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Lifestyle - Photo-roman

Le miracle du Liban

Dans le paradis cassé qu’est devenu ce pays, le mythe de skier et se baigner la même journée raconte plus qu’un banal cliché. Il révèle tous nos antagonismes et à quel point le Liban est, aujourd’hui plus que jamais, un laboratoire du meilleur et du pire. 

Le miracle du Liban

Photo Charbel Abiad

Son rétroviseur est enveloppé de chatterton qui se décolle régulièrement. Il l’a rapiécé à la main, pas les moyens d’envoyer son vieux taxi au garage. Le prix de l’essence a encore caracolé, il sait qu’il lui faudra se débrouiller pour travailler davantage, plus dur, commencer plus tôt, finir plus tard, mais seulement pour faire moins d’argent. Sauf qu’il n’a plus l’âge. Sa chienne de vie a épuisé son stock d’énergie et de forces, et il aimerait s’arrêter. Souvent, en attendant le rare passager qui peut encore se permettre un tarif de taxi, Fadi regarde les montagnes, et il imagine la maison où il aurait rêvé prendre sa retraite. Quelque part sur un sentier qui mène à la lune, quelque part sur un petit balcon qui flotte dans la brume et les nuages, quelque part à l’ombre d’une vigne qui enfle puis se dégonfle aux mains des saisons, quelque part au milieu des chants des criquets et des cris du vent. Ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas trop demander, mais même ça, il sait qu’il ne l’aura jamais. Alors, à défaut de cette vie qu’il mérite pourtant, pour laquelle il s’est saigné aux quatre veines, à défaut de mourir aussi, il n’a d’autre choix que celui de démarrer son vieux taxi et continuer.

Skier et se baigner le même jour

Désormais, la survie de Fadi tient au peu de voyageurs dont on se demande en les croisant : qu’est-ce qu’ils viennent encore faire là. Il les guette, presque comme un mendiant, leurs billets verts pour lesquels il ferait n’importe quoi, il les attend aux pieds des quelques hôtels qui n’ont pas encore fermé, aux portes des restaurants où seuls ceux qui sont sur le versant fresh de la crise peuvent aller manger. Dans le temps, ces voyageurs, Fadi s’en occupait toute l’année, sans interruption. Dans son costume cravate totalement désuet, dans sa Benz qu’il passait des heures à faire briller à l’aide d’un plumeau, il incarnait le fier parangon de l’hospitalité libanaise. Il leur montrait Baalbeck et le rocher de la Corniche, les emmenaient jusque dans la moindre ruelle oubliée de Beyrouth, il leur chantait l’intégralité du répertoire des Rahbani ; les conduisait après leurs soirées de fête chez Makhlouf pour un cocktail, chez Fayçal sur la rue Bliss pour une man’ouché, il leur recommandait des restaurants et des bars, et il leur racontait le Liban comme on parle d’un paradis. Toujours avec un peu de nostalgie qui lui nouait la voix. Aujourd’hui, quand ce rare voyageur monte à bord de cette Benz fatiguée, Fadi prend ses dollars, le remercie ainsi que Dieu qui l’a envoyé, puis il se tait, ne sachant quoi dire, quoi vendre, quoi vanter à propos de ce pays où rien ne va et qui, en tout cas, ne va nulle part. Puis, soudain, comme un magicien sort de sa manche une ruse totalement surannée, il lui dit : « Ici, on peut skier et se baigner le même jour. C’est le miracle libanais ! » C’est tout ce qu’il nous reste comme attrait, comme atout, comme pouvoir de séduction et argument de vente? En cet hiver libanais d’une beauté insoupçonnée, ce cliché du ski et de la nage en une même journée n’a jamais été aussi réel. Et à y penser, ce n’est pas rien. Car la magie de la mer et la montagne dans une seule photo, serrées dans un cadre, cela est bien plus qu’un poncif rabâché de génération en génération. Cela raconte à quel point tout, au Liban, est si proche mais en même temps aux antipodes. À quelle vitesse, ici, on passe du chaud au froid, des sommets aux abysses. À quel point ce pays, et aujourd’hui plus que jamais, est capable de tout et n’importe quoi.

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Un laboratoire du meilleur et du pire

Dans ce laboratoire du meilleur et du pire, il y a le pire : un groupe de 25 Kényanes qui campent depuis plus de dix jours dans le froid, sur un trottoir au pied du consulat kényan à la rue Badaro. Elles ont fui des employeurs qui les maltraitaient, les privaient de leurs salaires, parfois même les battaient et abusaient d’elles. Elles demandent en pleurant leurs âmes à être rapatriées, elles ne veulent rien de plus, juste ça, rentrer chez elles ; soit dans des conditions dont on ne peut imaginer la précarité. C’est dire à quel point elles veulent fuir cet enfer qui s’appelle Liban. Bien entendu, personne ne les écoute, personne ne leur répond. Pas leur consulat, et encore moins l’État dont le système du parrainage ou kafala (qui n’est rien d’autre qu’un esclavage qui ne dit pas son nom) est l’une des inventions les plus criminelles. Mais voilà, à peine la nouvelle avait commencé à circuler qu’une jeune fille, Andréa Hage Chahine, a rassemblé une poignée de volontaires pour assurer un logement et un brin de dignité à ces filles, le temps de lever les fonds nécessaires pour qu’elles soient rapatriées.

