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Moyen-Orient - Série de l’été

Anbara Salam Khalidi, l’intellectuelle beyrouthine « au cœur rebelle »

Bien que souvent laissées dans l’ombre, les femmes ont de tout temps joué un rôle sociétal et politique dans le monde arabe. Certaines, méconnues du grand public, ont même réussi à faire sauter les carcans de sociétés patriarcales conservatrices dans l’espoir de faire changer les choses. Dans notre série « Ces femmes méconnues qui ont secoué le monde arabe », c’est Anbara Salam Khalidi, première femme libanaise à se dévoiler publiquement, qui est mise à l’honneur aujourd’hui.                  

Anbara Salam Khalidi, l’intellectuelle beyrouthine « au cœur rebelle »

Anbara Salam, en 1915, à l’âge de 18 ans. Photo d'archives, avec l’aimable autorisation de la famille

Nous sommes en 1927. Un dimanche comme les autres pour l’Université américaine de Beyrouth (AUB) qui organise régulièrement des conférences sur des thèmes divers. Ce jour-là, Anbara Salam est invitée pour donner un exposé intitulé « Une Orientale à Londres ». Elle vient tout juste de rentrer dans son Liban natal après avoir passé deux ans dans la capitale anglaise avec son père, Salim Salam, un dignitaire sunnite respecté de Beyrouth. Soudain, devant le public venu l’écouter, la jeune femme décide d’ôter son voile. Un geste qui suscite alors une vague d’indignation parmi l’assistance tout en la faisant entrer dans l’histoire. Anbara Salam devient en effet la première Libanaise à se dévoiler publiquement, quelques années après l’Égyptienne Hoda Charaoui. Les jurons et les insultes fusent de toutes parts. Quelques objets aussi. Mais face au tollé général, Anbara Salam demeure impassible et observe, tête nue, ce déversement de colère. Il faut attendre vingt bonnes minutes et les remontrances d’un responsable de l’AUB à l’égard des mécontents pour que le brouhaha cesse. Les agitateurs sont priés de quitter les lieux. La conférence se poursuit.

L’affaire reste toutefois dans les annales. Tout comme la haine qu’elle suscite. On raconte ainsi que dans le sillage de l’événement, plusieurs femmes non voilées ont été agressées dans la rue, brûlées au visage à l’acide ou défigurées avec des lames de rasoir. Anbara Salma elle-même doit rester cloîtrée chez elle pendant six mois, le temps que l’affaire se tasse.Née le 4 août 1897, Anbara Salam grandit au sein d’une famille beyrouthine sunnite de Mousseitbé, formée de dix enfants (sept garçons et trois filles) dont le Premier ministre Saëb Salam. Son père joue un rôle important dans son éducation. « Elle était sa fille préférée », se souvient Tammam Salam, ex-Premier ministre et neveu de Anbara. Surnommé Abou Ali, son père « était un homme libéral pour son temps, malgré le fait que son statut de dignitaire beyrouthin devait lui imposer une posture plus conservatrice dans l’environnement sunnite de la ville », ajoute M. Salam.

Anbara en compagnie de son frère, l’ancien Premier ministre, Saëb Salam. Photo d'archives, avec l’aimable autorisation de la famille

L’éducation de Anbara
Le père suit avec attention le parcours scolaire de la jeune Anbara. La petite se révèle très douée. Dotée d’une mémoire exceptionnelle et passionnée de lecture, elle est encouragée par Abou Ali à poursuivre dans cette voie, fait ses études primaires à l’école Saint-Joseph pour les filles, puis à l’école Makassed. Salim Salam lui assigne un grand éducateur de l’époque, l’écrivain Abdallah Boustany, qui lui enseigne l’arabe. Quant au français, elle l’apprend auprès d’un prêtre.

