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Idées - Commentaire

Présidentielle : le Liban face à une impasse annoncée

Présidentielle : le Liban face à une impasse annoncée

Le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, et celui du Courant patriotique libre, Gebran Bassil, lors d’un échange en 2018. Archives ANI

À peine les élections libanaises terminées, la plupart des observateurs ont prévenu que le pays allait connaître des mois, voire plus, d’impasse politique. Avec une élection présidentielle prévue dans le courant de l’année et aucun candidat consensuel sur lequel toutes les parties puissent s’entendre, une période prolongée de manœuvres s’annonce alors que deux hommes, Samir Geagea et Gebran Bassil, utilisent tous les moyens à leur disposition pour devenir président de la République, ou empêcher les autres de le devenir.

Leurs efforts ne mèneront très probablement à rien, poussant tout le monde à chercher un candidat de compromis lorsque l’impasse deviendra intenable. Mais même cette conclusion a ses propres problèmes, car il sera très difficile de trouver un tel candidat, à part peut-être le commandant de l’armée, Joseph Aoun. Quiconque sera suffisamment anodin pour passer le filtre de tous les partis politiques se heurtera à l’exigence des maronites selon laquelle le président doit être représentatif de sa communauté ; et le général Joseph Aoun est la seule personne, en vertu de l’institution qu’il dirige, suffisamment crédible pour faire exception à cette règle. Toutefois, il n’est pas certain qu’Amal et le Hezbollah donnent leur aval, étant donné que l’armée a joué un rôle décisif en repoussant le déploiement de leurs miliciens lors des combats de Aïn el-Remmané en octobre dernier.

Pas de deux stérile

Où cela nous mène-t-il ? Le fait que la catastrophe sociale et économique qui frappe le Liban depuis plus de deux ans atteint des niveaux intenables devrait fournir une partie de la réponse. La semaine dernière, la livre est tombée à environ 36 000 LL pour un dollar, les centrales électriques peinent à fournir une heure d’électricité par jour aux ménages, aux entreprises et aux institutions publiques, et l’eau est rationnée à Beyrouth et au Mont-Liban. Le prix d’un approvisionnement mensuel en électricité à partir de générateurs de quartier est souvent plus élevé que le salaire mensuel de nombreux Libanais, car les prix des carburants ont explosé. Les mois chauds de l’été approchent, ce qui va mettre les nerfs encore plus à vif. Les Libanais sont peut-être capables d’endurer beaucoup de choses, mais cette capacité à endurer le pire n’est pas illimitée.

Dans ce contexte, celle des forces politiques à se concentrer sur la présidence de la République tout en ignorant l’effondrement social et économique de la société libanaise pourrait être limitée. Cela ne veut pas dire que les choses iront mieux. La capacité du Hezbollah à forcer ses alliés, surtout Bassil, à faire des compromis pour remettre le système en marche est émoussée par la réticence du parti à prendre des positions opposées à ses partenaires politiques. Mais le Hezbollah n’est pas non plus prêt à prendre le pays en otage pour amener Gebran Bassil au pouvoir, comme il l’a fait avec son beau-père, Michel Aoun, entre 2014 et 2016.

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À la lumière de ces éléments, ce à quoi nous risquons d’assister est un pas de deux stérile : Geagea dira qu’il a gagné plus de voix chrétiennes que Bassil, et qu’il est donc le candidat maronite le plus fort ; Bassil répondra qu’il a le plus grand bloc parlementaire, ce qui en fait le candidat maronite le plus fort. Et les choses en resteront là.

Constitutionnellement, les conditions d’élection d’un président par le Parlement ne résoudront rien. Aucun des deux candidats n’obtiendra la majorité des deux tiers des voix requises pour être élu au premier tour de scrutin. Dans ce cas, un second tour devra être organisé, au cours duquel le candidat gagnant devra obtenir la majorité absolue des voix, c’est-à-dire 65 ou plus. Pour l’instant, ni Geagea ni Bassil n’ont approché ce seuil, alors que les deux hommes font face à une opposition non déclarée, même de la part de certains de leurs prétendus alliés.

