Entretiens Théâtre

Caroline Hatem : « Nous étions bien trop polis, simplement incapables de violence. »

Caroline Hatem : « Nous étions bien trop polis, simplement incapables de violence. »

© Étienne Seukunian

Metteuse en scène, chorégraphe et comédienne, Caroline Hatem s’attaque dans sa troisième pièce à un chef-d’œuvre du théâtre, Les Justes d’Albert Camus. Dès 2019, elle réunit un groupe d’étudiants et de jeunes diplômés de l’Université libanaise et monte cette pièce « où le corps est roi ». Entretien.

Pourquoi cette pièce aujourd'hui ? Quels échos a-t-elle pour le Liban et pour l'époque actuelle ?

Dès les révoltes de 2019, j’ai eu envie de relire Camus, et ses Justes. J’ai immédiatement pensé la mettre en scène, mais avec des jeunes, notamment de l’Université libanaise, du fait qu’un révolutionnaire est toujours jeune, comme le poète. Nous aussi, nous avions envie de nous débarrasser de leaders criminels qui nous ont vampirisés jusqu’à la moelle. Mais nous étions bien trop polis, simplement incapables de violence. Les révoltes se sont tassées. J’ai aimé imaginer qu’une cellule radicale allait décider alors qu’il fallait passer à l’action (violente) en place et pour nous qui ne le pouvions pas.

C’est une idée de sacrifice de soi, hors idéologie marxiste ou religieuse, qui n’a que l’absolu de la vie comme horizon. J’ai en effet gommé, en adaptant la pièce, en la ramenant au Liban, ce qui ne nous ressemblait pas. Si ce groupe existait aujourd’hui, il serait comme vous et moi, ni rouge ni ciel. Avec, évidemment, le paradoxe suivant : il faut tuer pour la vie. Ce sont de « Justes Assassins », comme le dit le titre anglais de la pièce.

Je pense (surtout que nous allons tourner avec la pièce) que ce sera jouissif pour les gens d’accompagner ces jeunes dans leur mission ; avec, à la clé, la satisfaction surtout d’avoir tué une idée (celle du leader corrompu, celle de la loi du plus fort et du plus sale).

Camus lui-même, en bon Méditerranéen, détestait la violence et préférait la table de négociation. Il reconnaissait tout de même la nécessité de tuer (Hitler par exemple), mais que ça passe vite et qu’on n’en parle plus. Il aurait détesté une apologie de la violence continue, soi-disant justicière, finalement institutionnalisée (le stalinisme de son époque).

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

2019-2022, faut imaginer ! Le Covid, le 4 août, la crise financière. La détresse, la débandade. Après le 4 août, je comprenais enfin Beckett, nous pouvions enfin le monter au Liban. Après l’explosion du 4 août, nous ne pouvions que bégayer. Alors monter Camus après cela, ces grands discours, parler d’avenir meilleur et d’union avec le peuple et l’univers dans la mort et le sacrifice… Mais peu à peu, comme tout le monde, j’ai réuni mes forces et l’équipe, et nous nous sommes attelés à servir cette langue, cette cathédrale en fait, cette élévation.

Quelle approche avez-vous voulu privilégier dans votre mise en scène ?

Je voulais d’abord mettre en scène la jeunesse et la vigueur des corps. On nous parle sans cesse dans le théâtre et la danse contemporaine de corps et je ne le vois presque jamais. J’avais vu des corps prendre la scène lors d’une soirée de rap syro-libanaise dans un bar de Beyrouth. L’un des rappeurs venait de débarquer du camp de Yarmouq. Tout le public reprenait les paroles, c’était très fort. J’ai obtenu les droits de mon rappeur préféré, Bu Nasser Touffar, pour deux chansons (cosignées avec Psychaleppo). J’aime penser que la révolte, c’est aussi celle d’une jeunesse qu’on a beaucoup étouffée et celle de corps qui ne peuvent se déployer dans la place publique, qui terrorisent les vieux, les méchants et les bourgeois.

Ce sont ces jeunes-là qui disent le texte de Camus, auquel je fais très peu de modifications, à part avoir retiré trois personnages et pas mal de passages qui ne faisaient plus sens dans l’adaptation.

J’ai par contre stylisé les costumes – j’en fait une sorte de moines, austères, puisqu’ils renoncent d’un commun accord à partager les plaisirs des jeunes de leur âge. Quand d’autres boivent, rient et font l’amour, ceux-là pratiquent l’abstinence. Comment être heureux quand d’autres souffrent, disent-ils.

Et pour la scénographie, j’ai voulu des colonnes, celles de la justice. « Toi et moi sommes deux colonnes… », dit Sara (notre Dora) à Nasri. Une référence aussi à la légende juive des 36 Justes, des piliers sans lesquels le monde s’effondrerait.

Finalement, j’ai vu assez grand (la fameuse cathédrale), mais c’était aussi pour servir mon équipe elle-même, acteurs et créateurs lumière, costumes, scénographie, ces jeunes tellement beaux (auxquels s’ajoute la lumineuse Maria Douaihy, épouse du leader assassiné). J’ai envie d’imaginer pour eux l’éventualité d’une compagnie théâtrale qui tourne le pays et le monde, pratiquant notre langue, déployant nos corps et idiosyncrasies, et posant un regard singulier et vivant sur les textes et les auteurs que l’on connaît.

Al-Aadiloun, adaptée des Justes d’Albert Camus, mise en scène par Caroline Hatem, avec Josef Akiki, Sara Abdo, Hamze Abyad Yazbeck, Rayan Nihawi, Rabih Abdo, Maria Douaihy.

Une production de YAZAN, avec le soutien de l’Arab Fund for Arts and Culture (Afac), l’Institut français, le Goethe-Institut, Bankers Assurances et Massar Foundation.

Au théâtre Monnot du 3 au 5 juin à 20h30.

Réservations :

Librairie Antoine ou au +961 70789906.

Pour plus d’infos : www.yazanbeirut.org/les-justes


Metteuse en scène, chorégraphe et comédienne, Caroline Hatem s’attaque dans sa troisième pièce à un chef-d’œuvre du théâtre, Les Justes d’Albert Camus. Dès 2019, elle réunit un groupe d’étudiants et de jeunes diplômés de l’Université libanaise et monte cette pièce « où le corps est roi ». Entretien. Pourquoi cette pièce aujourd'hui ? Quels échos a-t-elle pour...

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