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Moyen-Orient - Série de l’été

Lotfia el-Nadi, pionnière égyptienne de l’aviation

Bien que souvent laissées dans l’ombre, les femmes ont de tout temps joué un rôle sociétal et politique dans le monde arabe. Certaines, méconnues du grand public, ont même réussi à faire sauter les carcans de sociétés patriarcales conservatrices dans l’espoir de faire changer les choses. Dans notre série « Ces femmes méconnues qui ont secoué le monde arabe », c’est Lotfia el-Nadi, première femme pilote du Moyen-Orient, qui est mise à l’honneur aujourd’hui.

Lotfia el-Nadi, pionnière égyptienne de l’aviation

Dans son élément, Lotfia el-Nadi est tout sourire dans l’avion à hélices sur lequel elle s’entraîne. Capture d’écran tirée du film « Take off from the Sand » de Wageh George, 1996.

Coupe à la garçonne, regard déterminé, sourire aux lèvres. Allongée sur l’herbe, entourée d’hommes tous plus grands qu’elle, ou encore et surtout, adossée à un avion à hélices, c’est heureuse que Lotfia el-Nadi se décrit dans sa vingtaine, faisant défiler une à une ses photos de l’époque. Dans Le Caire du début du XXe siècle, la jeune femme téméraire vit littéralement dans les nuages, ayant brisé les carcans traditionnels pour réaliser son rêve : voler.

Première femme pilote du Moyen-Orient et d’Afrique, elle est pourtant méconnue du grand public, pour qui n’a pas vu le documentaire « Take off from the Sand », du réalisateur Wageh George, sorti en 1996 sur les écrans. Avec ses cheveux blancs coupés court et son élégance jamais démentie, le cinéaste discerne en celle qui l’accueille chez elle à près de 90 ans « un esprit ouvert, une femme très libérale, moderne et jeune dans son attitude ». Éprise de liberté, elle en a fait le fil conducteur de sa vie. Un hommage sans doute inconscient à la femme qui l’a élevée depuis sa naissance en 1907 dans une famille de la classe moyenne supérieure égyptienne, une esclave émancipée restée dans la famille par choix, selon elle, et dont elle dit avoir reçu « la meilleure éducation ». À l’école de filles américaine qu’elle fréquentait dans la capitale égyptienne, elle jalouse celles qui obtiennent l’autorisation de rendre visite à leurs amies, allant même jusqu’à souhaiter échanger ses parents avec ceux de sa cousine. « La pression excessive qu’on me mettait m’a fait aimer la liberté », confie-t-elle au réalisateur d’un ton ferme et malicieux à la fois, comme pour justifier son parcours.

Acceptée et respectée par ses camarades de formation, Lotfia el-Nadi discute avec l’un d’eux, adossée à l’objet de sa passion. Capture d’écran tirée du film « Take off from the Sand » de Wageh George, 1996

Avide de lecture, elle s’intéresse notamment aux récits de voyage d’Ahmad al-Sawi parus dans le quotidien al-Ahram. À l’heure des balbutiements de l’aviation en Égypte, la jeune femme aura l’audace de se servir du journaliste comme point d’entrée dans ce monde d’hommes qui la passionne. Se rendant dans son bureau, Lotfia el-Nadi se présente en lui annonçant avec aplomb qu’elle veut devenir pilote. « Je me demandais pourquoi les hommes pouvaient voler et pas nous. Nous devrions être pareils, et c’est ce qui m’a poussée à poursuivre, se rappellera l’Égyptienne des décennies plus tard, à l’aune de ses 90 ans, lors de ses entretiens avec Wageh George. C’était ma révolution. Il y a ceux qui ont une volonté de fer, qui dépassent les obstacles et qui continuent. Et il y a ceux qui ont peur. » Alors qu’elle admet ne pas avoir demandé au préalable l’approbation parentale que le chroniqueur lui réclame, la détermination qu’elle affiche le convainc d’accepter une rencontre avec sa mère. Si elle craint le danger inhérent à la pratique, celle-ci n’interdit pourtant pas à sa fille de prendre des leçons de vol, mais refuse de les financer par peur de se rendre coupable de la perte éventuelle d’un enfant. C’est donc par ses propres moyens que Lotfia el-Nadi devra vivre sa passion, bravant les codes d’une société conservatrice paradoxalement assoiffée de libéralisation.

Licence numéro 34

Accompagnant la création d’EgyptAir en mai 1932, le gouvernement égyptien construit l’aéroport d’al-Maza dans la zone ensablée d’Héliopolis, en banlieue du Caire. La première compagnie aérienne du Moyen-Orient, septième dans le monde, y propose alors des cours de formation aux jeunes aviateurs en devenir ainsi que des expériences de vol aux mondains. Introduite par Ahmad al-Sawi, la future pilote obtient de travailler comme standardiste pour EgyptAir, en charge notamment d’accueillir les candidats à l’école d’aviation, dont certains s’étonnent de cette présence féminine insolite sur la base. Parfois, elle se glisse en cachette dans les avions censés effectuer des vols d’essai après certaines réparations, surprenant en plein vol des pilotes dont l’agacement ne dure jamais longtemps.