L’école Makassed est également le théâtre d’une rencontre cruciale dans son parcours. C’est là que Anbara Salam croise le chemin de Julia Tohmé, une chrétienne nommée à la tête de l’établissement qui a une influence remarquable sur l’adolescente. Elle initie Anbara et ses camarades à l’histoire du féminisme en Occident et aux combats des femmes pour leurs droits et leur liberté. Dans ses Mémoires, Anbara Salam évoque le souvenir d’une femme qui, selon elle, leur a inculqué « la notion de dignité », les a invitées à développer leur propre opinion, quitte à ce qu’elle ne soit pas similaire à celle de leurs parents. « Anbara apportait souvent des bouquins clandestinement pour les lire en secret dans sa chambre », raconte Tammam Salam.

Anbara et Abdel Ghani al-Arayssi
Au gré des années, la vie personnelle de Anbara Salam se confond avec les soubresauts de la grande histoire. À commencer par sa relation avec Abdel Ghani al-Arayssi, rédacteur en chef du journal al-Mufid, dans lequel elle écrit pendant un certain temps. Une liaison passionnée les unit, relation taboue pour les années 1910. C’est d’ailleurs en secret qu’elle rencontre son amant chez son amie Chafika Ghorayeb. Mais cet amour est vite rattrapé par la politique et le sang. À l’époque, Jamal Pacha, ministre ottoman de la Marine, réprime d’une main de fer le nationalisme arabe. Abdel Ghani al-Arayssi est exécuté sur la place des Canons, à Beyrouth, le 6 mai 1916, avec 15 autres militants. Alors qu’on les considérait comme fiancés, Anbara décide de ne jamais se marier. Pourtant, les prétendants ne manquent pas. Depuis ses dix ans, ils se bousculent pour demander sa main à son père. « Elle répondait toujours que ce serait elle qui choisirait son époux, le moment venu », explique Aliya al-Khalidi, sa petite-fille. « Une attitude assez rebelle pour cette adolescente issue d’une famille bourgeoise sunnite de Beyrouth », ajoute-t-elle.

Elle « porte la rébellion dans son cœur »
Après l’exécution de son amant, Anbara part avec son père en Grande-Bretagne, où elle reste deux ans. Un jour, alors qu’Abou Ali et sa fille se promènent dans un parc londonien avec le roi Fayçal d’Irak, ce dernier lui demande comment elle trouve la femme anglaise. La réponse de la jeune Libanaise est cinglante : « Je ne sais vraiment pas qu’est-ce que les femmes anglaises ont fait à Dieu pour qu’il leur octroie tant de liberté, alors que nous, les femmes arabes, Dieu nous a données répression, humiliation et tyrannie. » Surpris, Fayçal dit à Salim Salam de prendre garde car sa fille « porte la rébellion dans son cœur ».

En 1925, à Londres, Anbara portant un chapeau cloche, avec son père, son frère Saëb, sa sœur Racha et le roi Faycal d’Irak. Photo d'archives, avec l’aimable autorisation de la famille

Ce séjour à Londres permet d’ailleurs à Anbara de prendre contact avec un grand nombre de féministes britanniques et d’associations œuvrant pour l’égalité homme-femme au Royaume-Uni. Elle est curieuse de comprendre leur mode de fonctionnement, d’apprendre leur méthode de travail, etc.

Et c’est à son retour au Liban, à 29 ans, qu’elle poursuit son combat pour l’émancipation des femmes, notamment musulmanes, non seulement dans son pays mais dans la région. Dans son collimateur ? Le voile. Il la rend furieuse. Surtout après avoir découvert, à Londres, toutes ces femmes qui n’en portent pas.

Une force intérieure
En apparence, Anbara Salam n’a pourtant rien d’une pasionaria. « Elle ne donnait aucunement l’impression d’être une révolutionnaire pure et dure. Cette jeune Beyrouthine avait plutôt un tempérament calme et discret », explique sa petite-fille. Elle est plus intellectuelle qu’agitatrice, a la voix douce, est très polie. Mais on lui reconnaît une force intérieure qui s’exprime alors d’une manière calme et sereine. Ses actions contre le « système » sont spécifiques et ponctuelles. C’est ainsi que se manifeste son côté rebelle. Et c’est ce qui fera sa renommée au Liban et au Levant.

