Rechercher
Rechercher

Société - Reportage

Tempêtes, pluie, neige : le calvaire annuel des réfugiés syriens contre les éléments

Chaque année, les intempéries causent la destruction de nombreuses tentes, notamment dans la Békaa. Dans ces cas, les aides sont lentes et peu adaptées.

Tempêtes, pluie, neige : le calvaire annuel des réfugiés syriens contre les éléments

Les résidents du camp trient des chaussures achetées pour faire du feu et se chauffer. Photo Abby Sewell / L’Orient Today

Raghida Khalaf est sans domicile depuis plus d’un mois, depuis qu’une des tempêtes brutales de l’hiver dans la vallée de la Békaa a finalement détruit la cabane de bois bâchée qui lui servait de maison familiale depuis sept ans, après sa fuite de Raqqa en Syrie. Chaque hiver, lorsque la neige tombe, son mari grimpe sur le toit pour la balayer et éviter que la tente ne plie sous le poids. Lorsque l’eau de pluie s’infiltre, ils l’évacuent à l’aide de seaux.

Après la première grande tempête de cette année, lorsqu’une équipe bénévole d’étudiants syriens est venue au camp proposer son aide pour les réparations, Raghida les a aidés à évaluer les dommages subis dans les tentes de ses voisins, en comptant le nombre de planches de bois qui s’étaient fissurées sous le poids de la neige et les bâches irrécupérables. Lorsque la tempête suivante est arrivée, ce fut le tour de sa famille. L’eau s’est infiltrée dans la tente, un mélange de pluie et d’eaux usées provenant des latrines du camp, s’élevant à 30 ou 40 centimètres de hauteur.

« Nous sommes dans le camp depuis sept ans, et la tente ne s’était jamais effondrée auparavant », affirme Raghida Khalaf. « Il y a eu des inondations, mais quand l’eau baissait, nous rentrions et nous nous débrouillions pour tout arranger. » Cette fois-ci cependant, la combinaison de pluie, de neige et de vent a eu raison du bois qui soutient le toit : il s’est déformé et a cédé. Une première pour la jeune femme. Ce scénario se répète chaque année dans des centaines de camps de réfugiés au Liban. Selon les réfugiés et les activistes, malgré la nature cyclique de la crise, peu d’efforts ont été déployés par les officiels pour empêcher qu’elle ne se répète. Et lorsque l’inévitable se produit, la réponse est souvent lente et inadéquate.

Béton et matériaux durables interdits

Selon Omar Abdallah, qui travaille avec « Sawa for Development and Aid » (Ensemble pour le développement et l’aide), une petite ONG opérant dans la Békaa, une partie du problème réside dans le fait que « l’État libanais traite toujours la présence des réfugiés comme une situation d’urgence », et non comme la crise prolongée qu’elle est devenue.

Le gouvernement ne reconnaît pas officiellement les Syriens en tant que réfugiés, et les qualifie plutôt de « déplacés ». Les camps où ils vivent ne sont pas gérés par les Nations unies ou une agence officielle, mais sont généralement installés sur des terres agricoles privées où les réfugiés louent un espace au propriétaire. Dans le cas des Khalaf, comme le propriétaire avait initialement fourni à la famille les matériaux utilisés pour construire la tente qui s’est effondrée, cette dernière a dû lui verser 2,5 millions de LL pour avoir le droit d’en construire une nouvelle au même endroit, sans compter qu’elle devait se procurer les matériaux pour la reconstruire.

Lire aussi

La tempête Hiba exacerbe les difficultés dans les foyers les plus défavorisés

Pour éviter que les camps syriens ne s’installent durablement, le gouvernement libanais interdit de construire avec du béton ou d’autres matériaux durables. En 2019, l’armée a ordonné aux habitants des campements informels de la ville montagneuse de Ersal de démolir les murs en béton qu’ils avaient construits pour se protéger des hivers rigoureux et de les remplacer par du bois et des bâches en plastique. Par conséquent, selon Omar Abdallah, « il est clair qu’en hiver, dans les camps, ce même scénario se répétera chaque année si on n’y remédie pas de façon définitive ».

Outre la politique du gouvernement, il reproche au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) de ne pas coordonner avec les résidents des camps et les ONG locales pour élaborer un plan avant les tempêtes et d’être lent à réagir par la suite. « En fin de compte, c’est l’organisation la plus importante, et elle possède les ressources financières pour couvrir tous les camps, mais la réaction est lente », précise Omar Abdallah.

Il reconnaît que la communication s’est quelque peu améliorée. Cette année par exemple, pour la première fois selon lui, les représentants des ONG locales ont créé un groupe WhatsApp commun avec le personnel du HCR et du ministère des Affaires sociales pour coordonner en vue d’une éventuelle intervention d’urgence. Cependant, il souligne que la première réunion de coordination entre toutes les parties pour discuter de la réaction à la tempête n’a eu lieu qu’après la première bourrasque.

