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Moyen-Orient - Reportage

Au cœur des nuits saoudiennes

En Arabie saoudite, le monde de la nuit a radicalement changé depuis que les autorités ont lancé une série de réformes sociales en 2016. Les Saoudiens, hommes et femmes, peuvent désormais faire la fête dans des cafés ou des festivals de musique.

Au cœur des nuits saoudiennes

Reem et ses amis dans son café situé dans le quartier résidentiel d’al-Malqa, à Riyad. Photo Lucile Wassermann

Lorsque les amis de Reem poussent la porte de son café situé dans le quartier résidentiel d’al-Malqa, à Riyad, la jeune Saoudienne sort de derrière son bar et tend les bras pour les enlacer. Femmes, comme hommes. « On peut faire ça devant une journaliste ? » demandent certains. Reem hésite, puis tranche : « C’est comme ça qu’on se salue tous les jours après tout ! » Ces musiciens, au look branché, aiment se retrouver au comptoir de ce petit établissement aux allures bourgeois-bohème, conçu et ouvert par Reem, la gérante d’une trentaine d’années. Ici, ils peuvent utiliser les instruments qui traînent dans chaque recoin. Parfois, ils organisent même des petits concerts, où ils se relaient derrière les tables de mixage, disposées dans une pièce à part.

Des festivaliers assistent à l’événement « Soundstorm » organisé par MDLBeast, à la périphérie de Riyad, le 16 décembre 2021. Photo AFP

« Ce lieu, c’est un espace de paix dont on a longtemps rêvé », souffle Talal, le doyen de la bande. Non pas parce que personne n’a pensé à l’ouvrir avant, mais parce que les autorités l’auraient fermé aussitôt ouvert, y voyant tous les signes d’une dépravation des mœurs : un mélange des sexes, des femmes non voilées et des performances musicales publiques. Une époque, pas si lointaine, dont se souvient très bien ce DJ saoudien, qui mixe depuis 10 ans en Arabie saoudite. « Un jour, en 2013, on a organisé une fête électro dans le désert, et on s’est fait embarquer par la police religieuse, qui nous a rasé le crâne. C’était comme ça à l’époque. Vous marchiez dans la rue avec votre tête rasée, et tout le monde savait que vous vous étiez fait attraper par la police des mœurs. »

Mais aujourd’hui, le royaume a changé. Cette police religieuse, garante d’un islam rigoriste et très redoutée dans le pays, a perdu en pouvoir ces dernières années. Une décision prise par les autorités saoudiennes, qui veulent moderniser le pays, en développant notamment le secteur du divertissement pour diversifier leur économie, trop dépendante du pétrole. En 2016, sous l’impulsion du prince héritier Mohammad ben Salmane, le pays a ainsi lancé un large plan de réformes, connu sous le nom de Vision 2030. Le texte est devenu la préface d’une nouvelle histoire de l’Arabie saoudite, où la culture, les loisirs et le tourisme occupent désormais une place centrale et où la population jouit de nouvelles libertés. Notamment celle de faire la fête.

Reem et ses amis jouent de la musique dans son café situé dans le quartier résidentiel d’al-Malqa, à Riyad. Photo Lucile Wassermann

« Énorme succès »

L’un des endroits représentatifs de cette nouvelle culture se situe en lisière de Riyad, au milieu de pans désertiques. Une immense esplanade, où s’organisent désormais des festivals de musique avec l’aval des autorités. À l’extrémité de ce site gigantesque, la scène principale, en forme de bulle blanche s’élevant sur des dizaines de mètres, donnerait presque le vertige. De l’autre côté, une arène formée à l’aide de containers multicolores, qui rappellent l’ambiance techno des clubs berlinois. Et entre les deux, une étendue d’asphalte interminable, où le silence semble pesant. En décembre dernier, c’est pourtant ici que 700 000 personnes ont déambulé pendant quatre jours, devant 200 artistes, à l’occasion du plus grand festival électro du Moyen-Orient : « Soundstorm ».

« Ça a été un énorme succès », se félicite Nada Alabi, l’une des organisatrices du festival, qui ressemble à une fourmi au milieu de ce gigantesque terrain de jeu de l’événementiel saoudien. Lunettes oranges teintées sur le nez, cheveux au vent, cette fan de musique électronique fait partie de MDLBeast, le collectif derrière ces événements hors normes qui a permis au pays de faire un grand écart en quelques années seulement. Car le premier concert public d’ampleur n’a été organisé qu’en 2017 dans le pays. Seuls les hommes pouvaient y assister à l’époque. Et sur les billets de vente, une inscription en lettres majuscules : « Interdiction de danser ». Alors quatre ans plus tard, qui aurait cru voir un tel festival se dérouler à Riyad ? « C’est vrai qu’après tant d’années d’interdiction, et après deux ans sous cloche à cause du Covid, on a voulu voir grand », explique Nada, sourire aux lèvres. Lasers, écrans géants, lanceurs de fumée, spectacles d’acrobates... tout a été mis en œuvre pour concurrencer les plus grands festivals de musique à l’international. Avec toutefois deux particularités : l’absence d’alcool, interdite dans le royaume, et l’arrêt de la musique aux heures de prières. Les lignes rouges d’un royaume qui n’oublie pas que son équilibre tient aussi à la satisfaction des plus religieux au sein de sa population. « On peut quand même appeler ça une révolution culturelle, non ? » s’interroge Talal, accoudé au bar du café de Reem. Son amie acquiesce, en sirotant un jus de mangue frais. Cette Saoudienne a fait beaucoup de fêtes avant celles autorisées par les autorités mais se souviendra toujours de son premier concert public en 2019, organisé par MDLBeast, où elle s’est rendue avec son frère : « Je l’ai regardé et je lui ai dit : est-ce que tu arrives à croire ce qui est en train de se passer ? Toi et moi, frère et sœur, en train de danser sur de la techno, en Arabie saoudite ? » Reem marque une pause, l’air stupéfait, les yeux humides : « J’en ai encore la chair de poule ! »

