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Idées - Point de vue

Beyrouth post-4-Août : une reconstruction sans État

Beyrouth post-4-Août : une reconstruction sans État

Bâtiments aux fenêtres encore détruites par l’explosion du 4 août, en juillet 2022. Crédit : Beirut Urban Lab

Deux ans après l’explosion du port, et alors que le Liban continue de sombrer sous le poids des crises politiques, économiques, financières et sanitaires, les Beyrouthins – et en particulier ceux qui ont perdu leur maison et des êtres chers – ont du mal à se remettre de cette expérience dévastatrice. La capitale reste également meurtrie : selon des enquêtes menées par le Beirut Urban Lab de l’AUB, environ un tiers des appartements dans tous les quartiers qualifiés de « sévèrement touchés par l’explosion » sont inhabités, tandis que plusieurs pâtés de maisons ne sont toujours pas réparés. Il n’est pas surprenant que les réparations les plus lentes soient recensées dans le centre historique, où les enquêtes menées avant l’explosion (2019) avaient déjà montré que plus de la moitié des appartements étaient vacants et non meublés, et où de nombreux bâtiments présentent des fenêtres et des portes cassées.

Il est désormais évident que le cadre dans lequel se sont déroulées les réponses postcatastrophe a été fortement impacté par la discrétion des acteurs publics. En effet, l’absence d’une entité publique garante de l’ensemble du processus de reconstruction a conduit à une faible coordination, à un manque de responsabilité et de confiance dans les réparations et à la priorisation des stratégies individuelles des ménages par rapport aux stratégies collectives. En fin de compte, l’explosion et ses réponses ont surtout exacerbé les conditions préexistantes de précarité et d’inégalité, et consolidé certaines des menaces les plus graves auxquelles la ville et ses habitants sont confrontés, comme les déplacements résidentiels forcés, le démantèlement des économies locales et la perte du patrimoine communal et des histoires collectives. Cela est particulièrement perceptible à trois niveaux : l’élargissement des disparités sociales, l’exacerbation des vulnérabilités et l’affaiblissement des pratiques collectives.

Disparités

La catastrophe et ses conséquences ont d’abord creusé les disparités sociales, les habitants n’étant pas égaux face aux impacts de l’explosion. Outre les déterminants évidents de la proximité géographique, ceux qui vivaient dans des maisons plus délabrées ont subi des conséquences plus graves lorsque les murs fragiles et les ajouts ad hoc (fenêtres, toits, etc.) se sont effondrés dans des zones relativement éloignées de l’épicentre de l’explosion. Les structures les plus pauvres étant généralement habitées par des personnes plus vulnérables, on peut supposer que, malgré des impacts largement répartis, l’explosion a touché plus gravement ceux qui étaient déjà confrontés à des conditions plus difficiles.

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En outre, la plupart des réparations des maisons ont été effectuées en combinant les efforts individuels des ménages et l’aide des ONG, environ deux tiers des 400 ménages interrogés ayant déclaré avoir bénéficié d’un certain niveau d’aide de la part des ONG, selon une enquête du Beirut Urban Lab de juin dernier. Cependant, ni les ménages résidents ni les ONG ne sont égaux en ressources et en capacités. Les travailleurs migrants, les réfugiés et les ménages libanais à revenus multiples ont été confrontés aux mêmes tâches de recherches de fonds et/ou d’autoréparation, indépendamment de leurs moyens et du fait que les ONG ou les organismes publics alloués dans leurs quartiers les considèrent comme éligibles ou non à l’aide. Ainsi, les distinctions sociales, symboliques et financières ont été reproduites dans les processus de réparation, les plus démunis en sortant généralement plus mal en point.

Laissées à elles-mêmes, les ONG ont également adopté des stratégies de réparation individuelles et parfois non coordonnées, exacerbant ces inégalités. Par exemple, de nombreuses organisations humanitaires internationales ont adopté les normes de stricte habitabilité généralement adoptées dans les zones postcatastrophe (scellement des maisons, réparations critiques, budgets limités). D’autres ONG tenaient à réparer entièrement les bâtiments, en particulier lorsqu’ils étaient ancrés dans les quartiers touchés depuis des décennies avant l’explosion. En conséquence, la définition de ce qui constituait une « réparation » différait considérablement d’un appartement ou d’un bloc à l’autre. Dans un même quartier ou immeuble, deux unités pouvaient être qualifiées de réparées alors qu’elles présentaient des conditions physiques et de vie radicalement différentes.