Pour sa part, le bureau du HCR à Beyrouth a déclaré dans un communiqué que l’agence pour les réfugiés avait pris des mesures pour atténuer les effets de la tempête par « la distribution préventive d’une aide financière pour l’hiver, de kits d’abri et de couvertures thermiques... associée à des améliorations du site dans les zones qui ont été précédemment touchées par des inondations afin de réduire l’impact des futures tempêtes ». Au total, l’agence explique avoir porté secours à « environ 3 000 familles de réfugiés vivant dans des campements informels en leur fournissant des abris pendant les mois de décembre, janvier et février ». Le communiqué ajoute : « Les obstacles à une intervention efficace face aux besoins extrêmes durant l’hiver comprennent l’accès à des zones spécifiques à des moments où les conditions météorologiques ne le permettent pas. Les équipes ont cependant accédé aux zones (touchées) dès que possible, et dans de nombreux cas le jour même, pour les évaluations et les interventions ultérieures. »

« Ils viennent trop tard, si jamais… »

Orwa Mohammed Yassine, qui vit également dans un camp de la zone d’al-Faour et dont la tente s’est effondrée lors d’une des tempêtes de cet hiver, n’est pas d’accord. « Personne ne vient avant les tempêtes », assure-t-il. « Si votre tente s’effondre du fait des intempéries, ils ne viennent pas à moins que vous ne les appeliez, et pas avant trois ou quatre jours plus tard, si jamais. »

Après l’effondrement de leur tente, le ménage des Yassine – sa femme, ses sept enfants, sa mère, l’un de ses cousins et lui – s’est entassé dans la tente d’un autre cousin, qui abritait déjà une famille de 10 personnes, jusqu’à ce que la tempête s’arrête et qu’il puisse effectuer une réparation à la hâte. Une partie du bois qui soutient le toit est maintenant fissurée. Il précise qu’une ONG a promis de lui fournir de nouvelles planches.

Frustrés par la lenteur de la réaction officielle après la tempête, certains résidents du camp ont organisé une manifestation devant le siège du HCR dans la Békaa. « Après cela, deux personnes sont venues », raconte la voisine de Yassine, Chams al-Ali, une jeune femme qui a travaillé comme enseignante en Syrie et qui prodigue maintenant des cours informels de lecture et d’écriture aux enfants du camp, incapables de s’inscrire dans les écoles publiques. « Ils ont dit : Nous n’avons pas assez de matériel pour couvrir tout votre camp, votre camp est grand. »

Brûler les ordures

Yassine reconnaît que sa famille a reçu une somme supplémentaire de 930 000 LL de la part des Nations unies cet hiver en vue d’aider à compenser les coûts du combustible de chauffage, en plus des 2,6 millions de LL (environ 125 dollars) qu’ils reçoivent mensuellement pour la nourriture et les besoins de base, ce qui constitue leur seul revenu lorsqu’il n’y a pas de travail agricole.

Le prix du carburant ayant grimpé en flèche, cette famille a consacré les fonds d’aide à une solution de chauffage plus rentable : les ordures. Par un après-midi de fin février, la mère et les jeunes enfants de Yassine assis à l’extérieur de la tente trient des piles de vieux vêtements et de chaussures mis au rebut qu’ils comptent brûler dans leur poêle « soubia » à la place du gazole ou du bois de chauffage habituels. Comme c’est souvent le cas au Liban, certains esprits marchands ont vu dans la demande de déchets une aubaine : les magasins de la région vendent désormais des sacs pleins d’ordures à utiliser comme combustible de chauffage. Yassine affirme avoir payé 500 000 LL pour le tas de vieilles chaussures, qu’il estime pouvoir durer deux ou trois jours.

Et ce peu importe les risques. La poitrine de son jeune fils a souffert de la fumée toxique émise par le plastique et le caoutchouc en feu, reconnaît-il, mais la famille n’avait pas d’autre choix si elle voulait éviter de geler. Le prix du carburant continuant d’augmenter, 20 litres de gazole coûtent désormais plus de 450 000 LL.

De retour chez Raghida Khalaf, qui précise avoir appelé les Nations unies après l’effondrement de sa tente, sans obtenir aucune réponse. Sa famille s’est regroupée dans la tente d’un voisin jusqu’à ce qu’un membre de l’Association des étudiants universitaires au Liban, le groupe d’étudiants syriens avec lequel elle avait fait du bénévolat dans le camp après la précédente tempête, parvienne à leur trouver une place dans un abri d’urgence géré par l’ONG House of Peace.

Depuis lors, elle affirme que les membres de sa famille font le tour des organismes concernés dans l’objectif de reconstruire leur maison de fortune : ils ont payé les 2,5 millions de LL au propriétaire du terrain pour avoir le droit de la reconstruire, ont obtenu une autorisation de la part des services de renseignements de l’armée, qui doivent approuver toute construction dans les camps de réfugiés informels du Liban, et ont rassemblé des matériaux de construction avec l’aide d’ONG locales.

