Hommages Poésie

Hassan Abdallah, poète du Sud, chantre de la vie, vient de nous dire adieu

Hassan Abdallah, poète du Sud, chantre de la vie, vient de nous dire adieu

D.R.

Au fil de sa carrière, le poète Hassan Abdallah n’a publié que quatre livres – trois recueils et un long poème, Orme. Cependant, malgré ses rares publications par rapport aux autres poètes de sa génération, mieux connus sous le nom de « poètes du Sud », il était un vrai poète, unique en son genre, avec une langue et un univers qui lui sont propres. Même son appartenance au mouvement des « poètes du Sud », en résistance idéologique à Israël à partir du milieu des années 1970 en écrivant des poèmes engagés, s'inscrivait dans une approche humaniste et émotionnelle. En effet, lui est un enfant du Sud, originaire du célèbre village de Khiam. Marcel Khalifé lui dédia deux chansons ayant trait à la guerre civile qu’Abdallah avait menée de loin et uniquement sur le plan politique, compte tenu de son appartenance au Parti communiste. Grâce à la voix de Khalifé et à sa musique, ces deux chansons connurent un très grand succès pendant les années de guerre. Il s’agit de Min ayna adkhol fi al-watan et Ajmal al-oumahat. Malgré le caractère militant des deux poèmes, Hassan était on ne peut plus loin du militantisme, incapable de tirer ne serait-ce qu’une balle durant la guerre. Son communisme puisait dans l’humain. Il était semblable aux poètes de la gauche internationale comme Lorca, Pablo Neruda et Nâzım Hikmet.

Je ne crois pas que Hassan se soit particulièrement intéressé au Manifeste du parti communiste ou aux théories de Lénine. Il se retrouva sans doute propulsé dans le monde du communisme par la « porte des pauvres », comme il le dit dans l’un de ses poèmes, et au moyen de la lutte de la classe prolétaire pour obtenir ses droits. Tout au long de cette période de communisme, il sut conserver une foi intérieure inébranlable. Cependant, une fois que les combats prirent fin, que les régions rouvrirent leurs portes et qu’une soi-disant paix fut rétablie, Hassan écrivit aux mères libanaises qui avaient perdu leurs enfants pendant la guerre pour leur demander pardon. Il écrivit son célèbre poème Ajmal al-Oumahat où il dit: « Les plus belles mères sont celles qui ont attendu leurs fils… revenus en martyrs. Elles ont versé quelques larmes et des roses, mais ont refusé de porter le deuil. » Les plus belles mères, ajoute-t-il, sont celles qui élèvent leurs enfants, qui se réjouissent de les voir réussir et décrocher des diplômes. Il demanda également pardon en disant : « Entre nos mains, la terreur brille près de cette gigantesque destruction. » Et d’ajouter : « Je ne veux ni ruine ni terreur. Je ne veux pas de balles. Je veux la vie, la justice et la paix. »

Hassan était un poète unique, dans la vie, dans ses poèmes, dans son enfance cachée et publique, dans son innocence grâce à laquelle il réussit à conquérir le monde et dans cette lueur d’espoir inextinguible qui l’animait. Il débordait de poésie, dans son regard, sa gestuelle et son perpétuel émerveillement. Il était poète tant dans ses histoires improvisées que grâce à cette sagesse innée dont il faisait preuve. Il tenta de faire de la poésie une école de la vie et de vivre la vie de manière poétique.

Il publia son premier recueil, Je me souviens d’avoir aimé, en 1978. Il était différent des poèmes en vers libres qui prévalaient à l’époque, même s’il s’inspirait du célèbre poète irakien Badr Chaker es-Sayyâb et du poète égyptien Ahmed Abdel Muti Hijazi. Ce livre avait des spécificités poétiques particulières, en matière de langue et de forme des poèmes mais aussi au niveau du regard que portait le poète sur le monde. Dans ses poèmes, les caractéristiques de la poésie pastorale empreinte de l’esprit de la nature se mêlaient aux particularités de la modernité représentée par le choc de la nouvelle civilisation – ici le choc de la ville et de la vie artificielle – et de l’engagement qui semait dans la poésie le ton du refus, le rêve du changement et la soif de justice. Le poète ne négligea nullement l’amour, mais y plongea, s’inspirant brillamment de la légende de Qaïs et Leïla.

Neuf ans plus tard, soit en 1981, le poète publia L’Orme qui évoque une étendue d’eau au milieu d’une forêt d’ormes, dans Khiam, son village du Sud. Il s’agit de vers qui célèbrent la terre, la nature et l’homme, à la fois de manière poétique, existentielle et émotionnelle. On y retrouve une partie autobiographique qui évoque l’identité du poète comme un homme planté dans le sol, comme un arbre dont les racines s’étendent jusqu'à l’univers lui-même.