Les distinctions entre les dommages et les réparations ont suscité des tensions, nombre d’habitants étant outrés que leurs voisins aient obtenu un soutien substantiel alors qu’ils n’en avaient pas. En fin de compte, ces trois niveaux d’inégalité ont creusé des fossés entre les habitants des quartiers, soulignant le coût d’un manque de coordination et d’égalisation dans les processus de récupération que l’on attend généralement des organismes publics.

Mona FAWAZ

Risques structurels

Une deuxième préoccupation, potentiellement grave, concerne la qualité des réparations – en particulier pour les bâtiments structurellement affectés. Plusieurs enquêtes ont été menées à la suite de l’explosion, certaines basées sur des visites directes des sites et d’autres sur des photographies aériennes. Ces enquêtes ont présenté des résultats contradictoires quant à l’identification des bâtiments présentant des dommages structurels, laissant les résidents spéculer sur le type de consolidation structurelle nécessaire, et sur la manière de la financer. Face à ces multiples défis, on ne sait pas comment les résidents ont évalué l’intégrité structurelle des appartements où ils résident. Pire encore, sous la pression des propriétaires qui voulaient récupérer des logements sous le couvert de l’ancien « contrôle des loyers », certains se sont empressés de retourner dans des logements qu’ils savaient peu sûrs. À l’inverse, de nombreuses ONG se sont abstenues de réparer les dommages structurels en raison du coût, du manque d’expertise, ou des deux. En fin de compte, il n’y a eu que peu ou pas de surveillance ou de vérification de l’intégrité structurelle, et il est fort possible que de nombreuses maisons aient été réparées sans tenir compte des risques structurels sous-jacents si des chocs similaires (par exemple un léger tremblement de terre) devaient se produire à l’avenir. Étant donné que Beyrouth est fortement exposée à des catastrophes de grande ampleur, le manque de surveillance et de responsabilité que l’on attend généralement des organismes publics a laissé les personnes concernées se débrouiller avec des moyens limités dans des conditions potentiellement très exposées.

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Enfin, le processus de relèvement n’a pas fait l’objet d’une vision intégrée à l’échelle du quartier ou de la ville qui aurait pu rassembler les communautés touchées. Une ville n’est pas la somme de ses maisons. Au contraire, une conception intégrée des résidents, des espaces, des fonctions et des flux est essentielle au succès d’une intervention de planification, en particulier d’un processus de reconstruction. En conséquence, la dissection de la récupération postexplosion en réparations de maisons individuelles, suivie d’interventions éparses dans des espaces ouverts ciblés, a signifié que peu ou pas d’attention a été accordée au collectif. En l’absence d’un récit commun de la reconstruction, les habitants ont été montés les uns contre les autres, se disputant le soutien des ONG. Finalement, la rivalité pour l’aide a laissé les communautés meurtries et a sapé les relations sociales et la collaboration entre les habitants. Ces tendances auront des conséquences négatives à long terme pour la ville et son rétablissement.

Les Beyrouthins continuent de payer le prix fort de leur mauvaise gouvernance urbaine. Leurs expériences démontrent le besoin urgent d’une entité publique, chargée de coordonner et de garantir l’équité et la justice dans la planification de la ville. À quelques mois des prochaines élections municipales, l’espoir est celui d’une nouvelle direction pour la ville, qui pourrait aider à dessiner un avenir viable et plein d’espoir pour la ville et ses habitants. Un conseil municipal actif et investi ne pourra peut-être pas déplacer des montagnes à lui seul, mais constituerait certainement un pas dans la bonne direction.

Par Mona FAWAZ

Professeure d’urbanisme et cofondatrice du Beirut Urban lab de l’AUB


Deux ans après l’explosion du port, et alors que le Liban continue de sombrer sous le poids des crises politiques, économiques, financières et sanitaires, les Beyrouthins – et en particulier ceux qui ont perdu leur maison et des êtres chers – ont du mal à se remettre de cette expérience dévastatrice. La capitale reste également meurtrie : selon des enquêtes menées par le...

commentaires (2)

Où est au Liban la compétence politique capable d'intégrer la compétence experte de l'auteure de cet article? Un article lumineux qui éclaire l'esprit, et fend le coeur...

May Parent du Chatelet

01 h 38, le 07 août 2022

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • Où est au Liban la compétence politique capable d'intégrer la compétence experte de l'auteure de cet article? Un article lumineux qui éclaire l'esprit, et fend le coeur...

    May Parent du Chatelet

    01 h 38, le 07 août 2022

  • Excellente analyse en espérant que le pouvoir municipal et étatique se mobilisent pour engager des actions concrètes visant à remédier la situation. Bravo Mona FAWAZ

    LTEIF Salim

    17 h 51, le 06 août 2022

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