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Culture - Livre/Rencontre

Et si les politiciens locaux se reconnaissaient dans les fables du La Fontaine libanais ?

« La Jungle où je suis né », paru aux éditions Antoine, est un recueil de fables où Karim Tabet met en scène la situation politique du Liban par le biais d’animaux vivant dans une forêt.

Et si les politiciens locaux se reconnaissaient dans les fables du La Fontaine libanais ?

Karim Tabet a laissé tomber une carrière dans la pub pour se consacrer à l’écriture. Photo DR

Il est loin le temps où l’on intégrait une entreprise pour y faire carrière jusqu’à la retraite. Loin le temps où l’on hésite à tout lâcher pour s’engager dans l’humanitaire, reprendre une formation artistique, ouvrir un commerce, s’installer à la campagne et pourquoi pas écrire. C’est pourtant ce qu’a fait Karim Tabet, après plus de trente-cinq ans de carrière, au terme desquels il a choisi d’emprunter un chemin de traverse. Lui, le motard averti et confirmé, le passionné de la randonnée, le familier des aléas de la route, allait redessiner le parcours de sa vie. La vraie question n’était pas la vitesse du déplacement, mais ce qu’il désirait atteindre.

Du confort matériel au confort intellectuel

Né au Liban en 1955, Karim Tabet garde de son enfance le souvenir d’un oncle à la bibliothèque chargée où il aimait se retrouver, d’une mère qui passait son temps à coucher sur papier de petites histoires et d’un père, Samir Tabet, qui fut vice-président de l’AUB (Université américaine de Beyrouth) pour ensuite, à l’heure de la retraite, s’adonner à la peinture, et d’un grand-père rédacteur en chef d’un grand journal au Caire. « J’ai grandi dans un milieu très académique, confie celui qui est désormais écrivain, mais la lecture était ma passion. » Après des études au Lycée franco-libanais, il décroche une licence en histoire de l’Université américaine de Beyrouth, puis obtient une maîtrise en histoire politique et sociale de l’Université d’Oxford (Royaume-Uni). À 22 ans, alors que la guerre civile gronde, il enseigne à l’AUB. Les temps sont difficiles, les esprits surchauffés. À la suite des menaces durant un cours où il citait une sourate du Coran, Karim Tabet se voit contraint d’abandonner ce rêve à peine entrepris. « Je voulais reprendre mes études, mais il me fallait gagner ma vie afin de me prendre en charge. » C’est un peu le hasard et surtout son frère qui l’encouragent à le rejoindre et à accepter un poste au sein de l’agence H&C, avant qu’elle ne soit rachetée par l’agence mondiale Leo Burnett. Une expérience prévue pour durer quelques mois qui occupera finalement 16 ans de sa vie. Karim Tabet poursuit une carrière en marketing, gère des agences multinationales dans divers pays du Moyen-Orient, se déplace entre Dubaï, le Koweït et Djeddah. Et interrompt ce parcours sans faute pour s’installer avec sa famille au Canada où il dirige une usine de bois, s’inscrit à des ateliers d’écriture, s’adonne à sa passion (la moto) avant de retrouver, après quatre années passées outre-Atlantique, le chemin du marketing dans les pays arabes.

« Pourquoi je me lève chaque matin ?

Mon métier a-t-il du sens ? Qu’est-ce que je veux vraiment faire ou surtout laisser ? » C’est par un matin comme les autres que Karim Tabet, en se regardant dans le miroir, se pose ces questions. « Je savais ce que je ne voulais plus, et ce que je voulais : être moi-même ! J’avais certes un métier, des avantages non négligeables, des rentrées, une vie qui ressemblait à un long fleuve tranquille, mais il manquait l’essentiel à mon épanouissement personnel : les valeurs, l’utilité, le plaisir. J’ai réalisé que mon travail était trop éloigné de la personne que j’étais vraiment. Il était peut-être temps de tout plaquer et penser à soi... Le changement de cap s’est imposé telle une évidence. » Mais comment se réinventer sans se tromper ? Combien d’obstacles franchir avant de se réaliser ?

Il y avait certes un magma complexe, un mélange de désir, de peur et d’appréhension, mais vivre sa passion, l’écriture, était aussi une source d’énergie vitale, un souffle que ce nouvel horizon lui apportait. « J’allais enfin rouler en solo, avec cette phrase de Milan Kundera qui résonnait enfin juste : “Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout”. »

« La jungle où je suis né », paru aux éditions Antoine. Photo DR

Et s’ils se reconnaissaient ?