Contexte compliqué

Le Liban a donc aujourd’hui un Parlement sans majorité, sans garantie qu’un gouvernement sera formé dans l’interrègne entre les élections parlementaires et l’élection présidentielle. En d’autres termes, le pays pourrait n’avoir qu’un gouvernement intérimaire jusqu’à l’élection présidentielle, qui pourrait être suivie d’un vide à Baabda, à un moment où l’effondrement du pays s’accélère.

Pire encore, s’il n’y a pas d’accord à Vienne pour relancer l’accord nucléaire avec l’Iran – ce qui semble de plus en plus probable étant donné le refus signalé du président américain Joe Biden de retirer le corps des gardiens de la révolution islamique d’une liste noire sur le terrorisme –, les perspectives d’une entente régionale sur le Liban s’évanouiront. Cela renforcera la polarisation qui s’empare du pays et rendra encore plus difficile un accord sur un candidat de compromis.

Dans ce contexte, Joseph Aoun semble être la seule figure capable de combler le fossé, étant donné qu’il dirige la seule institution nationale qui conserve le respect de tous. Pour qu’il puisse être candidat, cependant, le Parlement devrait amender la Constitution, car un fonctionnaire de catégorie 1 ne peut être candidat à la présidence avant une période de deux ans (article 49). Cette condition a été habilement surmontée à plusieurs reprises, la dernière fois en 2008 lorsque Michel Sleiman a pris le pouvoir. Mais pour que cela se produise, il faudrait que Geagea et Bassil (ainsi que le Hezbollah) soient d’accord avec un tel arrangement, ce qui suggère que si un quelconque consensus doit émerger, il viendra probablement après une longue période au cours de laquelle les deux hommes reconnaissent progressivement que leurs perspectives présidentielles sont nulles.

Il est difficile d’envisager une autre issue. Geagea et Bassil se neutraliseront l’un l’autre, et tous deux feront équipe pour miner les troisièmes candidats les plus faibles. Lorsque ce jeu aura provoqué suffisamment de colère dans le pays, alors que les conditions économiques se dégradent encore plus, d’autres acteurs politiques pourraient intervenir pour tenter de négocier une issue. Si cela échoue, la deuxième république libanaise sera confrontée à une crise existentielle, et les forces politiques devront reconnaître que le contrat social de leur pays est mort.

Ce texte est une traduction synthétique d’un article publié en anglais et en arabe sur Diwan, le blog du Malcolm H. Kerr Carnegie MEC.

Rédacteur en chef de « Diwan ». Dernier ouvrage : « The Ghosts of Martyrs Square: an Eyewitness Account of Lebanon’s Life Struggle » (Simon & Schuster, 2010, non traduit).


À peine les élections libanaises terminées, la plupart des observateurs ont prévenu que le pays allait connaître des mois, voire plus, d’impasse politique. Avec une élection présidentielle prévue dans le courant de l’année et aucun candidat consensuel sur lequel toutes les parties puissent s’entendre, une période prolongée de manœuvres s’annonce alors que deux hommes, Samir...

commentaires (17)

Tant que la bande d’éclopés et d’incultes encouragés par des citoyens tout autant bouchés et aveuglés pour ne pas voir que leurs idoles sont leurs tortionnaires au pouvoir. Il ne faut plus rien espérer de ce pays. La fuite des cerveaux a été savamment organisée pour que seuls les demeurés restent et puissent jubiler d’exercer leur toute puissance sur des sujets aussi intelligents qu’une porte blindée.

Sissi zayyat

11 h 53, le 06 juin 2022

Tous les commentaires

Commentaires (17)

  • Tant que la bande d’éclopés et d’incultes encouragés par des citoyens tout autant bouchés et aveuglés pour ne pas voir que leurs idoles sont leurs tortionnaires au pouvoir. Il ne faut plus rien espérer de ce pays. La fuite des cerveaux a été savamment organisée pour que seuls les demeurés restent et puissent jubiler d’exercer leur toute puissance sur des sujets aussi intelligents qu’une porte blindée.

