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Moyen-Orient - Série de l’été

Thuraya al-Hafez, une féministe syrienne de la première heure

Bien que souvent laissées dans l’ombre, les femmes ont de tout temps joué un rôle sociétal et politique dans le monde arabe. Certaines, méconnues du grand public, ont même réussi à faire sauter les carcans de sociétés patriarcales conservatrices dans l’espoir de faire changer les choses. Ces femmes sont à l’honneur dans notre série « Ces femmes méconnues qui ont secoué le monde arabe », dont le second épisode est consacré à Thuraya al-Hafez, une féministe du XXe siècle qui s’est battue pour élever le statut des femmes au sein de la société syrienne.

Thuraya al-Hafez, une féministe syrienne de la première heure

Thuraya al-Hafez, l’une des premières maîtresses d’école en Syrie et la première femme à avoir concouru à un scrutin. Wikimedia Commons

Le 6 mai 1916, Thuraya al-Hafez n’a que cinq ans quand son père, Amin Lutfi al-Hafez, est pendu pour avoir divulgué des informations sur la stratégie militaire de l’Empire ottoman au leadership rebelle arabe à La Mecque. Alors qu’un vent d’indépendance arabe balaie l’Empire ottoman et perturbe les équilibres dans la région, ce Syrien œuvrait en silence pour tenter de briser le joug turc. Un engagement qui connaît une fin tragique. Thuraya al-Hafez restera marquée à vie par le martyre de son père, et l’esprit de révolte ne cessera plus de couler dans ses veines.Toute la vie de cette activiste est rythmée par les soubresauts qui jalonnent l’histoire de la région et nourrissent sa pensée avant-gardiste.

À la maison, au sein d’une famille éduquée de Damas, le combat contre le colonialisme français est sur toutes les lèvres. Thuraya al-Hafez a 9 ans quand est attribué à la France un mandat sur le Liban et la Syrie, qui sera confirmé lors de la conférence de San Remo d’avril 1920. Ce mandat, Thuraya al-Hafez s’y opposera, une fois adulte, jusqu’à ce qu’il prenne fin, en 1946.

Damas en 1942. Wikimedia Commons

Mais pour elle, cette lutte patriotique ne peut être isolée de celle pour les droits de la femme, qu’elle souhaite élever par l’éducation. À 17 ans, Thuraya al-Hafez enseigne la langue arabe, après avoir obtenu son diplôme en 1928 dans la capitale syrienne. Elle devient alors l’une des premières maîtresses d’école du pays. Mais les salles de classes ne lui suffisent pas. Consciente que rares sont celles, parmi ses congénères, qui ont eu les mêmes opportunités d’accès à l’éducation qu’elle, la militante participe activement à fonder l’Éveil des femmes de Damas, une association dédiée à des œuvres sociales assurant des cours d’anglais et de couture aux jeunes filles issues de milieux défavorisés.

À la tête d’une manifestation au Grand Sérail

Parallèlement, Thuraya al-Hafez investit les places publiques et participe à des manifestations réclamant de meilleurs salaires et conditions de travail pour les femmes. À cette époque, des figures intellectuelles féminines s’emparent de la question du voile. Elles publient des ouvrages qui réinterprètent de manière critique le Coran et présentent le port du hidjab comme une entrave à l’égalité avec les hommes. Thuraya al-Hafez s’intéresse, elle-aussi, à la question et calque le geste fort de la féministe égyptienne, Hoda Charaoui. En 1923, cette dernière, de retour d’un congrès international féminin organisé en Italie, avait retiré son voile sous les regards stupéfaits de ses concitoyens. Près de vingt ans plus tard, Thuraya al-Hafez prend la tête d’un groupe d’une centaine de femmes. Chacune d’entre elles quitte sa maison, un matin, voilée comme à l’accoutumée, pour se rendre au Grand Sérail – où siège le gouvernement – niché sur la place Merjeh, à l’extérieur de la vieille ville de Damas. Là, devant le bâtiment, elles ôtent ensemble leur voile. Le lieu est symbolique : c’est devant cet édifice que furent exécutés, en 1916, les nationalistes réclamant le départ des Turcs. La réaction, vive, des ulémas ne se fait pas attendre et des heurts surviennent. Tandis qu’ils accusent ces femmes de menacer la société conservatrice damascène, celles-ci sont attaquées à coup de jets d’œufs pourris et de tomates en pleine figure.