Terrible répression

Les soirées « underground » n’ont pas pour autant disparu dans le royaume. Car pour les plus grands fêtards, les restrictions imposées par les autorités viennent gâcher leur conception de la fête. « Nous, on veut de l’alcool et de la drogue », s’épanche Majid, un Saoudien de 37 ans, fanfaron. Malgré les nouvelles possibilités, ce restaurateur de profession continue d’organiser des soirées considérées comme illégales dans le pays. Pour cela, il loue des villas à l’extérieur de Riyad, le temps d’une nuit où tout est permis. « Beaucoup de gens font ça, assure le trentenaire, et les autorités savent très bien ce qui se passe ici. » Autour de la maison qu’il a louée ce soir-là, des basses de musiques électro résonnent dans la nuit noire de la campagne saoudienne. « Vous voyez, je ne suis pas le seul. »

Majid organise ce genre de soirées chaque week-end et décrit les autorités comme « plus laxistes » depuis que la police religieuse a été mise à l’écart. « Tant que tu ne fais pas ça en plein centre de Riyad, personne ne viendra te chercher ici », assure-t-il. « Il vaut mieux ! » ironise l’un des invités, en jetant un regard du côté du bar, où se dresse une ribambelle de bouteilles d’alcool fort. Dans ce genre de soirées, l’exubérance est de mise : à côté d’une piscine intérieure, le salon a été transformé en piste de danse et un DJ jongle entre tubes commerciaux et rythmes techno, alors que devant lui, une quinzaine d’amis dansent, cocktail à la main. Quelques mètres plus loin, des participants sont affalés dans des canapés et fument des narguilés, alors que d’autres, impassibles, consomment de l’acide un peu à l’écart. « Ce n’est pas si facile de trouver tout ça dans le pays, mais avec les bons contacts, c’est possible », admet Majid, habitué du marché noir. Le début d’une longue nuit qui se prolongera jusqu’au petit matin, et se répétera le week-end suivant.Cette insouciance ferait presque oublier que le couperet n’est jamais très loin en Arabie saoudite. Les réformes sociales ne sont pas synonymes de nouvelles libertés politiques. « Derrière les rideaux, au même moment, la plus terrible répression s’abat sur tous ceux qui osent critiquer le pouvoir », rappelle Lynn Maalouf, directrice adjointe du bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord à Amnesty International. Selon l’organisation, au moins 64 personnes seraient toujours détenues en Arabie saoudite, simplement pour avoir exprimé leurs opinions. Et en une journée à la mi-mars, le royaume a exécuté 81 personnes, dépassant en seulement 24 heures le nombre total d’exécutions menées en 2021. De quoi rappeler que le pays a changé, mais aussi pour le pire.


Lorsque les amis de Reem poussent la porte de son café situé dans le quartier résidentiel d’al-Malqa, à Riyad, la jeune Saoudienne sort de derrière son bar et tend les bras pour les enlacer. Femmes, comme hommes. « On peut faire ça devant une journaliste ? » demandent certains. Reem hésite, puis tranche : « C’est comme ça qu’on se salue tous les jours après...

commentaires (2)

que les citoyens saoudiens s'impatientent est tt a fait naturel. il leur est pourtant tres demande de considerer plus objectivement ce qu'ils appellent encore-que les medias ralient joyeusement-restrictions est tout aussi objectif et legitime. qu'ils et elles se mettent en tete que les changements dans leur societe tels qu'ils le souhaitent prend certainement beaucoup plus de temps a se realiser entierement.

Gaby SIOUFI

09 h 38, le 28 mai 2022

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Commentaires (2)

  • que les citoyens saoudiens s'impatientent est tt a fait naturel. il leur est pourtant tres demande de considerer plus objectivement ce qu'ils appellent encore-que les medias ralient joyeusement-restrictions est tout aussi objectif et legitime. qu'ils et elles se mettent en tete que les changements dans leur societe tels qu'ils le souhaitent prend certainement beaucoup plus de temps a se realiser entierement.

    Gaby SIOUFI

    09 h 38, le 28 mai 2022

  • Bof....on est tous en 2022,non?

    Marie Claude

    07 h 29, le 28 mai 2022

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