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Moyen-Orient - Témoignages

Peur, lassitude et deuil : Gaza sous un nouveau déluge de feu

Les bombardements israéliens, en cours depuis vendredi après-midi, ont fait au moins 31 morts, dont six enfants et plusieurs centaines de blessés, selon le ministère de la Santé dans l’enclave.

Peur, lassitude et deuil : Gaza sous un nouveau déluge de feu

Un homme portant sa fille dans ses bras, fuit sa maison, lors d’un raid israélien, le 7 août 2022 à Gaza. MOHAMMED ABED / AFP

Les épais nuages de fumée grise sont de retour dans le ciel de Gaza. Pour les habitants, le répit aura été court. Très court. À peine plus de quatorze mois sans sursauter au bruit des déflagrations causées par les projectiles israéliens. À ne plus vivre au rythme des sirènes d’ambulance. Et à ne plus attendre, cloîtré chez soi, la fin d’une sinistre séquence afin de descendre compter les morts. « Il n’y a aucun endroit sûr où se cacher. Alors le quotidien, c’est simplement attendre à la maison et suivre les nouvelles sur les réseaux sociaux », partage Saïd Shoaïb, un jeune activiste originaire du camp de réfugiés de Bureij, à mi-chemin entre la ville de Gaza et celle de Khan Younès.

En mai 2021, la dernière « intervention » israélienne avait coûté la vie, en onze jours, à 260 Palestiniens, parmi lesquels des combattants, et 14 Israéliens, dont un soldat. À l’exception d’un bref échange de feu en avril et juin derniers, le calme était depuis revenu dans cette petite enclave palestinienne d’une quarantaine de kilomètres carrés coincée entre le Sud israélien, la frontière égyptienne et la Méditerranée. Vendredi, en fin de journée, les Israéliens ont sonné la fin de la récréation. « La première frappe a touché la “Palestinian Tower”’ (un bâtiment résidentiel au cœur de la ville de Gaza), à quelques rues de chez moi », témoigne Racha Abushaban, une Gazaouie de 37 ans travaillant dans l’humanitaire.

Repère

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Depuis, c’est l’ascenseur émotionnel. « Nous avons peur, naturellement, comme n’importe qui dans cette situation. Mais ici dans la bande de Gaza, nous nous sommes aussi habitués », reconnaît Redwan Abou Asser, habitant d’un quartier est de la ville de Gaza. Tout l’enjeu est de savoir si la vague de violence s’essoufflera rapidement, après quelques jours comme en 2019, ou bien si comme il y a un an la puissance de frappe israélienne ne s’arrêtera pas avant d’avoir mis les infrastructures à genou.

Punition collective

Officiellement, la nouvelle offensive cherche à « neutraliser » les positions du Jihad islamique, cette organisation palestinienne proche de Téhéran considérée comme terroriste par Washington et Bruxelles. Selon des informations de l’armée israélienne confirmées par le Jihad islamique, les deux principaux chefs militaires du mouvement, Tayssir al-Jabari et Khaled Mansour, ont été tués lors de frappes au cours des trois derniers jours, tandis que quelque 40 membres du groupe ont été arrêtés en Cisjordanie ces dernières 48 heures. Depuis le début de la semaine, l’ambiance est électrique à travers les territoires occupés et en Israël. Sur les réseaux sociaux, les Palestiniens avaient vivement réagi à l’arrestation, lundi à Jénine, en Cisjordanie, de l’un des chefs du Jihad islamique, Bassem Saadi. Tandis que les autorités fermaient dès mardi les points de passage avec Gaza, Erez et Karem Abou Salem, et bouclaient préventivement les zones limitrophes, des sources sécuritaires israéliennes affirmaient redouter des attaques en représailles. « Ça ressemblait à une forme de punition collective », lâche Racha Abushaban, qui déplore que de nombreux patients palestiniens, censés aller se faire soigner de l’autre côté de la frontière, aient été privés de traitement. En dépit des craintes formulées par Tel-Aviv, aucune riposte n’a été signalée de la part du mouvement. L’offensive est venue, vendredi aux alentours de 16 heures, du côté israélien, avant que le groupe islamiste ne réplique à son tour en envoyant plusieurs centaines de roquettes et de mortiers contre Israël, dont une salve lancée hier matin en direction de Jérusalem.