En 2015, de retour à Beyrouth, Karim Tabet s’enferme et écrit, encouragé par sa famille. Son premier roman, Les mûriers de la tourmente (éditions Complicités), met en scène les ouvriers de la soie, la révolte des Canuts dans le Lyon du XIXe siècle et une famille de sériciculteurs dans la région du Mont-Liban. Suivront Fleur de lys, feuille d’érable (éditions Persée) où il rend hommage au Canada, la patrie qui l’a accueilli, et enfin un troisième roman, De rivage en rivage (éditions Complicités) où il se penche sur le thème de l’exil, avec comme toile de fond la région de la Méditerranée orientale. Le soulèvement d’octobre 2019 (un terme que l’historien préfère à révolution) le fait réfléchir. « Je m’implique, j’écris et je partage, mais il me fallait aller plus loin », dit-il. La double explosion du 4 août 2020 sera le déclic. Il rédige un premier texte intitulé Je vous maudis, se prend au jeu et inspiré par Jean de La Fontaine qui se servait des animaux pour instruire les hommes et par ibn al-Muqaffaa (grand prosateur de langue arabe) laissera la triste réalité, 16 mois durant, servir son univers littéraire et imaginaire. « J’écrivais une à deux fables par mois, comme un instantané que je mettais en forme de vers quatrains. J’utilisais les animaux comme alibi pour faire passer un message. J’ai choisi un animal pour représenter un homme politique réel et, chaque semaine, je m’inspirais d’un événement qui faisait la une des journaux. » Et d’ajouter, un brin malicieux : « Si vous êtes familiers avec nos hommes, il vous sera aisé de faire le rapprochement. » Dans cette galerie de personnages/animaux, on rencontre la hyène affamée et ses sbires, le rat et ses trublions, le caméléon et ses métamorphoses instantanées, le renard et sa fourbe, la vipère et son venin, le putois et sa puanteur, le coq et ses fanfaronnades, le crapaud et ses sbires... Et le peuple ? Pauvres troupeaux de moutons désemparés ! Mais il y a surtout la verve de l’auteur, sa rage et sa fureur, son dégoût et son désarroi, et une réalité libanaise qui sert très bien son imagination. Avec de l’humour pour résister…

Pour mémoire

Karim Tabet : La nature humaine a mauvaise mémoire

Karim Tabet se revendique comme un être libre, pondéré dans sa façon d’écrire et respectueux de l’éthique, et surtout comme un esprit critique, un Libanais écorché vif. Charge au lecteur de retrouver l’identité des personnages ou, encore mieux, aux personnages de se reconnaître, mais pour cela encore faut-il avoir de la culture et savoir au moins qui était Jean de La Fontaine… Rien n’est moins sûr.


Il est loin le temps où l’on intégrait une entreprise pour y faire carrière jusqu’à la retraite. Loin le temps où l’on hésite à tout lâcher pour s’engager dans l’humanitaire, reprendre une formation artistique, ouvrir un commerce, s’installer à la campagne et pourquoi pas écrire. C’est pourtant ce qu’a fait Karim Tabet, après plus de trente-cinq ans de carrière, au...

commentaires (5)

Comme c'est malheureusement vrai: ENCORE FAUT-IL QU'ILS AIENT JAMAIS ENTENDU PARLER DE JEAN DE LA FONTAINE, CES IGNARDS QUI NOUS GOUVERNENT !!!!!

RAYMOND SAIDAH

19 h 11, le 20 janvier 2022

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Commentaires (5)

  • Comme c'est malheureusement vrai: ENCORE FAUT-IL QU'ILS AIENT JAMAIS ENTENDU PARLER DE JEAN DE LA FONTAINE, CES IGNARDS QUI NOUS GOUVERNENT !!!!!

    RAYMOND SAIDAH

    19 h 11, le 20 janvier 2022

  • Bravo Karim!

    Safi Youssef

    16 h 40, le 20 janvier 2022

  • Mais y avait une personne qui ici en commentaire ne faisait que comparer déjà depuis 3-4 ans nos politiciens aux éléments des fables de la fontaines … merci à notre collègue

    Bery tus

    14 h 30, le 20 janvier 2022

  • L'ancêtre de ces fables animalières est ÉSOPE! Bravo Karim, le fils spirituel de la Fontaine qui a adapté les fables d'Ésope au français. Bonne continuation! La faune libanaise te donnera encore matière à de nombreuses autres fables!

    Georges Airut

    04 h 18, le 20 janvier 2022

  • Chapeau

    Zampano

    03 h 36, le 20 janvier 2022

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