Le point de vue de... Le point de vue de Farès Sassine

Feuille de route

Feuille de route

D.R.

Nous avons beau succomber sous les gravats, nous ne serons pas apprivoisés. Ni apprivoisés, ni serviles, ni monolithiques. C’est là notre différence, notre continuité… Il nous reste à nous instituer, au sens de nous produire ou continuer à nous produire dans ce qui a fait notre satisfaction et dont nous avons été volés, sans bien sûr oublier notre participation plus ou moins consciente à l’escroquerie.

Des jours noirs nous attendent, meurtriers même, nous en avons vu les présages. Beaucoup des nôtres, les jeunes surtout, quittent et quitteront. Nous refuserons, comme le Socrate du Lachès parlant de ceux qui sortent du rang des colonnes pour porter ailleurs le combat, de leur refuser la vertu du courage : nous savons qu’ils nous rejoindront par mille biais.

Des rapaces et des incapables, maniant avec dextérité les deux crimes, ne sachant que leurs intérêts, ont distribué à leurs partisans, après prélèvement d’une copieuse quote-part, les mannes d’un État dont ils ne se soucient guère, mais qui reste la principale source de leur pouvoir. Leur pillage, pour être agréé par le système communautaire, se multiplie par 3, 4, 6 ou 8. On a beaucoup décrit le mécanisme. Il continue à fonctionner. Les critiques, le krach ne font rien. L’infâme banquet se prolonge sur fond de cataclysmes.

Dans ce qui suit, au milieu d’une surabondance de propositions, nous exposons une feuille de route composée de trois points. Elle reflète de nombreux assentiments sans prétendre à l’unanimité. Elle appuie sur les difficultés que trouve le soulèvement à s’unir et à triompher : tâches épineuses et fascinantes. Elle dégage un acte de foi dans le Liban face à ces idéologies hargneuses de gauche et de droite plus habiles à diffuser leur ressentiment qu’à chercher des ouvertures sociétales, et face à des bégaiements jetés en pâture par des mouvements politiques et/ou communautaires aux plus fanatiques de leurs adeptes.

Le premier point qui s’impose, c’est que le renouveau ne peut naître que du mouvement populaire qui se développe à partir du 17 octobre 2019 et ne se cache que pour réapparaître. En sa teneur négative, il dénonce la classe politique dans son ensemble par le slogan le plus tenace : « Tous, c’est tous ! » Face à lui, celle-ci, plus que jamais infatuée d’elle-même, ne renonce à aucun de ses privilèges, persévère dans son incompétence et ses pratiques de brigandage. Elle n’augmente que la dose de sa prêche hypocrite, ne trouve comme moyen à son service que l’animosité et la division communautaires, méconnaît les exigences de l’État de droit, voire de l’État tout court. Le mouvement populaire a montré son attachement à l’unité du pays et à son indépendance, son appui vigoureux à ce qui fait sa substance : les libertés, le vivre en commun, la fraternité à l’intérieur des frontières… Il est d’autant plus arrimé à l’égalité citoyenne que les notables le sont aux clivages et aux divisions. S’il est donc pragmatique que les chefs d’État les mieux intentionnés à l’égard du Liban cherchent un modus vivendi entre les représentants des bandes, ils doivent savoir qu’aucune réforme profonde n’en sortira.

Ce qui précède accroît les responsabilités du mouvement populaire et de ses avant-gardes dans la quête du renouveau. Jusqu’à présent la créativité des Libanais s’arrête au seuil du politique, soit qu’ils font preuve de fidélité inconditionnelle à leurs zaïms (« Pourquoi, s’interroge pertinemment l’un d’eux, tiennent-ils plus aux enfants de leurs chefs qu’aux leurs propres ? ») soit que leurs meneurs se soient donné la facilité de solutions formelles, démagogiques, inadéquates, iniques (laïcité jacobine inapplicable, Liban circonscription électorale unique…).

L’unanimité ne manque pas autour de quelques principes fondamentaux : « Le peuple est la source des pouvoirs et le détenteur de la souveraineté. » (Préambule de la Constitution) ; la discrimination communautaire source d’inégalités, répressive de libertés personnelles et politiques, principale source de corruption et d’État failli et soumis doit être abolie ; une loi électorale équitable (assortie d’un contrôle des armes, finances et information) est le point de passage de toute reconstruction du pays et de tout renaissance. Mais le nouvel imaginaire radical doit tenir compte des réalités du pays, des régions, des communautés, bref du pluralisme caractéristique et équilibré du Liban. La tâche n’est pas facile. Une décentralisation régionale élargie et des référendums à double majorité, nationale et locale, viendraient à point pour consolider les nouvelles institutions.

Si les réformes politiques sont au centre de notre exposé et forment notre deuxième point capital, la condition pour y parvenir (le 3e de la feuille) est une révolution individuelle : l’accord des collèges nés du soulèvement et incapables jusqu’à présent d’unifier leur vision et leur action. Il faut aller au-delà des mégalomanies, des narcissismes (plus proches, comme on l’a dit, de la haine que de l’amour de soi), des visions partielles, des esprits de clan… Le chemin est ardu, il ne mettra jamais fin aux contradictions, aux discussions, aux interrogations, aux doutes, à la pensée critique.

Notre pays sera, comme toute société moderne, une société fragile et sereine avec des modèles universels incertains. Mais c’est le prix à payer par la liberté et l’indépendance, pour l’égalité, la justice, la créativité et le bien vivre.

Texte publié le 3 septembre 2020, Orient littéraire N°171


Nous avons beau succomber sous les gravats, nous ne serons pas apprivoisés. Ni apprivoisés, ni serviles, ni monolithiques. C’est là notre différence, notre continuité… Il nous reste à nous instituer, au sens de nous produire ou continuer à nous produire dans ce qui a fait notre satisfaction et dont nous avons été volés, sans bien sûr oublier notre participation plus ou moins...

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