Critiques littéraires Récit

Ode soufie à Beyrouth

Une jeune femme de lettres libanaise qui appartient à un pays miné, triste apanage d’une région où rien ne va plus. Une région constamment embrasée pour diverses raisons et qui ne connaît plus ni répit, ni paix, ni sécurité, ni stabilité.

Ode soufie à Beyrouth

D.R.

Pour Hala Kawsarani qui a fait déjà ses armes en littérature arabe, témoigner sur sa terre d’origine, frappée de malheurs et d’exode, s’exprime à travers des romans à l’écriture originale et sensible. Avec véhémence et tempérament. Sans jamais oublier l’élégance du style dans une langue arabe certes simple, mais moderne et subtilement travaillée.

L’auteure d’Al-ousbouh al-akhir (« La dernière semaine ») est loin d’être novice dans la république des lettres du monde arabe. Depuis 2006, elle a à son actif plusieurs romans qui ont retenu l’attention, aussi bien de la presse que du public. À 45 ans, Hala Kawsarani a signé une demi-douzaine d’opus de fiction et décroché en 2009, avec la compétition Beirut 39, le titre du meilleur jeune espoir pour les lettres. Par ailleurs son roman Ali al-amirkani (« Ali l’américain ») a été déclaré meilleur ouvrage à la foire du livre d’Al-Charika aux Émirats arabes unis.

Aujourd’hui, elle revient au devant de la scène avec Yawm el-Chams. Narration dense, un peu sophistiquée, à plusieurs personnages bien brossés, avec leur part de lumière et leur zone d’ombre. Au cœur de cette trame à divers embranchements, entre flashsbacks et actualité mordante, la guerre, ses ravages, ses séquelles, ses souvenirs, sa misère, ses leçons de vie, ses désillusions, ses déceptions mais aussi la tenace volonté de (re)vivre, de renaître... Tout cela dit avec le ton des générations montantes qui ne sont pas sous l’effet lénifiant de l’usure du temps et de l’âge.

Entre ces éclats d’une vie bousculée, fissurée, guettée par l’adversité, coupée de tout élan premier, le passé et le présent ont les parts belles. Chacune dans sa spécificité de destruction, d’effondrement, de changement, de désir de recommencer, de se dépasser. Tout cela entre émigration, quête des amours perdues et les secrets d’une mère défunte.

Un roman, ce sont des tranches de vie et des bribes d’histoire. Même en racontant et contant les autres, on lève les voiles sur son propre personnage, ses impressions, ses sensations, ses sentiments les plus profondément cachés.

Et Hala Kawsarani, qui a toujours eu une prédilection de parler, évoquer et décrire Beyrouth où elle est née, reprend le fil de son cheminement dans un dédale aux mille ruelles d’une capitale constamment sujette à l’ébullition et l’agitation. Une ville qui n’a pas fini de livrer ses secrets, sa magie, sa séduction insidieuse, ses revers fatals, ses révoltes avortées et inabouties, ses surprenantes dénivellations de classes sociales, ses clans, ses tribus, ses confessions aux remparts indestructibles.

Avec des nuances, aux contours ingénieux pour les signes et les symboles des lettres, c’est avec un esprit de spiritualité soufie qu’avance l’auteure dans son frémissant récit. Un permanent va-et-vient entre 1985 et 2019 pour un besoin de transparence entre nostalgie, douleur de vivre et besoin de paix.

Afin d’appréhender et comprendre la réalité, Hala Kawsarani décortique et interroge les êtres, les événements et surtout les lieux. Dans un canevas un peu embrouillé surgissent les figures de Rou‘ya, une jeune fille qui va imprudemment avec un inconnu à Saida pour retrouver les lieux de l’enfance de sa mère. Sa Mère, May, une femme peintre dont l’œuvre demeure une énigme à déchiffrer et qui est morte dans des circonstances énigmatiques. Il y a aussi Malek, fils d’un concierge d’immeuble qui en pince pour une locataire des étages supérieurs. Sans pouvoir concrétiser ses désirs. Pourtant il montera en grade dans cette société impitoyable. Et ce sera trop tard pour toucher son inaccessible étoile. Il y a aussi Rami, fils de zaïm, les copines Zeinab et Alia, exemples de vie mais aussi dangereux miroir d’une société futile et vaniteuse, piégée dans ses stéréotypes... Personnages de tous bords qui habitent ces pages fourmillantes de vie comme cette terre bourdonnante de contradictions, de paradoxes, d’interdits et de tabous. Où les êtres cohabitent parfois avec froideur et indifférence comme des êtres étrangers aux exigences de la chair et des intermittences du cœur.

Beyrouth est ici comme un théâtre d’ombres impalpables, avec un fil conducteur presque policier dans un décor détonnant. Quête pour se retrouver à travers la mort mystérieuse d’une mère dont l’œuvre picturale est à décadenasser… Naviguer entre ces mots, ces personnages, ces départs, ces retours, et une capitale qui ne connaît ni silence, ni norme ni pudeur est un pur plaisir…

Yawm al-Chams de Hala Kawsarani, Hachette Antoine, 2022, 236 p.


Pour Hala Kawsarani qui a fait déjà ses armes en littérature arabe, témoigner sur sa terre d’origine, frappée de malheurs et d’exode, s’exprime à travers des romans à l’écriture originale et sensible. Avec véhémence et tempérament. Sans jamais oublier l’élégance du style dans une langue arabe certes simple, mais moderne et subtilement travaillée. L’auteure...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut