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Nos Lecteurs ont la Parole

Chanson francophone contemporaine : une ode à l’activisme ?

Chanson francophone contemporaine : une ode à l’activisme ?

Photo tirée du compte Instagram de la chanteuse Angèle, lors d’un concert en novembre 2019 à Galaxie Amnéville.

Si Aznavour, Mireille Mathieu ou Lara Fabian nous ont habitués au lyrisme de la chanson française classique, l’actualité de la musique francophone cette dernière décennie s’inscrit dans une nouvelle dynamique. Les chanteurs modernes commencent à s’écarter de la thématique amoureuse pour aborder des causes qui leur tiennent à cœur. En 2020, 65 artistes produits en France ont obtenu un disque d’or, de platine, ou de diamant pour leurs ventes à l’international. Cette divergence des thématiques traditionnelles témoigne de leur engagement en brisant des tabous et joue certainement un rôle dans leur succès.

Sans pour autant discréditer l’importance de la chanson classique pour le patrimoine musical français, les chansons d’Angèle par exemple, comme celles de beaucoup d’autres, abordent des sujets qui sont longtemps restés dans l’ombre : féminisme, santé mentale, politique, écologie et droits LGBT+... Ces chanteurs attirent non seulement l’attention sur des causes importantes, mais leur voix est un porte-parole pour ceux qui n’en ont pas. Les marginalisés, harcelés et oubliés se retrouvent dans ces chansons qui font le tour du monde.

Nous allons ci-après parcourir les divers sujets dont il est question et découvrir ces chanteurs qui racontent leur histoire et celle de beaucoup d’autres.

Nos « failles » avec Pomme

La chanteuse française Claire Pommet, connue sous le nom de Pomme, est l’incarnation d’une génération. À seulement 23 ans, elle sort son deuxième album en novembre 2019, Les Failles. Comme son nom l’indique, cet album traite déjà de sujets considérés comme « non vendeurs » dans l’industrie, comme par exemple : les troubles mentaux et des maladies telles que l’anxiété, la dépression et l’anorexie (Vide, Chanson for my Depressed Love) ; les abus domestiques et familiaux qu’elle a subis (1996) ; la discrimination contre les LGBT+, elle-même étant homosexuelle (2019, On brûlera) ; l’écologie, où elle défend faune et flore (Les séquoias, À perte de vue) ; d’autres sujets tabous comme la peur de la mort et le manque de confiance en soi (Je ne sais pas danser, La Lavande).

« Ce n’était pas très accepté », se souvient la chanteuse dans une interview accordée à Slate.fr en 2020. À l’époque, on doutait qu’un album qui aborde autant de sujets « sombres » allait avoir du succès. Mais avec plus de 50 000 ventes selon le SNEP (Syndicat national de l’édition phonographique) pour son album qui décroche la Victoire de la musique, il n’y a plus de doute. « Aujourd’hui, je ne suis dans aucun “game” et je préfère ça plutôt que de faire quelque chose qui est à la mode mais qui ne me ressemble pas. Ce n’est pas une victoire de faire un succès avec une musique qui ne me ressemble pas. » Ce qui lui ressemble, c’est ce qui nous ressemble à tous. C’est les petites failles desquelles on n’ose pas parler.

Féminisme avec Angèle et Cœur de pirate

Pomme n’est pas la seule à revendiquer les droits de son propre corps : la chanson Balance ton quoi de la chanteuse belge Angèle a remué l’année 2018 avec un vidéo clip aussi osé que polémique. Cette chanson est issue de son album Brol qui s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires et est certifié double disque de diamant. Avec plus de 100 millions de vues sur YouTube, la chanson relate ce que des milliers de militantes contre le harcèlement essaient de dire depuis longtemps : « Non, c’est non ! » Habillée en avocate, Angèle fait le procès du patriarcat et tourne en dérision le sexisme qu’elle dénonce avec créativité : des costumes divers sont enfilés par la chanteuse (avocat, témoin ou même coach selon le contexte) ; une mise en scène dérisoire et ironique montre des hommes qui apprennent les principes du consentement dans une salle de classe avec Angèle comme coach ; la participation du public. Angèle fait appel à un très grand nombre de personnes de tous les âges et ethnicités pour s’exprimer et participer. « Un jour peut-être ça changera », espère la chanteuse à la fin de sa chanson. Avec ses paroles simples mais poignantes, elle prouve qu’on n’a pas besoin de tout un manifeste pour parler de l’inégalité entre les sexes et des problèmes quotidiens auxquels les femmes font face.

