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Lifestyle - Photo-roman

Naître femme au Liban

À la veille de la Journée internationale des droits des femmes, on a envie de se demander, même naïvement, quand viendra le jour où les femmes auront enfin la chance, le droit de gouverner ce pays détruit aux mains des hommes, des mêmes hommes et leur progéniture ?

Naître femme au Liban

Photo tirée du compte @oldbeiruthlebanon/Alain Dejean

Il est mort hier, ou peut-être avant, elles ne l’ont jamais su. Elles n’ont d’ailleurs eu droit à aucun détail supplémentaire à propos de sa mort. Elles ont dû l’enterrer à l’aube, très tôt, c’était l’heure à laquelle les hommes retenaient un peu leur sauvagerie. « C’est un beau cadavre », avait dit sa mère, sous l’effet de l’anxiolytique, en lui nouant une cravate. Il avait vingt-trois ans. « Pourquoi, pourquoi tu nous as fait ça ? » Pourquoi avait-il pris les armes à vingt-trois ans seulement ? Sa mère, ses sœurs en avaient mal jusqu’au moindre recoin de leur âme. Pourtant, elles avaient tout fait pour l’en dissuader, tout essayer pour le raisonner. L’enfermer dans sa chambre, le supplier, pleurer, hurler, menacer les garçons qui l’avaient vraisemblablement entraîné dans ça, puis le supplier et pleurer à nouveau. Elles avaient même considéré avoir recours à un type louche dans le quartier qui s’était dit prêt à le kidnapper et l’envoyer en Norvège. Rien n’avait pu se mettre au travers de son obstination, rien ni personne n’avait réussi à l’arrêter. Elles s’en étaient quand même voulu, ne se le sont jamais pardonné. Elles sont comme ça les femmes au Liban, elles portent sur leurs dos le poids de la culpabilité pour des fautes qu’elles n’ont même pas commises. Après avoir enterré le corps, depuis le caveau familial, elles avaient longtemps regardé Beyrouth. Le temps était passé si vite. En un claquement de doigts, des hommes (psychopathes) les avaient jetées dans le train fou de la guerre, pour les abandonner un beau jour sur le quai d’une vie dont elles n’avaient jamais voulu et qu’elles avaient tout fait pour empêcher. Toutes en noir, mortes de tristesse, au milieu d’un pays qu’elles ne reconnaissaient déjà plus, avec un fils, un frère en moins, et l’impression qu’elles avaient pris cent ans en trois mois.

La dame d’un homme

À chaque fois que je regarde cette image-là d’Alain Dejean, et que j’en imagine l’histoire, à chaque fois que je revois ces trois femmes qui ont dû apprendre à porter le noir comme une poisse, une seconde peau ; ces trois femmes qui, comme tant d’autres Libanaises, n’ont cessé de regarder sans rien pouvoir y faire le Liban se détruire aux mains des hommes, j’ai dans l’esprit ces deux questions : que se serait-il produit si les femmes gouvernaient ce pays ? Quand viendra ce jour ? Ces questions sont d’autant plus folles et naïves que cette année encore, on se rend compte, au contraire, à quel point le chemin s’allonge en matière de droits acquis. À la veille de la Journée internationale des droits des femmes, avant la question de la gouvernance du pays que les mêmes hommes (ainsi que leur progéniture, après eux) ne sont absolument pas prêts à lâcher d’un iota, mille autres se posent aujourd’hui. Déjà, pour commencer, puisque tout commence là, quand viendra le jour où l’on n’aura plus à annoncer le sexe de l’enfant, où ça ne fera plus aucune différence que ce soit une fille ou un garçon ? Le jour où les femmes enceintes n’auront plus à baisser les yeux en se justifiant presque devant leur belle-famille pour le crime de n’avoir pas perpétué un nom de famille. Le jour où les femmes, une fois mariées, échapperont à cette appellation sous la forme possessive, « Madamto », « La dame d’un homme » que le Liban a inventée. Le jour où celles qui ont simplement refusé de rentrer dans le schéma patriarcal, après avoir été pourtant bien assénées de « 3a2belik  », « Alors, c’est pour quand ? », ne seront plus renvoyées dans la case de la délurée ou, pire, la veille fille moisie. Le jour où, rêvons un peu, dans un dîner de famille, sur un plateau de télévision ou dans une salle de conférence, on arrêtera de systématiquement couper la parole aux femmes et de leur demander de laisser les hommes parler, puis forcément décider. Le jour où une adolescente ne devra plus passer par son frère, puis son père pour qu’ils décident de si elle a le droit, ou pas, d’être avec tel ou tel garçon. Alors que ledit père, ledit frère considèrent souvent la gent féminine comme de l’électroménager ou des machines à reproduire.

