Critiques littéraires Poésie

La nuit descend doucement dans mon cœur

Dany Laferrière, l’auteur de L’Énigme du retour, retourne en enfance.

La nuit descend doucement dans mon cœur

D.R.

Dans la splendeur de la nuit de Dany Laferrière, édition Points, 2022, 144 p.

En publiant un livre énigmatique, clair comme son titre, Dans la splendeur de la nuit, un livre-objet où tout, de la dédicace (« Pour toi qui marches dans la nuit sans savoir où tu vas ») et l’exergue de Rainer Maria Rilke (« Je crois à la nuit ») jusqu’au ISBN sur la quatrième de couverture, tout est manuscrit, dessiné, comme dans un cahier d’écolier dont certaines pages d’ailleurs sont mouillées par des gouttes de pluie qui effacent les mots. Pages pleines d’enfance, recouvertes de « magnifiques peintures primitives ».

Heureux l’académicien immortel (rappelons avec un brin de malice que le Liban a porté chance à Dany Laferrière qui a appris en revenant du Salon du livre de Beyrouth son élection au fauteuil que Montesquieu avait occupé parmi ses prédécesseurs), heureux donc l’homme portant le prestigieux uniforme vert mais qui pourrait pourtant dire, à l’instar de Picasso qui a bouleversé la peinture au XXe siècle, avoir « mis des années pour dessiner comme un enfant ».

« J’aime la nuit parce qu’elle me cache des autres, tout en les exposant à mon œil d’hibou. » « Tu es un hibou », lui dit alors sa sœur « comme s’il faisait jour à minuit ». « Ma mère croit que j’ai 16 ans alors que je suis un vieux poète chinois. » Et la nuit tropicale en Haïti est peuplée de splendeurs. Celles des poèmes de Li Po que son père connaissait par cœur. Peuplée de saveurs, de chiens jaunes et de cobras. De voyages dans une couleur, « où tout est bleu même les autres couleurs ». Et Laferrière évoque les figures de son adolescence : un camarade de classe qui lui fait penser à Rimbaud, Marlon Brando qui vit dans une chambre vide de tout, Mao qui lit La Condition humaine de Malraux dans un bidonville.

« – Et toi tu veux être quoi ?, demande-t-il à un camarade.

– Je suis déjà ! »

La liberté d’écriture de ce livre est saisissante. Sa conception visuelle est une source d’eau fraîche. Un peu à la manière des calligrammes d’Apollinaire, les phrases sont des jets d’eau sur la page. Des lignes obliques et courbes et zigzags et de toutes les couleurs ! Le temps de même ne s’ordonne pas. Avec des percées en avant et des retours intempestifs. Ce livre ressemble au grand désordre clair de Schéhadé. C’est le salaire de la célébrité. Dans son discours de réception sous la coupole de l’Académie française le 28 mai 2015, Dany Laferrière disait au sujet de son enfance qu’elle était « lumineuse au pied d’une grand-mère sereine ». Par la grâce de ce recueil de la collection dirigée par Alain Mabanckou, nous voyons désormais de quels bruissements sensuels elle était faite.


Dans la splendeur de la nuit de Dany Laferrière, édition Points, 2022, 144 p.En publiant un livre énigmatique, clair comme son titre, Dans la splendeur de la nuit, un livre-objet où tout, de la dédicace (« Pour toi qui marches dans la nuit sans savoir où tu vas ») et l’exergue de Rainer Maria Rilke (« Je crois à la nuit ») jusqu’au ISBN sur la quatrième de couverture,...

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