Un de ces problèmes, moins abordé par les médias et malheureusement toujours pas pris assez au sérieux, c’est le viol conjugal, car on estime qu’être en couple implique par défaut le consentement sexuel. Dans une chanson terrifiante par ses paroles crues, la chanteuse et compositrice québécoise Béatrice Martin, connue sous le pseudonyme de Cœur de pirate, relate pour la première fois de sa carrière de 15 ans son expérience de viol conjugal dans sa chanson Je veux rentrer, sortie en 2018 dans son album En cas de tempête, ce jardin sera fermé, que l’artiste qualifie de « son album le plus personnel ».

Selon une étude de Statista Research Department publiée le 16 mai 2019, 98 % des victimes de viol par le conjoint sont des femmes. Cœur de pirate prend dans sa chanson la parole pour toutes ces femmes restées dans l’ombre, leur permettant de s’identifier à son texte. « Et j’ai voulu crier, m’emporter car je souffre, quand tu es en moi, mais le doute se forme, emprisonne, car je suis censée t’aimer. » La prise de parole n’est pas évidente puisque comme le montre la chanson, la victime se remet en question, doute, et parfois même culpabilise, une réaction récurrente chez les victimes de viol. « Je me suis dit qu’il était temps que j’en parle, sinon j’allais exploser », admet-elle au Figaro en juin 2018. En effet, les paroles de la chanson illustrent cette hésitation vis-à-vis la divulgation de ce traumatisme : « La chaleur de notre violence, cette douleur intense, qui toujours persiste, mais je garde notre secret, qui ronge mon âme, qui nourrit mes vices. »

Les chansons « vertes »

Dans un autre registre de combat et d’activisme surgissent les chansons écologiques à visée universelle. Plusieurs chanteurs comme Julien Doré, Gauvain Sers, Pomme ou Zaz en ont composé. Ce sujet n’est pas nouveau dans l’industrie musicale, Francis Cabrel avec Répondez-moi (1981) ou Comme un arbre (1972) de Maxime Le Forestier sont déjà des tentatives d’engagement précoces. Mais cette cause prend plus d’envergure et devient de plus en plus récurrente dans la chanson moderne.

Après des années d’absence de la piste musicale, Julien Doré revient avec un nouvel album en juin 2020, Aimée, dont la chanson engagée La Fièvre totalise déjà 11 millions de vues sur YouTube. Dans un clip ironique par son réalisme, Doré dénonce : la hausse des températures et la surconsommation ; le changement climatique ; la négligence et l’absence de prise de conscience.

Dans Y’a plus de saisons (2019), le chanteur français Gauvain Sers se demande « Qu’est-ce qu’il en sera dans cent ans ? » et si « la Terre pourra tourner quand leurs automnes seront nos printemps et leurs hivers seront nos étés ». Sur un air de guitare simpliste, le compositeur évoque le changement climatique dû à l’industrialisation. Artiste engagé, il a également écrit des chansons d’ordre politique comme Mon fils est parti au djihad et Hénin-Beaumont. Avant la sortie officielle de sa chanson, Gauvain a reçu une lettre d’un enfant : « J’aimerais bien que tu écrives une chanson sur le changement climatique parce que ça devient une grosse urgence. » « Bien sûr, j’avais déjà écrit la chanson quand j’ai reçu ce petit mot de Joachim, mais quand même, c’est une drôle de coïncidence... » a raconté le chanteur sur les réseaux sociaux.

Si tous ces sujets jaillissent en vague au sein de la nouvelle génération, ce n’est pas parce qu’ils n’existaient pas. C’est parce qu’on ose désormais en parler plus. La musique reste certes un art qui vise avant tout à divertir, et il revient à chaque artiste de s’exprimer sur les thématiques de son choix. Mais tant qu’on a une voix et qu’on est sûr d’être écouté, pourquoi ne pas l’utiliser pour parler au nom de ceux qui n’en n’ont pas ? Cette évolution de la chanson française nous éclaire quant à la mentalité d’une génération désormais ouverte d’esprit : on n’a plus peur des non-dits, des tabous, on n’accepte plus de se taire.

Myriam NSOULY

Étudiante en première année de licence en lettres françaises à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


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