’enfuir puis reviens sur ses pas, porte son père sur son dos, regarde la ville qui brule et déclare :
« J’ai perdu et je le sais ». « Et d’ajouter : « Nous étions conscients de la portée tragique de cette guerre civile, il nous restait de reconnaître que nous l’avions perdue, affronter ses morts et confronter ses démons pour reconstruire sur les ruines un espace où l’on peut vivre. Ce qu’il s’agit de saisir, c’est aussi la variation d’une société à une autre, d’une sortie de guerre à une autre. » Son écriture était son moyen d’expression artistique. Son art conceptuel exigeait de la réflexion mais sans aucune prétention. L’artiste devenait une sorte de critique ou de théoricien par la promotion de conception anticonsumériste et anti-institutionnelle. En 2006, l’artiste Walid Sadek expose son Love Is Blind. L’installation consistait en deux murs blancs parallèles sur lesquels Sadek plaçait cinq légendes. Les légendes faisaient référence à des peintures de Moustapha Farroukh et incluaient le nom de Farroukh, le titre, la date et la provenance d’une peinture de Farroukh, sans la trace d’une toile. Ce sont les ombres qui façonnaient ses murs et ses légendes. Il considérait, à l’époque, que la situation était d’une telle absurdité que faire de l’art était juste hors propos. Trente ans plongé dans ses écrits, ses recherches et, un jour, une réflexion qui arrive à maturité. Suite à un malaise face à la tour Murr indécemment décorée par un jeune artiste, il arrive à cette conclusion. « Nous étions passés dans un autre temps, une autre dimension, et l’art conceptuel n’était plus suffisant. J’ai ressenti le besoin de m’exprimer autrement. Il y a un temps après la guerre et il y a un temps après ce temps, et ce temps-là était arrivé. J’ai repris le dessin. »
Énigmes singulières
Chacune de ses œuvres apparaît comme une singulière énigme qu’il ne faut pas craindre d’appréhender comme un rêve absolument neuf et personnel. Le réel ne serait-il pas tout simplement ce que nous pouvons réinventer à chaque instant comme une ouverture à d’autres possibles ? Sur des châssis en bois (20 x 20 cm), des formes géométriques engendrent des compositions abstraites, puissantes, mais aussi fragiles, à l’équilibre instable, se jouant d’ambiguïtés spatiales. « Le canevas n’a pas voulu de moi. Je n’ai pas réussi à cause de son poids et de sa dimension historique à l’appréhender, il m’a toujours intimidé. Quand je le plaçais sur un chevalet, 5 siècles d’artistes défilaient sous mes yeux et je ne me sentais pas à même de me mesurer à eux. Le canevas m’a dit lui-même : ce n’est pas ta place ! » confie-t-il. Dans son rapport support-surface, Walid Sadek fait se confronter la peinture et le châssis, expérimentant un art particulier en l’ancrant dans le réel via une prédilection pour la couleur et les matériaux sensuels. Il conjugue différents procédés pour aboutir à une composition inédite dans sa création, l’utilisation de châssis de bois plutôt que de toiles comme surfaces de peinture, permettant à la peinture de se tenir fière de son arrière-plan de telle manière qu’elle devient presque un matériau sculptural. Et comme si chacune de ses pièces n’était qu’un morceau d’un grand ensemble qui se développe dans le temps et l’espace de l’artiste. Outre son talent de coloriste, l’artiste s’amuse à créer des systèmes de perspectives et d’art tridimensionnel inattendus, varie les techniques et les matériaux ; du collage au tissu, du jute au papier mâché, des agrafes au spray industriel, de la cire d’abeille qu’il fait fondre à l’aluminium, de la peinture à l’huile aux pigments les plus purs, dans une obsession du détail qui laisse deviner un travail méticuleux avoisinant presque la joaillerie. Cet arrangement de couleurs et de textures devient une figuration subtilement évocatrice, frugale mais manifestement puissante.
Regardez, de tous vos yeux regardez, et faites-le de façon absolument moderne et détachée de tout préjugé. Les œuvres de Walid Sadek frappent et interrogent, et font vivre au visiteur une expérience sensible en décapant le regard de toute historicité artistique.
« Paintings 2020-22 » de Walid Sadek; galerie Saleh Barakat, Clemenceau ; jusqu’au 30 septembre.
Carte de visite
Professeur associé et actuellement directeur du département des beaux-arts et de l’histoire de l’art à l’Université américaine de Beyrouth, Walid Sadek a à son actif un nombre considérable d’ouvrages dont : Home Play (1996) ; Les derniers jours de l’été (1997) ; A Matter of Words (2002) ;
De l’excavation à la dispersion : configurations de l’art de l’installation dans le Liban d’après-guerre (2003) ;
L’acquisition de la mort : les fins de l’art et de l’habitation au Liban (2004) Love Is Blind (2006) ; Collecter l’étrangeté et le travail des disparus (2012) ; Le naufrage de l’espoir et l’autre côté de l’impatience (2012) ; Ville ouverte de Beyrouth (2013).


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