Il en faudrait plus pour décourager Thuraya al-Hafez. En 1945, elle cofonde le journal Barada avec son mari, le journaliste Munir al-Rayyes, qui la soutient et l’appuie dans son combat féministe. Avec sa plume pour seule arme, elle publie hebdomadairement une tribune dans laquelle elle revendique les droits politiques et sociaux pour les femmes, et la chute du système patriarcal qui régit la société syrienne.

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Au-delà des associations et des mouvements de rébellion qu’elle insuffle, elle décide d’aller plus loin et d’inscrire ces droits dans la législation. C’est alors que quelques zones d’ombre viennent marquer son parcours. Elle coopère avec le président syrien Hosni al-Zaim, qui a renversé son prédécesseur Shukri al-Quwatli par un coup d’État, entraînant la fin de la démocratie parlementaire. À ses côtés, elle participe à la rédaction d’une nouvelle Constitution qui confère aux femmes le droit de vote avant que le dirigeant ne soit renversé et mis à mort par un peloton d’exécution en août 1949.

En 1953, Thuraya al-Hafez, qui n’a cessé d’enseigner jusque-là, décide de se présenter aux élections législatives, alors qu’une loi a été promulguée pour octroyer aux femmes ce droit. Si elle ne parvient pas à obtenir le nombre de suffrages nécessaires à Damas, de nombreux conservateurs et religieux s’opposant à sa candidature, Thuraya al-Hafez entre dans les annales comme la première femme à s’être portée candidate pour un scrutin en Syrie.

Malgré sa défaite, la Damascène reste engagée dans la propagation de ses idées. Quelques mois après le scrutin, elle lance un salon littéraire ouvert aussi bien aux femmes qu’aux hommes. Dans son salon nommé d’après Sukayna bent al-Hussein – la petite fille du prophète Mohammad célèbre pour avoir ouvert le premier salon littéraire de l’histoire du monde musulman -, de grandes figures intellectuelles du pays débattent, à huis clos, de diverses questions politiques et sociétales et assistent à des conférences. Le forum acquiert une renommée dans le milieu intellectuel et culturel syrien et de grands noms le fréquentent. Parmi eux, la chanteuse libanaise Fairouz qui s’y serait rendue lors de son séjour à Damas en 1960.

Fille et femme de martyr

Durant ces années, Thuraya al-Hafez soutient activement le président égyptien Gamal Abdel Nasser, qu’elle va jusqu’à idolâtrer, et encourage, en 1956, les femmes à prendre les armes en soutien à l’armée égyptienne lors de la crise de Suez. À l’arrivée du dirigeant à Damas, la quadragénaire mène les manifestations féminines qui l’accueillent avec des fleurs. Son enthousiasme décline rapidement lorsque des unités sécessionnistes de l’armée organisent un coup d’État contre le régime de Nasser. Thuraya el-Hafez dira plus tard qu’il s’agira du jour le plus triste de son existence.

Sa vie prend un nouveau tour lorsqu’en 1963, alors qu’elle se trouve en Égypte, elle apprend que son mari et elle sont sous la menace d’une arrestation en Syrie. L’Égypte, où elle obtient l’asile politique, devient son nouveau pays. Mais son mari est resté à Damas. La maison familiale est prise d’assaut et Munir al-Rayyes, arrêté, risque d’être exécuté. « Suis-je destinée à être la fille et la femme d’un martyr ? » s’interroge sa femme ce jour-là.

L’histoire ne va toutefois pas bégayer. Munir al-Rayyes est finalement libéré assez rapidement. Thuraya al-Hafez, quant à elle, rentre en Syrie en 1970 et prête allégeance au président Hafez el-Assad à son arrivée au pouvoir. La mort de son mari, en 1992, la plonge dans le désespoir, et une maladie qui l’oblige à rester chez elle aggrave son état, jusqu’à sa mort en 2000.

À ce jour, seules quelques photos d’elle ont résisté au temps. Sur les clichés, elle apparaît toujours avec un sourire aux lèvres, le regard un peu perdu, comme plongée et confiante en la possibilité d’infléchir le destin malgré tout.


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