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Société - Famille

Un congé maternité de 15 semaines, un congé paternité de 10 jours... pour briser les stéréotypes

Dès le mois de mars, la LAU prendra des actions en faveur de son personnel féminin, histoire d’encourager les femmes à continuer à exercer une activité professionnelle après la maternité. Une initiative qui s’accompagne d’une proposition de loi sur le congé parental et la garde d’enfants.

Un congé maternité de 15 semaines, un congé paternité de 10 jours... pour briser les stéréotypes

Les dix semaines de congé maternité accordées par la loi libanaise sont loin d’être suffisantes pour les jeunes mamans actives. Photo Bigstock

« Mon congé maternité ? Pas du tout suffisant ! Dix semaines, c’est juste bon pour décourager les jeunes mamans de reprendre leur occupation professionnelle après avoir eu un enfant. » Lucie*, employée, la trentaine, a encore beaucoup de mal à imaginer qu’une mère puisse reprendre son travail normalement avec un nourrisson de deux mois et demi. « Comment une mère peut-elle se réveiller à sept heures le matin pour aller travailler, alors qu’elle passe encore ses nuits à allaiter son bébé? » demande-t-elle. Pour se donner davantage de temps, elle a bien tenté d’y rajouter ses vacances annuelles sur deux ans. Mais pour l’entreprise en manque d’effectifs qui l’emploie, c’était trop demander. « Nous nous sommes finalement entendus sur un retour deux jours par semaine », dit-elle. Dans un Liban en crise profonde où les droits humains ne sont jamais prioritaires et ceux des femmes encore moins, évoquer le congé maternité peut sembler être une aberration, alors que la livre libanaise perd tous les jours un peu plus de sa valeur et que les gens luttent au quotidien pour leurs besoins les plus basiques.

Et pourtant, le pays du Cèdre s’est bien engagé en 2019, à travers son Plan d’action national sur la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU sur les femmes, actrices de la paix et de la sécurité, à augmenter notamment la participation de la femme à la prise de décision à différents niveaux et à amender les lois discriminatoires envers les femmes. Mais cette promesse parmi d’autres ne s’est jamais concrétisée, ni sur le plan de la législation ni sur le plan pratique. Pour les femmes professionnellement actives, combiner maternité et emploi dans les meilleures conditions possibles est pourtant crucial. « Je ne pouvais pas compter sur les grands-parents pour garder mon nouveau-né et ne voulais me résoudre à laisser mon bébé de deux mois et demi seul à la garderie », raconte Leila*, également employée. Alors, la jeune mère a cumulé congé maternité et vacances annuelles, tout en y ajoutant un congé sans solde. « Je me suis absentée quatre mois au total. Et même si j’en ai ressenti de la culpabilité par rapport à mes collègues, je n’avais pas d’autre choix si je voulais allaiter mon enfant », commente-t-elle.

Un changement de l’intérieur

La réponse vient de l’Institut arabe pour les femmes (AIW) au sein de l’Université libano-américaine (LAU), qui a lancé une initiative en faveur des femmes actives en âge d’être mères. « Nous avons voulu opérer un changement de l’intérieur », explique Myriam Sfeir Mourad, directrice du Centre de recherche sur les femmes. Un changement concrétisé par « deux actions parallèles, menées conjointement par l’AIW et l’initiative MEPI de partenariat entre les États-Unis et le Moyen-Orient ». La LAU s’engage d’abord, dès le mois de mars, à adopter une nouvelle politique sur le congé parental et la garde d’enfants. « Son personnel féminin bénéficiera d’un congé maternité de 15 semaines et son personnel masculin d’un congé paternité de 10 jours. Une première au Liban », précise Mme Sfeir.

