Rechercher
Rechercher

Moyen-Orient - Rapport

Des soldats israéliens critiquent le régime des permis dans les territoires palestiniens occupés

Dans un nouveau recueil de témoignages paru mardi, l’ONG israélienne Breaking the Silence montre comment un organe de l’armée israélienne accorde des permis de circuler à des Palestiniens en échange de leur collaboration.

Des soldats israéliens critiquent le régime des permis dans les territoires palestiniens occupés

Des travailleurs palestiniens traversant un checkpoint en Cisjordanie, le 4 octobre 2020. Hazem Bader/AFP

« Tu lui délivres un permis “hommes d’affaires”, et en échange il te donne quelques informations sur l’humeur des Palestiniens, te dit à quel point ils détestent les juifs et ce que l’administration doit faire pour empêcher les émeutes. » Ce témoignage est cru mais provient d’un agent de l’Administration civile israélienne en place en Cisjordanie en 2014. Il est extrait du nouveau rapport de l’organisation non gouvernementale Breaking the Silence, créée en 2004 en tant qu’espace dans lequel les vétérans de l’armée israélienne « brisent le silence » en rendant compte de leurs expériences dans les territoires occupés. Dans « Le régime militaire » (« Military Rule »), 59 soldats racontent anonymement leur quotidien brutal au sein de la bureaucratie militaire israélienne. Ils décrivent notamment comment y fleurit un système d’échange de permis de circuler contre la collaboration de chefs d’entreprise ou d’élus locaux palestiniens.

La clé de voûte de l’appareil d’État israélien dans les territoires occupés est le coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (Cogat), organe du ministère israélien de la Défense. En découle l’Administration civile israélienne, créée en 1981 par les accords de Camp David de 1978 et chargée de superviser les affaires civiles des colons israéliens et des habitants palestiniens de Cisjordanie. Sa principale mission réside dans la délivrance de permis de circuler pour les Palestiniens souhaitant se rendre en Israël ou à Jérusalem-Est. À Gaza, c’est le Bureau de coordination et de liaison du district qui, depuis le retrait israélien de 2005, s’occupe de la distribution des permis.

Des militaires expliquent que l’Administration civile israélienne a recours aux compradors, des Palestiniens résidant dans les territoires occupés qui leur transmettent des informations en échange d’un traitement préférentiel pour l’obtention des permis de circuler. Le terme « comprador », « acheteur » en portugais, désignait aux XIXe et XXe siècles un notable autochtone d’un pays d’Asie du Sud-Est servant d’intermédiaire commercial entre les colons européens et la population locale.

Lire aussi

Ce « nouveau Moyen-Orient » qui parle de tout, sauf de la Palestine...

Un lieutenant en poste à Bethléem en 2021 raconte par exemple les inégalités de traitement qui se sont accentuées pendant la crise de Covid-19 entre ces compradors et les autres Palestiniens. « Il y a eu des moments très durs où seuls les patients atteints de cancer et ceux sous dialyse étaient autorisés à se rendre (dans des hôpitaux israéliens). Et puis, soudain, vous rencontrez cette personne qui veut aller à Tel-Aviv avec son fils de 16 ans pour finaliser une transaction alors qu’il n’a rien à faire là-bas. Ils vont évidemment à la plage ou autre. »

Middle East Eye s’était déjà penché en mai dernier sur ce système opaque. Le journal en ligne avait révélé comment des milliers de permis de travail avaient été accordés à des Gazaouis après l’opération « Gardien des murs » de mai 2021 pour renforcer le renseignement sur le terrain et extorquer des informations stratégiques.

Outre le clientélisme, c’est plus largement la déshumanisation des Palestiniens qui apparaît en filigrane dans les témoignages. « On traite les Palestiniens comme une fonction mathématique et non comme des êtres humains. On les voit comme un ensemble de données », confie dans le rapport un sergent de l’Administration civile israélienne qui a travaillé à Qalqilya en 2013. « Pour moi, les Palestiniens étaient un fardeau. » La délivrance de permis est vue dans ces unités militaires comme un service rendu aux Palestiniens, considérés comme une population ennemie qui menace Israël, et non comme un droit élémentaire. Ce biais cognitif expliquerait la prévalence de cas d’humiliation et de violences à l’égard de la population palestinienne vivant dans les territoires occupés.

Lire aussi

L’impunité israélienne, jusqu’à quand ?

Le régime des permis fait partie intégrante de l’apartheid mis en place à l’encontre des Palestiniens dans les territoires occupés, comme le montrent de plus en plus d’organisations internationales. Un permis délivré par les autorités militaires israéliennes est en effet requis pour divers aspects de la vie des Palestiniens. Travailler, étudier, construire et même se soigner deviennent alors des privilèges octroyés par l’armée israélienne, révocables selon le bon vouloir des officiers. Joel Carmel, qui a effectué la première partie de son service militaire au Bureau de coordination et de liaison à Gaza et qui a témoigné dans le recueil, rappelle sur son compte Twitter que « la bureaucratie est le ciment qui maintient l’occupation en place, et il ne serait pas possible pour l’armée israélienne de maintenir pendant si longtemps le régime militaire sur des millions de civil sans les services administratifs ».

Avec plus de 100 types de permis différents, le régime est complexe. Mais il est aussi opaque pour les Israéliens et la communauté internationale, ce qui rend sa compréhension difficile. La publication de ces témoignages de militaires par Breaking the Silence lève donc le voile sur un système foncièrement inéquitable. « C’est là une partie du problème : que si peu de gens aient connaissance de cette machine bureaucratique –, pas même les soldats », dénonce Joel Carmel sur le réseau social.


« Tu lui délivres un permis “hommes d’affaires”, et en échange il te donne quelques informations sur l’humeur des Palestiniens, te dit à quel point ils détestent les juifs et ce que l’administration doit faire pour empêcher les émeutes. » Ce témoignage est cru mais provient d’un agent de l’Administration civile israélienne en place en Cisjordanie en 2014. Il est...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut