Beaucoup de choses ont été dites sur la séance parlementaire de mardi, la première du Parlement élu le 15 mai qui a vu l’arrivée d’un grand nombre de nouvelles figures, qu’elles se placent sous le titre de forces du changement ou sous celui des forces politiques traditionnelles, ou encore qu’elles se classent sous l’étiquette des indépendants.
La première impression serait de dire que côté changement, on pouvait faire mieux, puisque le résultat de cette séance se résume ainsi : Nabih Berry élu président de la Chambre pour la septième fois consécutive ; Élias Bou Saab, candidat du Courant patriotique libre et du groupe du Liban fort, élu vice-président ; et parmi les 5 membres élus de ce qu’on appelle le bureau du Parlement, il y a un seul nouveau député, Abdel Karim Kabbara. Mais cette conclusion peut paraître un peu hâtive, tout comme celle de dire que le Hezbollah a montré qu’il peut, quand il veut, obtenir la majorité parlementaire et imposer le candidat de son choix pour la présidence du Conseil, et plus tard pour la présidence de la République. À ce stade, la seule certitude, c’est que ceux qui affirmaient avoir remporté une grande victoire et la majorité parlementaire se sont trompés. Les Forces libanaises ont certes gonflé leur groupe parlementaire, mais non seulement elles n’ont pas la majorité seules, elles ne l’ont pas non plus avec leurs alliés. Par exemple, pour la bataille d’un des membres du bureau de la Chambre, elles avaient proposé la candidature de Ziad Hawat qui n’a obtenu que 38 voix, face aux 65 obtenues par Alain Aoun, qui a donc été élu. Il est donc clair que les FL n’ont pas encore réussi à former une large alliance, notamment avec ceux qu’on appelle « les députés du changement », ni à prendre le leadership d’une majorité d’opposants au Hezbollah et ses armes.
La réalité qui se profile montre une dispersion des voix et un manque de cohésion qui augurent, si rien n’est fait, d’une période de blocage politique, à un moment crucial de la vie du pays. Par exemple, le Hezbollah a tout fait pour que Nabih Berry soit élu dès le premier tour. Mais ce dernier n’a obtenu que 65 voix, c’est-à-dire le minimum requis pour l’emporter sans aller à un second tour. D’ailleurs, le salut chaleureux et complice entre Nabih Berry et Mohammad Raad, député du Hezbollah, lorsque ce dernier défilait avec les parlementaires pour féliciter les nouveaux élus à la fin de la séance, montre à quel point le parti chiite tenait à l’élection de son allié. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il détient la majorité parlementaire pour tous les dossiers qui seront soumis au vote du Parlement, qu’il s’agisse de projets de loi, de la désignation du président du Conseil ou de l’élection du président de la République.
De plus, si on revoit le film de cette première séance parlementaire, il apparaît clairement que Nabih Berry aura du fil à retordre avec les nouveaux députés, peu conscients des us et coutumes sous la coupole du Parlement et soucieux principalement des échos de la rue, bien plus que des réactions au sein de l’hémicycle. D’ailleurs, à certains moments, les caméras qui retransmettaient la séance en direct ont montré un Nabih Berry plus ou moins dépassé, qui ne trouvait rien à dire, lui qui a la répartie facile, face aux commentaires des nouveaux « députés du changement ». La gestion des questions parlementaires ne s’annonce donc pas facile. Et si, depuis la séance de mardi, les contacts discrets se multiplient entre les forces politiques et les nouveaux députés pour essayer de former des alliances ou au moins de parvenir à des ententes sur certains dossiers, pour l’instant, il n’y a encore rien de concluant.
C’est pourquoi la plupart des observateurs estiment que la vie politique au Liban se dirige vers un grand blocage, un peu comme cela se passe en Irak, où les élections prématurées ont eu lieu en septembre, alors qu’en raison de ses divisions internes, le nouveau Parlement n’a pas encore réussi à élire un président de la République ni à désigner un nouveau Premier ministre. Toujours selon de nombreux observateurs, les forces du changement, même si elles se regroupent et nouent des alliances avec des blocs politiques, ne peuvent pas obtenir une large majorité qui leur permettrait d’imposer leur choix pour la présidence du Conseil, et par conséquent pour le gouvernement. De même, le Hezbollah et ses alliés ont montré que, le cas échéant, ils peuvent obtenir une courte majorité, mais celle-ci n’est pas suffisante – et d’ailleurs ils ne le veulent pas – pour former un gouvernement d’un seul bord. Une source proche du Hezbollah estime à ce sujet que l’idée d’un gouvernement de majorité aurait pu être valable en temps normal, mais dans la crise actuelle sans précédent, le Liban a besoin de tous les efforts possibles pour que toutes les forces politiques puissent trouver ensemble des solutions aux problèmes du quotidien des gens. De plus, si l’on reconnaît la légitimité populaire pour les députés dits du changement, il faut aussi la reconnaître pour les autres. Ce Parlement ressemble au peuple libanais, et il faut donc respecter cette diversité et la refléter au gouvernement. C’est la raison pour laquelle le secrétaire général du Hezbollah a appelé au partenariat et au dialogue dans ses derniers discours, poursuit la source. Si les autres forces campent sur leur position de rejet de toute coopération avec les parties politiques dites traditionnelles et ne parviennent pas à obtenir la majorité au Parlement, cela signifie donc que le pays se dirige vers un blocage politique. La source proche du Hezbollah se demande à cet égard si les députés ont été élus pour adopter des positions de principe, ou pour agir et chercher à sortir le pays de la crise dans laquelle il se débat... Les prochaines semaines devraient apporter des éléments de réponse.



Vraiment, l’Orient Le Jour, vous devriez déplacer la signature de l’auteur à la fin de l’article si vous voulez augmenter les chances qu’il soit lu… en tout cas pour les propagandistes.
14 h 53, le 04 juin 2022