Il y a un homme qui, pour je ne sais quel plaisir sadique, a pendu son chien sur son balcon à Tripoli. Mais il y a aussi Paola qui sauve tous les jours des chats jetés dans des poubelles, des chiens éclopés sur des bords d’autoroute. Il y a ces petits commerçants de ma rue qui chaque matin lèvent leurs rideaux de fer, une action somme toute banale, mais qui aujourd’hui tient du miracle. Pour peu que j’échange quelques phrases avec ces commerçants, je suis sidéré par leur aptitude à passer des larmes aux rires, à conserver leur humour même quand ils sont tellement tristes. Me raconter dans une même phrase combien tout est difficile, tout est triste, tout est impossible et, à la fois, à quel point ils sont déterminés à protéger leurs échoppes qui sont les précieuses sentinelles d’un Beyrouth évaporé.

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Ce n’était pas l’âge d’or, c’était l’âge doux...

Le minimarket en dessous de chez moi : je me demande à chaque fois que j’y vais comment il n’a pas encore fermé ses portes. En guise de réponse, la caissière me dit : « Tout ce que tu veux, tu le trouveras ici. » Dans quel pays qui s’effondre, vous entendrez une chose pareille ? Plus loin, le coiffeur du quartier ne peut pas se payer plus qu’un abonnement de générateur de cinq ampères, alors il coiffe ses clientes dans le noir. L’absurdité de cette scène de théâtre réussit à me faire sourire, quand j’avais le cœur cassé juste avant. Dans les villages, là où la nature est encore capable de guérir l’âme, les gens ont peut-être tout perdu, mais j’ignore comment ils conservent leur douceur. Ils vous disent encore tfaddal en vous invitant à les rejoindre. Et partout dans le pays, ceux qui ont été volés, humiliés puis carrément assassinés sont encore là, ils continuent en faisant le pari de la bonté. Ne me demandez pas comment ils font. Et ce qu’ils font, ce n’est peut-être rien, ce n’est peut-être pas grand-chose, mais ils incarnent à eux seuls la victoire du meilleur sur le pire. Ils sont la preuve qu’on peut être un des peuples les plus exceptionnels du monde, quand bien même nous sommes gouvernés par les pires crapules que l’histoire ait connues. Et c’est peut-être ça, au final, le vrai miracle libanais.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon... 


Son rétroviseur est enveloppé de chatterton qui se décolle régulièrement. Il l’a rapiécé à la main, pas les moyens d’envoyer son vieux taxi au garage. Le prix de l’essence a encore caracolé, il sait qu’il lui faudra se débrouiller pour travailler davantage, plus dur, commencer plus tôt, finir plus tard, mais seulement pour faire moins d’argent. Sauf qu’il n’a plus...

commentaires (5)

Quel bel et triste article. Les ressorts de notre État délinquant se sont usés en des mains corrompues; et les Libanais subissent les tristes circonstances plutôt que de les dominer, malgré leur volonté résignée et leur imagination usée.

Zahar Nicolas

15 h 12, le 28 janvier 2022

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Commentaires (5)

  • Quel bel et triste article. Les ressorts de notre État délinquant se sont usés en des mains corrompues; et les Libanais subissent les tristes circonstances plutôt que de les dominer, malgré leur volonté résignée et leur imagination usée.

    Zahar Nicolas

    15 h 12, le 28 janvier 2022

  • Cela reste vrai , peut être qu'il y a un miracle libanais. Mais notre photographe aurait pu faire mieux comme photo montage:)

    PPZZ58

    18 h 35, le 25 janvier 2022

  • Le miracle de PhotoShop…

    Gros Gnon

    09 h 43, le 24 janvier 2022

  • Ce slogan de se baigner et de skier le même jour est tellement désuet et galvaudé qu’il faudrait peut être arrêter de l’utiliser. Sinon une description conforme à la situation actuelle sauf que nous ne sommes plus un peuple formidable. Nous sommes devenus un peuple résigné qui préfère faire des heures de queue pour 10 litres d’essence ou 50$ plutôt que de renverser la table. En majorité, nous sommes individualistes, égoïstes, corrupteurs ou corrompus, dévoués aux causes extérieures plutôt qu’à notre pays, électeurs de ces crapules qui nous gouvernent et que nous suivons aveuglément jusqu’à nous entretuer. Nous avons les dirigeants que nous méritons car nous n’avons même pas su mener une révolution à cause de la multitude des révolutionnaires qui n’ont même pas su s’entendre sur un programme commun à minima. Les élections syndicales sont la preuve que nous continuons à nous soumettre à ces crapules pour le plus petit avantage octroyé.

    Liberté de penser et d’écrire

    08 h 43, le 24 janvier 2022

  • Magnifique! Dommage qu’il y ait une fin!

    Michele Aoun

    01 h 49, le 24 janvier 2022

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