Première à traduire en arabe L’Iliade et l’Odyssée, Anbara Salam fonde aussi avec d’autres amies et amis de sa génération l’association « Le Réveil de la femme arabe », le « Club social des jeunes filles musulmanes » ou encore l’association de « la Renaissance des femmes ». Il s’agit alors des premières associations de femmes musulmanes dans la région. Son combat vise à donner à la femme arabe toute sa place dans la société, afin qu’elle soit écoutée et respectée.

Son mariage avec Ahmad Sameh al-Khalidi
Sa renommée se propage comme une traînée de poudre dans tout le Levant, jusqu’à atteindre Jérusalem, et plus précisément un certain Ahmad Sameh al-Khalidi, un éducateur palestinien bien connu, alors directeur de l’Université arabe de Jérusalem en Palestine mandataire. « C’était un intellectuel de haute valeur. Sa famille aussi d’ailleurs. Ils ont la plus ancienne bibliothèque de Jérusalem », explique Tammam Salam.

Anbara Salam Khalidi, dans les années 1970. Photo d\'archives, avec l’aimable autorisation de la famille

Séduit par les péripéties de la jeune Libanaise dont il a eu vent dans les journaux, il s’adresse à un collègue de l’AUB pour qu’il organise une entrevue avec Anbara. « La rencontre a eu lieu chez Julia Tohmé et ce fut le coup de foudre », raconte Aliya al-Khalidi. Ils se marient, ont trois enfants, et s’installent dans la Ville sainte où Anbara soutient des activités politiques et féministes. Elle collabore également à une émission radio consacrée aux femmes arabes et occidentales célèbres de l’histoire. Selon sa petite-fille, « Anbara considérait qu’il revenait aux femmes palestiniennes de mener leur lutte pour l’émancipation. Elle ne voulait pas y participer activement, mais les a aidées discrètement en les conseillant en coulisses. » Le couple revient à Beyrouth en 1948, suite à la Nakba. Le combat de Anbara Salam Khalidi se poursuit après le décès de son mari en 1951. Quant à elle, elle meurt en 1986.

En 2016, Aliya el-Khalidi présente une pièce de théâtre sur la jeunesse de Anbara, au théâtre Babel. Des critiques accusent la représentation d’être contraire à la religion. « J’ai dû intervenir personnellement auprès de la Sûreté générale pour leur expliquer qu’enlever le voile n’est pas contre la religion et l’islam. Cent ans plus tard, son geste fait toujours débat... », se désole Tammam Salam. 


Nous sommes en 1927. Un dimanche comme les autres pour l’Université américaine de Beyrouth (AUB) qui organise régulièrement des conférences sur des thèmes divers. Ce jour-là, Anbara Salam est invitée pour donner un exposé intitulé « Une Orientale à Londres ». Elle vient tout juste de rentrer dans son Liban natal après avoir passé deux ans dans la capitale anglaise avec son...

commentaires (4)

On est en 2022.. il faut rappeler ça a la communauté musulmane.

Marie Claude

08 h 08, le 25 août 2022

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Commentaires (4)

  • On est en 2022.. il faut rappeler ça a la communauté musulmane.

    Marie Claude

    08 h 08, le 25 août 2022

  • Quelle fierte’ pour la femme libanaise. Luttons pour la fin de l opression des femmes , la violence conjuguale et le feminicide au liban

    Robert Moumdjian

    12 h 17, le 22 août 2022

  • Magnifique destin d'une femme magnifique, ce courage s'est perdu hélas.

    Je partage mon avis

    16 h 20, le 19 août 2022

  • Belle figure de notre histoire !

    Michel Trad

    14 h 02, le 19 août 2022

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