Une première qui fait la fierté du président de la LAU, le Dr Michel Mawad. « En ces temps de crises économique et sanitaire aiguës, la femme au sein de notre société en subit davantage les conséquences néfastes », constate le recteur, contacté par L’Orient-Le Jour. Il était donc « tout naturel » pour l’institution et « en dépit des coûts » de répondre aux sollicitations de l’AIW, d’autant que parmi son personnel, « un grand nombre de femmes sont en âge de procréer ». En même temps, et parce que la garde d’enfants constitue un problème essentiel dans un pays qui ne dispose pas de crèches publiques, l’institution universitaire « veut équiper son campus de Jbeil d’une garderie », à l’instar du campus de Beyrouth. Elle œuvre aussi « à assurer les conditions optimales » pour permettre aux mères de tirer leur lait. « Nous voulons pousser le gouvernement libanais à rallonger le congé maternité et à instituer même un congé paternité, résume le Dr Mawad. Nous en donnons l’exemple. Et cet exemple fera désormais partie de notre politique officielle dès l’approbation du conseil d’administration de la LAU qui doit se réunir fin mars. »

Pour mémoire

Un futur plus égalitaire pour la Libanaise... Mais comment ?

Pousser le gouvernement libanais à changer les choses, c’est aussi lui donner les moyens de le faire. D’où la seconde action menée avec la Commission nationale de la femme libanaise (NCLW) pour la rédaction d’une proposition de loi sur le congé parental et sa soumission au Parlement libanais. « Nous avons travaillé avec tous les acteurs de ce projet et proposé des amendements à la loi actuelle », explique la présidente du NCLW, Claudine Aoun. Prolongement à 15 semaines du congé maternité, instauration pour la première fois d’un congé paternité de 10 jours, aménagement de garderies dans les entreprises de plus de 50 personnes et d’espaces propres pour l’allaitement maternel. Les amendements sont audacieux et s’accompagnent même de sept jours de congé maladie pour le père ou la mère,* en cas de maladie de leur enfant.

Pousser la société vers l’égalité des genres

Mais c’est dans la proposition d’un congé paternité que réside l’avancée la plus avant-gardiste. « L’importance du congé paternité réside, certes, dans la nécessité pour le papa d’aider son épouse après l’accouchement, dans un pays en crise déserté par la main-d’œuvre domestique, souligne Mme Aoun. Il faut surtout voir dans cette proposition la nécessité de faire évoluer les mentalités et de briser les stéréotypes qui décrivent le père libanais comme peu concerné par l’éducation de ses enfants et par les tâches domestiques, et la parenté comme une occupation exclusivement féminine. » Sept députés, Chamel Roukoz, Jean Talouzian, Jamil Sayyed, Georges Okaïss, Michel Moussa, Alain Aoun et Élias Bou Saab, ont présenté cette proposition de loi au Parlement libanais le 26 mai 2021.

Dans la noirceur libanaise ambiante, des initiatives positives comme le congé parental et la garde d’enfants sont nécessaires. Elles représentent l’opportunité de pousser la société à évoluer dans le sens de l’égalité des genres en l’absence d’une politique étatique et d’une législation adéquate. Elles sont de même un moyen d’améliorer l’engagement professionnel des femmes du Liban, qui reste ridiculement bas. Selon Ali Fakih, professeur agrégé d’économie appliquée et directeur associé au département d’économie de la LAU, « le Liban est le plus mauvais élève de la région MENA au niveau de l’emploi des femmes, sachant que la région bat le triste record du plus bas taux mondial en la matière ». « Les femmes ne représentent que 22 à 23 % de la force de travail du Liban », constate-t-il, se basant sur « des études récentes », parmi lesquelles celle de l’Administration centrale de la statistique. Et si l’on observe un taux relativement élevé de travail des jeunes femmes, « ces dernières démissionnent généralement dès qu’elles ont un enfant ». Le plus désolant, c’est que « ces chiffres stagnent depuis des années, alors que les Libanaises sont généralement plus diplômées que leurs compatriotes de sexe masculin ». Dans ce cadre, « créer un environnement de travail favorable à la famille » est nécessaire pour encourager la femme à poursuivre son activité professionnelle.