« Cela s’appelle une tente, mais même une tente ne se monte pas en un jour », dit-elle. La nouvelle structure est maintenant sur place, mais la famille n’est pas encore rentrée chez elle, car elle essaie de remplacer les matelas et autres articles ménagers détruits par la tempête.

Une solution permanente ?

Certains pensent que le moyen d’empêcher ce cercle vicieux chaque hiver est de déplacer les résidents du camp vers des logements plus permanents.

Parmi les partisans de cette approche figure Fadi al-Halabi, neurochirurgien syrien et directeur général de l’ONG Multi Aid Programs, qui gère des centres d’éducation et de santé au service des réfugiés de la Békaa. « Dans une crise qui perdure, le travail humanitaire fait souvent plus de mal que de bien », estime M. Halabi, comparant le travail de secours en cours au maintien d’un patient sous assistance respiratoire sans perspective de guérison. « Nous pouvons, en tant qu’ONG, apporter une réponse humanitaire pour l’hiver, par exemple en distribuant du combustible, du bois ou des panneaux en plastique, à des milliers de bénéficiaires, mais en fin de compte, on ne change pas leur vie. Nous pensons que si une ou deux familles, ou peut-être 10 ou 20 sont sauvées, cela vaut mieux que de distribuer du carburant à des milliers de personnes. »

Hormis les préoccupations humanitaires, le Dr Halabi exprime la crainte que les réfugiés ne s’habituent à vivre dans des conditions inférieures aux normes, sans intimité personnelle, et que cela ait un impact négatif sur la société syrienne lorsqu’ils finiront par rentrer chez eux. Son ONG a donc lancé un projet visant à déplacer certaines familles hors des camps et à les installer dans des appartements, où selon lui elle entend payer le loyer pendant une période pouvant aller jusqu’à cinq ans. Jusqu’à présent, elle a installé huit familles dans des maisons, en se concentrant initialement sur les veuves avec enfants, et se prépare à en déménager 20 autres.

Cependant, la mise en œuvre de ce programme n’a pas été facile, reconnaît-il. Les propriétaires sont réticents à signer des baux à long terme dans les conditions économiques actuelles, et les familles elles-mêmes sont souvent hésitantes à quitter les camps, à la fois parce qu’elles se sont habituées à la communauté et par crainte de ne pas pouvoir payer le loyer elles-mêmes si l’aide de l’ONG était suspendue.

Ola Boutros, responsable du Plan libanais de réponse à la crise au sein du ministère des Affaires sociales, reconnaît que la situation des centaines de milliers de personnes vivant dans des tentes, dans des zones exposées à la neige et aux inondations, n’est « pas une solution durable ». « Après 10 ans, nous sommes toujours en difficulté car nous ne pouvons pas leur livrer chaque année de nouveaux kits de tentes ou de nouveaux matériaux d’étanchéité », a-t-elle déclaré. Cependant, elle n’est pas convaincue que le fait de les installer dans des appartements soit la solution. « Distribuer de l’argent pour le loyer pourrait créer un problème avec les Libanais qui ne sont pas en mesure de payer le leur » et qui pourraient ne pas apprécier l’aide apportée aux Syriens, précise-t-elle, tandis que les propriétaires pourraient également essayer d’exploiter l’aide apportée. « Ils pourraient par exemple exiger d’être payés en dollars et non plus en livres », ajoute-t-elle.

Pour Ola Boutros, l’objectif ultime est « une solution politique à la crise syrienne » qui permettrait aux réfugiés de rentrer chez eux. C’est un souhait dont se font l’écho de nombreux réfugiés eux-mêmes, mais qui semble aussi peu plausible aujourd’hui qu’en 2011. « Si la situation à Raqqa redevenait ce qu’elle était avant la guerre... je retournerais en Syrie », assure Raghida Khalaf. « En Syrie, je n’ai pas de maison, mais j’en louerais une et je resterais dans notre pays. »

(Cet article a été originellement publié en anglais sur le site de L'Orient Today le 9 mars 2022)

Raghida Khalaf est sans domicile depuis plus d’un mois, depuis qu’une des tempêtes brutales de l’hiver dans la vallée de la Békaa a finalement détruit la cabane de bois bâchée qui lui servait de maison familiale depuis sept ans, après sa fuite de Raqqa en Syrie. Chaque hiver, lorsque la neige tombe, son mari grimpe sur le toit pour la balayer et éviter que la tente ne plie sous le...
commentaires (1)

Ce docteur syrien Halabi devrait plutôt payer les loyers de leurs appartements en Syrie. Déjà, ce serait moins cher pour lui.

Mago1

00 h 31, le 12 mars 2022

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Ce docteur syrien Halabi devrait plutôt payer les loyers de leurs appartements en Syrie. Déjà, ce serait moins cher pour lui.

    Mago1

    00 h 31, le 12 mars 2022

Retour en haut