La jeune secrétaire réussit néanmoins à s’offrir des leçons, parfois de 5 ou 10 minutes seulement, en fonction du budget disponible. En raison de sa petite taille, des pédales de direction spéciales sont installées pour celle qui doit également ajouter trois coussins sous ses fesses pour être à l’aise dans ces avions biplaces. Poussée par Dan Karol, un ambitieux instructeur anglais pas peu fier de former la première femme pilote égyptienne, la jeune Lotfia gardera en mémoire ses sages encouragements : « Sois patiente, si tu as un accident, aucune autre femme n’essaiera. » Au 67e et dernier jour de formation, il lui lance un « You’ve got it ! » qui la plonge dans une bulle de bonheur, hermétique aux instructions qu’il lui donne encore, elle qui ne rêve que de voler en solitaire.

Lotfia el-Nadi, seule femme parmi les premiers apprentis aviateurs d’Égypte. Capture d’écran tirée du film « Take off from the Sand » de Wageh George, 1996

Obtenue en 1933, à l’âge de 26 ans, sa licence de vol porte le numéro 34. Trente-trois hommes seulement ont décroché le précieux document avant elle en Égypte. À cette occasion, la célèbre féministe égyptienne Hoda Chaaraoui lui aurait même adressé un mot de félicitations et de soutien. En celle qu’elle considère comme un modèle, la jeune pilote admire la soif d’émancipation qui trouvera écho par la suite dans toutes ses propres décisions, notamment dans son refus de l’institution du mariage.

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Se remémorant son premier vol en solo tant attendu, elle s’extasie : « J’avais l’impression de posséder le monde, j’ai pensé liberté, liberté, celle dont j’ai toujours rêvé. » Son père, qui découvre avec effarement les ambitions de sa fille au moment où elle obtient son diplôme, s’interroge, dans un premier temps, sur la manière de réagir. Il se laisse finalement convaincre, puisqu’il sera le premier passager de sa fille, bravant sa peur de l’avion pour profiter d’une virée entre les pyramides. À l’époque où voler était perçu comme un sport, voire un loisir, elle se refuse à envisager une carrière dans l’aviation, souhaitant garder la liberté de choisir quand et dans quel but elle prend les commandes. « Si j’avais été obligée de voler, j’aurais détesté », tranche-t-elle sans regrets.

« Laissez-moi faire ce que je veux »

Sept ans après avoir décroché son certificat de pilote, une mauvaise chute met abruptement fin aux rêves de cette pionnière, surnommée affectueusement par beaucoup « Mama Lotfia » ou « Mère de l’aviation », selon Wageh George. Blessée à la colonne vertébrale et à la tête, elle porte des lunettes noires quand elle sort de chez elle. Souvent, elle entend dans son dos : « Quelle héroïne, son avion s’est crashé ! » « S’ils savaient que ce n’était que le crash d’une échelle », se moque-t-elle avec tendresse et autodérision face à la caméra. Elle va finalement chercher des soins à l’étranger, s’installant à Lausanne en 1960 pendant la présidence de Gamal Abdel Nasser.

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En Suisse, elle travaillera dans le grand magasin Innovation où se presseront de nombreux touristes moyen-orientaux en quête de luxe à l’occidentale. Dans ce cadre et grâce à ses compétences linguistiques – elle maîtrisait notamment le français et l’anglais en plus de l’arabe –, elle aurait même été une interlocutrice privilégiée des familles royales du Golfe, selon son employeur. Si Lotfia el-Nadi n’a plus jamais pu piloter un avion après son accident, elle en a retrouvé les sensations avec bonheur à l’aube de ses 80 ans, lors d’un vol offert par ses proches à bord d’un avion similaire à ceux qu’elle avait réussi à apprivoiser. Pour cette femme élégante et fière qui s’est éteinte en 2002 à près de 95 ans, la vieillesse n’était pas une excuse pour négliger sa liberté. Exhibant la lettre de décharge qu’elle avait signée pour refuser tout acharnement thérapeutique et pour donner ses organes, elle soupirait doucement : « S’il vous plaît, laissez-moi faire ce que je veux. »

Cet article a été écrit grâce aux éléments tirés du documentaire « Take off from the Sand » ainsi qu’à l’entretien téléphonique mené avec son réalisateur, Wageh George.


Coupe à la garçonne, regard déterminé, sourire aux lèvres. Allongée sur l’herbe, entourée d’hommes tous plus grands qu’elle, ou encore et surtout, adossée à un avion à hélices, c’est heureuse que Lotfia el-Nadi se décrit dans sa vingtaine, faisant défiler une à une ses photos de l’époque. Dans Le Caire du début du XXe siècle, la jeune femme téméraire vit...

commentaires (3)

Série d'articles très intéressante. Il semble que le monde dit "arabe" a régressé depuis ce dernier demi-siècle.

Yves Prevost

07 h 06, le 19 août 2022

Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • Série d'articles très intéressante. Il semble que le monde dit "arabe" a régressé depuis ce dernier demi-siècle.

    Yves Prevost

    07 h 06, le 19 août 2022

  • "... ayant brisé les carcans traditionnels pour réaliser son rêve : voler ..." - rêve largement réalisé depuis par tous les politiciens libanais: voler...

    Gros Gnon

    14 h 00, le 18 août 2022

  • Avant elle il y a eu Cleopâtre quand même...

    Gros Gnon

    13 h 45, le 18 août 2022

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