Travail des femmes et développement économique

Accorder davantage de droits à la femme au travail risque immanquablement de se heurter à une forte résistance. Sans aucun doute, des voix s’élèveront pour signifier que le moment est défavorable à plus de dépenses pour les entreprises privées. « Le bien-être des travailleurs est toujours prioritaire. Et dans ce cas particulier, il concerne la femme et la famille », rétorque Zeina Hélou, chercheuse en politique sociale. Au-delà de cet argument qui ne fait pas toujours mouche, l’experte est formelle : « Un faible taux de travail des femmes influe négativement sur le développement économique du pays. » D’où la nécessité de redoubler d’efforts pour les encourager à exercer une activité professionnelle stable au lieu de se diriger vers le travail informel ou d’interrompre leur activité professionnelle dès qu’elles ont un enfant. C’est dans ce sens que se situe l’initiative de la LAU. Une initiative qui montre que la société libanaise a déjà entamé ce changement et qu’elle fait désormais pression sur les autorités afin qu’elles amendent les lois. « Après tout, précise Zeina Hélou, l’évolution des sociétés se fait de deux manières : outre la législation qui entraîne une évolution des mentalités et des comportements, elle est aussi initiée par les besoins populaires qui réclament l’amendement des lois et poussent les gouvernements à traduire ce changement. »

*Les prénoms ont été changés.


« Mon congé maternité ? Pas du tout suffisant ! Dix semaines, c’est juste bon pour décourager les jeunes mamans de reprendre leur occupation professionnelle après avoir eu un enfant. » Lucie*, employée, la trentaine, a encore beaucoup de mal à imaginer qu’une mère puisse reprendre son travail normalement avec un nourrisson de deux mois et demi. « Comment une mère...

commentaires (4)

Est-ce vraiment un sujet aujourd'hui au Liban ?

Zahar Nicolas

01 h 30, le 19 janvier 2022

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Commentaires (4)

  • Est-ce vraiment un sujet aujourd'hui au Liban ?

    Zahar Nicolas

    01 h 30, le 19 janvier 2022

  • L’importance du congé paternité réside, certes, dans la nécessité pour le papa d’aider son épouse après l’accouchement, dans un pays en crise déserté par la main-d’œuvre domestique. Faux il n'aide pas son épouse il joue son rôle de père qui est de s'occuper de SON enfant. C'est normal que l'homme arrête de jouer au seigneur et qu'il n'ettoie balaye cuisine il a la santé pour le faire. Basta que la femme soit la domestique de leur mari.

    Georges Zehil Daniele

    08 h 59, le 18 janvier 2022

  • "Pousser la société vers l’égalité des genres Mais c’est dans la proposition d’un congé paternité que réside l’avancée la plus avant-gardiste. " Les 10 jours de congé paternité ne sont pas avant-gardistes et ne poussent pas vers l'égalité des genres. C'est largement insuffisant!

    Aftimos Philippe

    08 h 31, le 18 janvier 2022

  • L'initiative d ela LAU est excellente, et l'article très intéressant, mais une chose me hérisse le poil: il y est question d'égalité de "genre". Dans la mesure où - pour faire court - le genre est le sexe ressenti, cette notion n'a rien à faire ici. Il est bien évident qu'il n'y a ici aucune "égalité" entre les rôles du père et de la mère. On n'a encore jamais vu un papa accoucher ou allaiter au sein! D'ailleurs, la LAU en tient parfaitement compte puisqu'elle accorde, fort logiquement, un congé de 15 semaines à la mère et 10 jours au père. Alors SVP, cessons de mêler à tout discours sur la place ou les droits respectifs des hommes et des femmes dans la société, cette abracadabrante "théorie du genre".

    Yves Prevost

    07 h 58, le 18 janvier 2022

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