Le plus surprenant, c’est que Hassan attendit dix-huit ans avant de publier un nouveau livre, Le Berger du brouillard, complètement différent de sa précédente aventure. Dans ce recueil de poèmes, Abdallah semble vivre une toute nouvelle expérience, tant au niveau de la langue que du contenu et de la forme. Il s’éloigne des longs poèmes et adopte un nouveau vocabulaire où le lexique poétique est empreint des éléments de la nature et du monde de l’enfance. Ses vers se rapprochent du réalisme poétique qui pose sur le monde un regard doux et drôle et lui confère un caractère émotionnel des plus profonds. En 2012, il publia son dernier recueil, L’Ombre de la rose, où il poursuivit son nouveau jeu, élargissant ainsi l’horizon du réalisme poétique qui lui est si propre.

Cependant, lors de ces longues années d’absence, Hassan s’adonna à la littérature pour enfants et connut un grand succès. Il remporta par ailleurs de prestigieux prix arabes. Dans ce domaine, il publia une soixantaine de livres, entre poésies, contes et romans. Ces livres devinrent célèbres dans la plupart des pays arabes où il fut convié pour rencontrer professeurs et élèves en vue de discuter avec eux de ses écrits. Abdallah réussit et excella même dans la littérature pour enfants. En effet, les adultes se délectèrent de ses livres et se remémorèrent leur enfance perdue, tout comme le poète lui-même. Ces livres devraient faire l’objet d’un article à part entière.

Au cours des dernières années, Hassan contracta une maladie pulmonaire qui le contraignit à réduire sa consommation de tabac et à utiliser un appareil respiratoire et de l’oxygène. Lui, l’éternel amoureux des cafés, particulièrement ceux de Hamra et de Raouché, insistait à se rendre dans un petit café, situé au bout de la rue Hamra. C’est son amie Khayrat el-Zein, peintre et poète, qui l’a spécialement ouvert pour lui, au rez-de-chaussée de l’immeuble où elle habite. Hassan y prenait donc place tous les jours, fumant un peu malgré son appareil respiratoire. Ici, il écrivit incessamment. Puis il publia ses écrits sur Facebook. Hassan sentait le temps filer à vive allure alors qu’il n’avait que très peu écrit. Il essayait donc de rattraper le temps perdu. Ces petits poèmes en prose devraient être publiés dans un recueil plus tard. Dans ses textes se mêlent poésie, méditation et philosophie.

Hassan est un avide lecteur de poésie et de littérature arabes. Il apprécie également la littérature mondiale, la philosophie, les sciences, la physique et la science spatiale. Il lit en arabe les traductions de plusieurs œuvres étrangères, notamment en langue française, dont il connaît les grands poètes, écrivains, romanciers et philosophes.

En 2021, le Centre international de poésie Marseille (cipM) nous convia à participer à un atelier de traduction. Nous étions quatre poètes libanais : Paul Chaoul, Hassan Abdallah, Iskandar Habache et moi-même. Quatre poètes français nous accompagnaient également sous la direction du poète Jean-Charles Depaule. Hassan ne maîtrisait pas le français, mais il marqua tout le monde par sa présence chaleureuse et son éloquence. Nous avions traduit quatre de ses poèmes dans un ouvrage collectif : « Rencontre par une froide journée », « Scène bédouine », « Absence » et « Malentendu ». Il était surpris lorsque nous lisions ses poèmes en français. Il écoutait attentivement et accompagnait la lecture d’un mouvement de la main – le même que lorsqu’il lisait en arabe. Nous avions animé une soirée poésie après que l’atelier a pris fin. Hassan charma le public français en récitant « Scène bédouine » en arabe. Le public lui demanda de lire trois fois ledit poème après en avoir saisi le sens en français. Tout le monde était impressionné par le magnifique jeu rythmique de Hassan sur les mots khaïma/ghaïma.

Nous passâmes par Paris avant d’aller à Marseille. Hassan était émerveillé de se retrouver au pays des poètes, romanciers et philosophes qu’il aime tant et dont il a lu les œuvres en arabe. Nous déambulions dans la rue des Écoles où est érigée une statue du philosophe Montaigne à l’entrée d’un jardin. Je dis alors à Hassan : « C’est ton ami, Montaigne. Tu l’as lu en arabe. » Ébahi, Hassan s’écria : « Montaigne ! » Puis il se mit à caresser son habit et ses pieds en bronze. Il fut également très surpris quand nous entrâmes à Gibert Joseph et que je lui montrai de nombreux livres qu’il avait lus en arabe. Il prenait les livres entre ses mains et en lisait les titres avec un français qu’il avait appris à l’école et bien oublié depuis.

Traduit de l’arabe par Nada Sleiman


Au fil de sa carrière, le poète Hassan Abdallah n’a publié que quatre livres – trois recueils et un long poème, Orme. Cependant, malgré ses rares publications par rapport aux autres poètes de sa génération, mieux connus sous le nom de « poètes du Sud », il était un vrai poète, unique en son genre, avec une langue et un univers qui lui sont propres. Même son appartenance au...

commentaires (1)

Cette admirable traduction en français de l'article, par Nada Sleiman, donne envie de découvrir le poète disparu. Quelle plume, quel style!

Elie Hanna

14 h 08, le 11 juillet 2022

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Commentaires (1)

  • Cette admirable traduction en français de l'article, par Nada Sleiman, donne envie de découvrir le poète disparu. Quelle plume, quel style!

    Elie Hanna

    14 h 08, le 11 juillet 2022

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