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Pour l’heure, l’escalade est néanmoins restée sous contrôle. Tandis qu’Israël acceptait dimanche en fin d’après-midi une trêve négociée par l’intermédiaire du Caire, le Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza depuis 2007, s’est tenu en marge des affrontements malgré son soutien affiché à la résistance du Jihad islamique. Les représentants israéliens rappellent, de leur côté, leur intention d’épargner les civils en s’en prenant exclusivement aux « terroristes » du Jihad islamique.

En mode survie

Mais en pratique, c’est toute la population, dans cette langue de terre parmi la plus densément peuplée au monde, qui a replongé en un instant dans l’angoisse et les affres de la guerre. « Nous avons été pris de court, on n’a pas compris ce qu’il se passait et nous ne savons plus à quoi nous attendre », poursuit Rasha Abushaban. Moins de 48 heures après le début de l’opération, les victimes civiles se comptent par dizaines : à l’heure de mettre sous presse, 31 personnes, dont six enfants, avaient perdu la vie et 275 autres avaient été blessées dans les bombardements, selon le ministère palestinien de la Santé. Sur les réseaux sociaux, le visage ensanglanté de Alaa Abdallah Kaddoum, âgée de seulement 5 ans, est rapidement devenu le dernier symbole en date de cette violence aveugle.Pour les Gazaouis, le week-end marque aussi le retour à un « mode survie » par trop familier. Les commerçants ont pratiquement tous fermé boutique. Les rues se sont vidées et le brouhaha habituel du souk s’est interrompu. « Les déplacements sont extrêmement limités et en l’absence d’abris les gens restent simplement chez eux, par peur », dit Redwan Abou Asser. L’électricité, sévèrement rationnée dans l’enclave, n’est plus fournie que quelques heures par jour. « Trois ou quatre, tout au plus », affirme ce dernier. Privé de carburant en raison des restrictions imposées par Israël depuis le début de la semaine, l’unique centrale électrique de Gaza a fermé ses portes samedi, menaçant à son tour d’interrompre le fonctionnement des services hospitaliers.

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Parce que l’escalade a été soudaine, les habitants n’ont aussi pas eu le temps de faire le plein en vue d’assurer les traditionnelles réserves alimentaires permettant de tenir plusieurs jours en cas de crise. « Nous avons emprunté à nos voisins dans l’immeuble avant de parvenir, dimanche, à nous fournir dans un supermarché de quartier », explique Rasha Abushaban. Sous le choc, la jeune femme se dit déboussolée et avoir « perdu toute notion du temps ». En raison de problèmes de santé, elle est contrainte de se rendre chaque jour à la pharmacie afin de se faire administrer une injection. Mais depuis vendredi, ces déplacements sont devenus une véritable angoisse. « Je cours en empruntant des rues parallèles aux axes principaux à une heure où c’est relativement calme, souvent avant le coucher du soleil, pour éviter de me trouver au milieu d’une frappe. »

Dans l’enclave, sous siège depuis quinze ans, l’urgence, les pénuries, l’angoisse et l’incertitude sont devenues tristement banales. « J’ai pour habitude de dire : le stress posttraumatique, ça n’existe pas chez nous à Gaza, où il n’y a pas d’après, et où le traumatisme a lieu continuellement, jour après jour », déplore Rasha Abushaban. 


Les épais nuages de fumée grise sont de retour dans le ciel de Gaza. Pour les habitants, le répit aura été court. Très court. À peine plus de quatorze mois sans sursauter au bruit des déflagrations causées par les projectiles israéliens. À ne plus vivre au rythme des sirènes d’ambulance. Et à ne plus attendre, cloîtré chez soi, la fin d’une sinistre séquence afin de descendre...

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