    Sissi zayyat

    11 h 53, le 06 juin 2022

  • Oh comme le choix est difficile! L’un plus glorieux que l’autre! Qui rendra notre peuple encore plus heureux qu’aujourd’hui ou plutôt ceux qui en restent? Personne des deux? Y’a-t-il d‘autres maronites qui eux du moins ont réussi dans n‘importe quel autre domaine que de se chamailler et d’engendrer des guerres?Quelqu’un qui n’a pas réussi ou fait fortune à notre dépens? J‘en connais plusieurs mais ils ont malheureusement quitté le pays et il y en a certainement d‘autres dans le pays que je ne connais pas. Je suis de l‘avis d‘une autre lectrice qui suggère de laisser le poste vacant puisqu’ils prétendent ne rien pouvoir décider ou exécuter dans ce poste.. à quelques exceptions près, peut-être là où une motivation quelconque leur fait sauter les lois. Oui le Libanais est intelligent mais son esprit travaille mieux à l’extérieur du Liban où il n‘est pas toujours obsédé par l’idée de faire de l‘argent en se servant d’outils illégaux, où personne ne le traite d‘idiot parce qu‘il n’enfreint pas les règles pour gagner plus. Le Libanais est arrivé au point de se vanter de sa corruption, du moins devant ses amis. Cela appartient à un certain statut. Existe-t-il quelque chose de plus dégradant pour une société? Bon alors on ferme les yeux en jouant mine mine muh si on ne nous donne aucun autre choix en déplorant notre destin d’être né dans un pays aussi merveilleux que le Liban, un tout petit pays avec une grande majorité de politiciens des plus riches au monde. Une énigme non?

    Khazzaka May

    11 h 30, le 06 juin 2022

  • pourquoi pas les anciens ministres de l interieur baroud et charbel et nous avons aussi marcel ghanem et son frere pourquoi pas

    Didi Abdel hafiz

    10 h 56, le 06 juin 2022

  • L’accord de Taef n’a jamais été appliqué dans son entièreté, c’est l’ accord de Doha qui nous a B****

    Bery tus

    22 h 29, le 05 juin 2022

  • Président de quel pays? Sans eau, sans electricité, sans système éducatif, sans système de santé, sans présent, ni futur. Un pays qui se vide de sa jeunesse et de ses forces vives. Un pays qui se saborde. Président d'un pays à qui il ne reste plus que ses yeux pour pleurer...même pas sûr! Alors ils peuvent mettre qui ils veulent à la présidence!!!

    Sfeir walid

    20 h 21, le 05 juin 2022

  • Il ´ Nous faut UN PRÉSIDENT FORT INTELLIGENT QUI PREND LES DÉCISIONS POUR SAUVER LE LIBAN

    Carl Habaline

    16 h 18, le 05 juin 2022

  • Que DIÉU NOUS AIDE À TROUVER LE PRESIDENT LE PLUS INTELLIGENT Il nous faut un PRÉSIDENT INTELLIGENT QUI PEUT PRENDRE LES BONNES DÉCISIONS QUI AIME LE. LIBAN ET QUI PEUT SAUVER CE MAGNIFIQUE PAYS DES GRIFFES DE TOUS CEUX QUI VEULENT LE DÉTRUIRE

    Carl Habaline

    16 h 15, le 05 juin 2022

  • L’accord de Taëf a bien bousillé le pays. Il a été suivi par un autre mauvais accord, celui de Doha. Les libanais ne maîtrisent pas l’art de négociations et d’entente. Enfin du compte, ils font appel à des pays étrangers pour régler leurs problèmes. Résultats des courses, ils obtiennent les pires des accords. Hormis l’intelligence des libanais prouvée dans tous les domaines, ils ont échoué dans la politique et l’organisation d’un pays. J’ignore s’ils ne doivent pas sous-traiter la gestion de la nation à des compétents en la matière, tel que McKenzy ou similaire! Je vous assure que ça coûte moins cher! Imaginez le coût d’avoir un président, des ministres et des parlementaires incompétents.

    Georges S.

    14 h 50, le 05 juin 2022

  • Article pointu et trés bien ecrit.