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« Taybé », « Echta »

Le jour où l’on arrêtera d’expliquer aux filles qu’elles ont un manuel en trente-six mille instructions, des sommes de il faut et ne faut pas, « tiens-toi droite », « ne porte pas de jupes si courtes », « sois à la fois stricte, mais docile », « reste séduisante mais vierge », tout cela pour décrocher le seul homme sur sept femmes avec lequel on nous tanne, mais qui va invariablement finir par se défiler à chaque fois qu’il s’agit d’une tâche ingrate. Le regard de cet homme pour lequel on la pousse dans tous les excès, se péter le nez, se faire gonfler la poitrine et parfois même crever de faim. Le jour où l’on en finira avec ce fameux « sinon, tu finiras seule et malheureuse comme la voisine X », « sinon on pensera que tu es une pute », éjectée du rayon de la femme bonne à marier. Le jour où on apprendra aux filles, dans les manuels et à la maison, qu’elles doivent dire non à un oncle ou un patron abusif, et que l’État mettra en place tout le dispositif qu’il faut pour les en protéger. Le jour où leur parole ne sera pas inéluctablement et fatalement sacrifiée sur l’autel d’une supposée hystérie, pour peu qu’elles décident de l’ouvrir. Le jour où l’on arrêtera de marier, de force, les femmes avec leurs violeurs, au motif de vouloir sauver l’honneur; parce que oui, cette chose qui peut sembler comme une irréalité est encore à ce jour le sort de filles libanaises. Le jour où les médias arrêteront de répandre, souvent en rigolant, les mêmes commentaires misogynes auxquels on a droit quasiment au quotidien. Le jour où l’on abolira de notre dialecte, qui est pourtant capable de toutes les tendresses, des mots abjects du genre Taybé et Echta. Le jour où une femme n’aura plus à choisir entre l’étiquette de bosseuse ou de mère impeccable, de coincée ou de pute, de docile ou d’imbaisable. Le jour où les femmes ne sentiront plus cette honte, si profonde qu’elle les pousse à se sentir coupables pour les dégâts des hommes. Le jour où les femmes arrêteront de porter du noir, et qu’elles prouveront qu’à elles seules, elles sont capables de réparer ce pays mis à terre par les hommes.

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Il est mort hier, ou peut-être avant, elles ne l’ont jamais su. Elles n’ont d’ailleurs eu droit à aucun détail supplémentaire à propos de sa mort. Elles ont dû l’enterrer à l’aube, très tôt, c’était l’heure à laquelle les hommes retenaient un peu leur sauvagerie. « C’est un beau cadavre », avait dit sa mère, sous l’effet de l’anxiolytique, en lui nouant...
commentaires (3)

Excellent article! Bravo. Je crois il doit être lu d’abord par les femmes libanaises. Ces dernières ont besoin de se libérer des traditions fantoches et des orientations des barbu…

Georges S.

20 h 51, le 08 mars 2022

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Commentaires (3)

  • Excellent article! Bravo. Je crois il doit être lu d’abord par les femmes libanaises. Ces dernières ont besoin de se libérer des traditions fantoches et des orientations des barbu…

    Georges S.

    20 h 51, le 08 mars 2022

  • De loin, un des articles le mieux écrit ces derniers temps dans l’Orient le jour. L’espoir fait vivre.

    tohu-bohu

    14 h 25, le 07 mars 2022

  • Les femmes au Liban ce n'est pas que ça. Peut-être depuis que le hezbollah est là, mais, à 87 ans, je peux vous dire que j'ai fait ma vie au Liban, avant mon mariage décidé par moi--même et non par mes parents, en travaillant comme professeur, comme plusieurs de mes amies, Nous , les femmes au Liban, sommes traitées comme des reines. Je suis désolée de voir la façon de nous décrire!!Les femmes sont libres de travailler, et si elles décident de rester à la maison, c'est leur choix, et sont traitées comme des reines par leur mari!Que celles qui sont d'accord avec moi se prononcent pour éviter d'avoir une mauvaise réputation à l'étranger!! Merci!

    Hélène SOMMA

    03 h 46, le 07 mars 2022

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