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Culture - Cinéma

Ely Dagher dans les sables mouvants de Beyrouth

Après la Quinzaine des réalisateurs où il était en sélection officielle en 2021 et une tournée très réussie dans différents pays, le film « The sea ahead » (Face à la mer) est enfin dans les salles libanaises.

Ely Dagher dans les sables mouvants de Beyrouth

Manal Issa et Roger Azar perdus dans les méandres de Beyrouth. Photo DR

Jana (Manal Issa) vient de rentrer au pays après une expérience d’émigration fâcheuse. Nul ne dit ce qui s’est passé hors du pays. D’ailleurs ceci n’est pas la clé du sujet qui semble par ailleurs opaque et hermétique. Mais il y a certainement d’autres clés dans The sea ahead d’Ely Dagher et c’est au spectateur d’y puiser à sa guise. Certes, le cinéaste primé à Cannes en 2015 les met à la portée du spectateur. À chacun ensuite de déverrouiller la serrure qu’il veut.

L’œuvre d’Ely Dagher n’est d’ailleurs pas un film « à sujet » à proprement dit mais plutôt un film d’atmosphère. Jana traîne ce spleen que seul Baudelaire avait su exprimer en mots. L’actrice est le « je », l’alter ego du réalisateur. Il plonge dans sa tête et exprime tout le malaise qu’elle ressent. Mal dans sa peau, le retour au pays pèse à Jana. Toujours assise dans des huis clos avec ses parents, alors que ces derniers n’arrivent pas à comprendre ses émotions. Elle non plus d’ailleurs.

Quand on fait semblant de vivre... Photo DR

Manal Issa, une gueule d’atmosphère

Le titre du film évoque le fameux proverbe « L’ennemi devant soi et la mer derrière ». Mais cet adage parle de mer féroce et dévorante. Celle-ci, au contraire, a toujours été pour les Libanais protectrice, salvatrice, voire prometteuse d’évasion à certaines époques. Lorsque Jana se met sur le balcon de la maison parentale, elle lance à sa mère : « On ne voit plus la mer. » Le béton et les immeubles à l’architecture moderne ont envahi la ville jusqu’à rétrécir l’horizon. L’horizon des Libanais s’est aussi rétréci petit à petit avec des espoirs qui sont tombés en lambeaux de décennie en décennie.

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Le film d’Ely Dagher est prémonitoire. Il a vu ces choses venir, depuis Waves 98, son court métrage d’animation, récompensé de la Palme d’or à Cannes. Il a perçu ce renfermement des Libanais qui allait crescendo. Ce peuple qui fait semblant d’être encore gai est d’une tristesse absolue. Le Libanais, tel l’escargot, se recroqueville sur lui-même et rentre dans sa coquille. Ouvert au monde, avec des rêves sans limites dans la tête, il a, au fil des ans, courbé l’échine. À chaque fois qu’il essayait de relever la tête, on la lui rabaissait jusqu’à se noyer un jour. Dans cette étendue aqueuse qu’on appelait jadis mer, dans cette vase de couleur noirâtre monochrome, Jana s’enfonce petit à petit. Magnifique Manal Issa qui incarne sans ciller tout le malheur des expatriés et des rapatriés. Mort-vivante dans un pays de morts-vivants, avec son amoureux incarné par l’acteur Roger Azar qui apparaît au milieu du film, tous deux en ont rêvé un jour, de ce jour meilleur qu’on cueillerait après les combats. Mais depuis ?…

Ely Dagher exprime toute sa colère, ses angoisses et ses questionnements dans ce film où le réalisme se mélange au surréalisme dans un cadre qui ressemble au purgatoire. « Je n’ai pas voulu faire le portrait de Beyrouth l’exubérante, la palpitante, car malgré les moments où elle s’est un peu relevée, elle a sombré depuis longtemps dans un lourd silence. Ici, dans ses quartiers, plus de klaxons, plus de tintamarre assourdissant, comme dans les rues d’Achrafieh après le 4 août, mais un silence criminel et coupable. » The sea ahead résonne dans la peau de chacun : on est tous coupables d’avoir survécu à une guerre ou à une explosion et de continuer à vivre dans des conditions invivables. Avec un film très bien structuré et architecturé, et des plans travaillés avec beaucoup de précision, le réalisateur laisse cependant une grande marge de liberté à l’imaginaire et c’est là que les serrures et les clés rentrent en jeu. Nimbée d’une lumière qui meurt et appuyée par la bande sonore de Rana Eid, Rawad Hobeika et Philippe Charbonnel, l’atmosphère créée enveloppe un décor d’une mélancolie hallucinante. Ce n’est plus la mer qui est devant nous mais bien des sables mouvants.


Jana (Manal Issa) vient de rentrer au pays après une expérience d’émigration fâcheuse. Nul ne dit ce qui s’est passé hors du pays. D’ailleurs ceci n’est pas la clé du sujet qui semble par ailleurs opaque et hermétique. Mais il y a certainement d’autres clés dans The sea ahead d’Ely Dagher et c’est au spectateur d’y puiser à sa guise. Certes, le cinéaste primé à Cannes...

commentaires (2)

Tres beau!

Nadine Roumieh

23 h 18, le 24 juin 2022

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Commentaires (2)

  • Tres beau!

    Nadine Roumieh

    23 h 18, le 24 juin 2022

  • Papier magnifique qui donne envie de courir voir le film.

    Marionet

    11 h 32, le 24 juin 2022

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