    Le Liban d'abord

    10 h 25, le 05 juin 2022

  • On n'envisage à aucun moment de garder Michel Aoun président? Quel dommage avec son magnifique bilan et son charisme. Michel Aoun ne représente pas uniquement les Maronites (qu'est-ce donc d'ailleurs?) mais tous les Libanais soucieux de répartir au mieux les richesses entre les politiques et de permettre au Hezbollah de poursuivre dans sa politique salutaire pour toute la nation. La meilleure des choses pour le pays serait de garder Michel Aoun, la seconde serait de donner les clés au Hezbollah qui mettra le meilleur serviteur de la nation. Si on ne retient aucune des deux hypothèses, ça sera l'impasse car on s'entêterait à lutter contre ceux qui dirigent réellement le pays.

    Georges Olivier

    10 h 20, le 05 juin 2022

  • D impasse en impasse,depuis ...2109. Rien d autres au programme ?!

    Marie Claude

    09 h 35, le 05 juin 2022

  • Je propose d’éliminer ce poste ! Tellement plus simple…. Bon Dimanche

    Samir Tabet

    09 h 21, le 05 juin 2022

  • Cet article qui met sur pied d’égalité Samir Geagea et Gebran Bassil transpire à fond le « kellon ya3né kellon ». Ce que beaucoup ignorent c’est que ce slogan funeste est mort (mais pas encore enterré) le 15 mai 2022. Avant la bataille de la présidentielle il y a la bataille de la nomination du premier ministre et de la formation du gouvernement. Quelqu’en soit l’issue, c’est elle qui va enterrer le kellon ya3né kellon. Il n’y a que 2 vainqueurs possibles: le Liban si un nouveau gouvernement sans armes illégales est formé, ou l’entité néo-safavide si le statu quo perdure. Même si l’ennemi du Liban l’emporte et qu’on a par exemple un gouvernement Miqati bis, chaque bloc de la mosaïque parlementaire devra rendre des comptes aux Libanais. En effet contrairement à l’élection du président et du vice-président de la chambre, le vote des députés pour la désignation du PM et la confiance au gouvernement n’est pas anonyme. Que vont dire les députés partisans du kellon ya3né kellon qui par leur vote auront favorisé la prolongation du statu quo honni par le peuple, alors que tout le monde verra que les FL ont tout fait pour en sortir ? Que diront les ex-haririens et joumblattistes à leurs propres partisans si de même par leur copinage notoire avec le Berrichon ils votent statu quo vs changement ? Le peuple comprendrait alors très facilement que les seuls qui veulent et qui peuvent changer les choses sont les FL.

    Citoyen libanais

    08 h 21, le 05 juin 2022

  • Bien entendu, un blocage est programmé. Et pourtant, si - pour une fois, et par on ne sait quel miracle - on s'en tenait à la Constitution, il ne devrait pas se produire. Tout d'abord, celle-ci interdit au commandant en chef de l'armée de briguer ce poste avant 2 ans, mais on sait le sort qui a été réservé à cette règle. D'autre part, un candidat consensuel n'est nullement obligatoire., Après le premier tour d'élection, "pour les tours suivants, la majorité simple suffit". Le problème est que Berry qui, comme je l'ai déjà écrit ici, a fait de la Constitution le paillasson sur lequel il s'essuie les pieds en entrant au Parlement, va cadenasser la porte ou inventer un défaut de quorum pour empêcher l'élection tant qu'un candidat hezbollaho-compatible n'aura pas obtenu la majorité des intentions de vote.

    Yves Prevost

    08 h 11, le 05 juin 2022

  • Deux ratés de l'intelligence, mais champions de l'arrogance, qui nous empoisonnent l'existence pour réaliser leur unique ambition: la présidence du pays. - Irène Saïd

    Irene Said

    07 h 58, le 05 juin 2022

  • Tout cela …. Juste en parlant du fait que Geagea est candidat n’est ce pas?! Donc l’article part du fait d’une supposition .. qui vivra verra !!

    Bery tus

    06 h 22, le 05 juin 2022

  • Le Liban n’a pas besoin du "candidat maronite le plus fort", mais du plus intelligent…

    Gros Gnon

    05 h 55, le 05 juin 2022

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