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Réunions de familles


Le culot, ce n’est pas l’art de porter haut son arrière-train ; il consiste plutôt, du moins en politique, à vous débiter, sans ciller, les plus délirantes des salades, en se fichant bien de savoir, au fond, si l’on sera cru ou non. Ces dernières années de crise, les Libanais ont été amplement servis en la matière. Ils ont entendu, jusqu’à la nausée, les naufrageurs du pays leur parler de sauvetage ; les escrocs de réformes ; les plus corrompus de lutte contre la corruption.


Et ce n’est pas encore fini, la semaine ayant démarré en effet sur deux pitoyables happenings survenus coup sur coup ; dans l’un et l’autre, l’on a vu siéger côte à côte, pour la première fois depuis longtemps, le chef de l’État, le président de l’Assemblée et le Premier ministre désigné. Acte I : tôt lundi matin, il s’agissait d’enterrer querelles et bouderies pour aller célébrer ensemble le 77e anniversaire de l’armée, victime elle aussi de la catastrophique gestion du pouvoir. Le Trésor public se trouvant asséché à force de gaspillage et de rapines, c’est grâce à la générosité de pays donateurs étrangers que la troupe est sommairement rémunérée… et même nourrie ! Mais là n’est pas le plus dur à avaler ; car l’humiliation suprême infligée à la gardienne de nos frontières, c’est le sempiternel et assourdissant silence qu’observent ces Excellences face aux tartarinades d’un Hezbollah acharné à s’approprier la décision de guerre ou de paix…


Pour autant, la traditionnelle cérémonie de remise des épées aux cadets, dans l’enceinte de l’École militaire, n’aura pas manqué de petits coups de baïonnette. Ainsi le président Michel Aoun faisant reproche, sans les nommer, à ceux qui retardent la formation d’un nouveau gouvernement. Ou encore appelant le Parlement à honorer comme il se doit la prochaine échéance présidentielle, en prenant soin toutefois d’élire un digne successeur, apte à parachever ses propres réalisations. Nous voilà donc prévenus…

Acte II : peu après la cérémonie militaire, c’est le médiateur américain Amos Hochstein qui n’en croyait pas ses yeux de voir enfin réunie sous le même toit, au palais de Baabda, la feinte trinité libanaise. Voilà qui signifiait pour le diplomate une appréciable économie de temps et d’énergie dans ses efforts visant à obtenir, comme on assemble les pièces d’un puzzle, une claire position officielle concernant la délimitation de la frontière maritime avec Israël. C’est à l’unisson, nous assure-t-on, et même en mode stéréo s’il vous plaît, que finissaient par se fondre, sur fond de grandes orgues, les trois sons de cloche.


La longue dérive marine est-elle vraiment sur le point d’aboutir ? Quelles sinueuses, tortueuses visées peut cacher la frontière en zigzag proposée par Israël et qui laisserait au Liban l’intégralité du champ gazier de Cana ? Quelle subite consigne édictée par l’Iran pourrait encore noyer l’adhésion chiite à une position unifiée sous un flot de déclarations guerrières ? En attendant d’y voir plus clair, ce qui frappe le plus dans les déclarations télévisées du sieur Hochstein, c’est l’évocation de tout le temps qu’a stupidement perdu notre pays depuis la découverte de gisements de gaz et de pétrole en Méditerranée orientale. L’Américain remuait ainsi le fer dans la plaie ; ce qu’il ne pouvait dire toutefois, c’est qu’en réalité, cet incompréhensible, ce criminel retard était dû surtout aux querelles entre familles politico-mafieuses sur le partage prétendument sectaire des blocs d’exploitation. Il faut reconnaître que là, sous la mer, il y a à rafler cent fois, mille fois davantage que ne pourraient rapporter les rackets aux kilowatts, aux carburants ou à la farine réunis.


La triste commémoration, demain, du massacre au nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth est là pour nous le rappeler : il est illusoire d’espérer un Liban meilleur aussi longtemps que la justice demeure impuissante à sanctionner le crime.


Le Cana de la Bible fut le témoin du miracle de l’eau changée en vin. Cana-sur-Mer sonne bien à l’oreille ; mais de là à en escompter l’ère des archanges…

Issa GORAIEB

[email protected]


Le culot, ce n’est pas l’art de porter haut son arrière-train ; il consiste plutôt, du moins en politique, à vous débiter, sans ciller, les plus délirantes des salades, en se fichant bien de savoir, au fond, si l’on sera cru ou non. Ces dernières années de crise, les Libanais ont été amplement servis en la matière. Ils ont entendu, jusqu’à la nausée, les naufrageurs du pays...