Nagib Mikati, lors d’une conférence de presse, le 28 décembre 2021. Photo Dalati et Nohra
Une fois de plus, le Premier ministre Nagib Mikati se retrouve devant un casse-tête politico-confessionnel : comment concilier les impératifs liés à sa position en tant que chef du gouvernement, et le pouls de sa communauté à quelques mois des élections législatives prévues en mai prochain. Parviendra-t-il à ménager la chèvre et le chou ?
La question se pose parce que les développements survenus ces derniers jours sur la scène locale ont contraint le Premier ministre à un difficile jeu d’équilibriste, entre l’état d’esprit d’une communauté sunnite rendue furieuse par les décisions de la procureure générale Ghada Aoun, à l’affiliation aouniste notoire, à l’encontre du gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé et du directeur des Forces de sécurité intérieure (FSI) Imad Osman (sunnite et proche du courant du Futur), et un gouvernement dont le maintien est nécessaire avant les élections, et surtout en période de négociations avec le Fonds monétaire international.
Depuis son retour au Sérail, en septembre 2021, Nagib Mikati s’est montré, à plusieurs reprises, hostile à un limogeage du gouverneur de la BDL, tête de turc du camp du président de la République, Michel Aoun. En décembre dernier, le Premier ministre a pris une position claire à ce sujet : « On ne change pas d’officier en temps de guerre », avait-il lancé lors d’une conférence de presse fin décembre. Il excluait ainsi clairement la possibilité de mettre à l’écart le patron de la banque centrale.
Mardi dernier, le service de Sécurité de l’État, chapeauté par un autre proche de Michel Aoun, Tony Saliba, s’est mobilisé pour exécuter un mandat d’amener émis par Ghada Aoun à l’encontre de M. Salamé… sans aucun commentaire de la part du Premier ministre. Les hommes de ce service se sont rendus au domicile du gouverneur à Rabié dans le but de l’arrêter, mais ils se sont fait rabrouer par une unité des FSI présente sur les lieux.
Ce n’est que le lendemain que le chef du gouvernement a décidé de briser son silence, à la suite de la plainte déposée par la magistrate contre Imad Osman après la confrontation entre les deux services de sécurité. Une démarche qui a suscité l’indignation du courant du Futur, qui a dénoncé « une hérésie ». « Attaquer les FSI de cette manière grotesque est inacceptable », a déploré le parti dans un communiqué. Un peu plus tard, Bahia Hariri, présidente du groupe parlementaire du Futur, est entrée en contact par téléphone avec Nagib Mikati. C’est là que ce dernier s’est prononcé sur l’affaire. La députée « s’est indignée des agissements de la juge Ghada Aoun », comme on pouvait lire dans un communiqué publié par le bureau de presse de Mme Hariri. Cette dernière a affirmé que son parti « ne restera pas les bras croisés face aux empiétements (à la loi) commises par Mme Aoun ». De son côté, le Premier ministre a exprimé son « refus des agissements de la juge Ghada Aoun », estimant que le général Osman a « assumé toutes ses responsabilités, en coordination avec le ministre de l’Intérieur ». Toujours selon le texte, M. Mikati a qualifié la plainte de la juge Aoun de « diffamatoire », promettant à Bahia Hariri de suivre « personnellement » cette affaire (…).
Des propos qui rappellent les positions fermes traditionnelles de M. Mikati sur les sujets sensibles qui touchent à sa communauté. On se rappelle qu’en 2011-2014, alors qu’il dirigeait un gouvernement où le Hezbollah et ses alliés, dont le CPL, détenaient la majorité, Nagib Mikati avait pu imposer au parti chiite le financement du Tribunal spécial pour le Liban qui statuait sur l’assassinat de Rafic Hariri. Ce même Nagib Mikati a, en outre, « protégé » Achraf Rifi, alors directeur des FSI, alors que plusieurs voix, dont celle de Michel Aoun, s’élevaient, appelant à son limogeage.
Quoi qu’il en soit, il s’agissait mercredi de l’une des rares fois où Bahia Hariri s’implique personnellement dans une affaire à caractère éminemment politique. « Elle voulait faire passer un message clair, selon lequel la communauté sunnite n’abandonnera pas (Imad Osman) », explique à L’OLJ un proche de Mme Hariri, qui a requis l’anonymat. Il affirme en outre que les propos du Premier ministre ont été littéralement rapportés dans le communiqué, publié en accord entre les deux personnes concernées. « Nous avons entendu, dans la rue sunnite, des plaintes face aux atteintes à des postes occupés par des personnalités sunnites. Il était donc impératif de faire passer ce message pour répondre à leurs angoisses », ajoute-t-il.
Torpiller les législatives et la présidentielle ?
L’appel téléphonique entre le chef du gouvernement et la députée haririenne est intervenu quelques semaines après l’annonce par le leader du Futur, Saad Hariri, de la suspension de son action politique et celle de son parti. « Il s’agit donc évidemment d’un message adressé à ceux qui ont voulu profiter de ce qu’ils estiment être un vide sur la scène sunnite », assure le proche de Bahia Hariri.
Mais pour Moustapha Allouche, vice-président du courant du Futur, c’est une autre explication qu’il faudrait donner à la plainte déposée contre Imad Osman. « Ce n’est pas le retrait de Saad Hariri qui a facilité cette démarche pour la juge Aoun. Au contraire, l’offensive du camp de Baabda contre les postes sunnites a commencé il y a des mois, lorsque les tentatives de Saad Hariri de former un gouvernement ont été sciemment mises en échec, le poussant à se récuser avant de suspendre son action politique », estime l’ex-député de Tripoli, dans une déclaration à L’OLJ.
Affirmant que le Premier ministre a reçu un appui sunnite clair de la part de Bahia Hariri, Moustapha Allouche exclut le scénario de la chute du gouvernement sous l’effet d’une démission de M. Mikati. « Le Premier ministre ne démissionnera pas. Mais, en même temps, il ne se montrera pas complaisant envers le président de la République », analyse le numéro deux du courant du Futur. « C’est en revanche M. Aoun qui voudrait probablement faire tomber le gouvernement pour torpiller les législatives », craint l’ancien député. « Michel Aoun pourrait bien vouloir rester à Baabda en arguant du fait qu’une Chambre qui n’a pas la légitimité populaire ne devrait pas élire un nouveau président », ajoute M. Allouche.
Il estime, en outre, que M. Mikati « voudrait certainement éviter un scénario semblable à celui que Saad Hariri a vécu ces dernières années, en perdant la moitié de sa popularité à cause du compromis présidentiel ». C’est pour empêcher que le Premier ministre ne tombe dans le piège de Baabda que Bahia Hariri est entrée en contact avec lui, croit savoir M. Allouche.
Quoi qu’il en soit, Nagib Mikati semble loin de vouloir céder. « Il va convoquer un Conseil des ministres, parce qu’il y a plein de questions qui devraient être résolues », affirme Ali Darwiche, député de Tripoli affilié au groupe de M. Mikati. Mais fidèle à sa politique d’arrondissement des angles, M. Mikati « ne compte ni intervenir dans l’action de la justice ni entrer en confrontation avec qui que ce soit », ajoute Ali Darwiche.




Ce n'est pas le meme Tony Saliba qui refuse de se rendre devant le juge Bitar ? Si je comprends bien : Riad Salame, Tony Saliba, meme combat ????
07 h 49, le 20 février 2022