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Culture - Coup de projecteur

Ces nouvelles galeries qui ont éclos, en pleine crise, à Beyrouth

Ouvrir un espace d’exposition en temps de crise, voilà qui fait preuve d’une bonne dose d’optimisme et de prise de risques. Alors que chaque jour des commerces « non essentiels » mettent la clé sous la porte, victimes du marasme et de la dévastation post-4 août 2020, cinq nouvelles galeries sont apparues au cours de l’année écoulée dans le seul périmètre Gemmayzé-Mar Mikhaël-Tabaris-Saint-Nicolas. En cette période d’instabilité socio-économique d’une ampleur inédite, le courage et l’audace de ces nouveaux galeristes étonnent et interrogent. Qu’est-ce qui les amène à s’investir dans ce domaine de l’art, devenu hors de portée pour l’écrasante majorité des Libanais ? « L’OLJ » a fait le tour de ces nouvelles galeries (stricto sensu, indépendamment des accrochages sur les cimaises des hôtels et des cafés) pour tenter d’en savoir plus. Éléments de réponses.

Ces nouvelles galeries qui ont éclos, en pleine crise, à Beyrouth

Mojo Art Gallery compte beaucoup sur sa localisation dans un quartier animé et une rue passante. Photo DR

De Marfa’ et Tanit, situées dans le « Ground Zero » de la cataclysmique explosion au port, à la Saleh Barakat Gallery à Clemenceau, en passant par Exode à Akkaoui, Artlab et Art on 56 à Gemmayzé… La plupart des galeries beyrouthines ravagées par la double explosion du 4 août 2020 ont rapidement réparé les dégâts, rouvert leurs portes et repris le fil de leurs activités, dans un esprit de « résistance par l’art » et de soutien à leurs artistes, « que nous ne pouvons pas laisser tomber » répètent leurs propriétaires à l’unisson. Mais qu’en est-il des nouvelles enseignes d’art, apparues dans les quartiers dévastés au cours des mois qui ont suivi le sinistre? Qui sont ces audacieux nouveaux venus sur une scène artistique post-apocalypse ? Quels sont leurs objectifs ? Comment envisagent-ils l’avenir ? Présentations.

Zeid el-Amine, dans sa galerie Août. Photo DR

– Mojo Art Gallery, au diapason de la clientèle

C’est véritablement dans le sillage de la tragédie du 4 août 2020 que Louma Rabbah et Semaan Khawam, deux amis artistes, décident de défier tous les mauvais augures et d’ouvrir leur galerie Mojo. Le local qu’ils choisissent d’investir, dans l’un des secteurs les plus atteints par l’explosion, au croisement du quartier Saint-

Nicolas et de l’avenue Charles Malek, ne leur est pas inconnu. Ils y avaient présenté leurs œuvres un an plus tôt, en 2019, dans le cadre d’une exposition « pop-up » de jeunes talents organisée par le duo de curatrices Lynn Moudallal et Zalfa Halabi. Resté vacant pendant plusieurs mois, pour cause de crises économique et sanitaire confondues, le magasin avait été complètement ravagé par le souffle de l’explosion au port. C’est au cours de cette période de dévastation que les deux artistes, « portés par leur désir de se remotiver et de remotiver la scène artistique beyrouthine », assure Hana’ Ismail, la responsable de la galerie, vont s’associer avec Sami Matta, homme d’affaires et propriétaire des lieux, pour y établir une galerie d’art permanente.

Depuis un peu plus d’un an, Mojo organise, entre deux périodes de confinement, des expositions immanquablement collectives. « Nous œuvrons à promouvoir le plus de talents libanais possible. Et dans cet esprit, nous cherchons toujours à accrocher sur nos cimaises un choix d’œuvres variées pouvant interpeller le chaland. Car ce n’est pas tant les collectionneurs que les amateurs d’art lambda que nous ciblons », indique Hana’ Ismail. « Notre emplacement dans une rue passante et dans un quartier très habité joue à ce niveau un rôle non négligeable », poursuit-elle. Cela suffit-il à rentabiliser les frais de fonctionnement? « Certes, la situation économique et les restrictions bancaires grèvent le pouvoir d’achat de nos compatriotes. Mais nous comptons beaucoup sur les étrangers et les expatriés de passage. Et nous essayons de nous adapter aux nouvelles réalités du marché en présentant des pièces moins onéreuses (photos, céramiques ou encore petits formats), en pratiquant des réductions pouvant atteindre les 30 % (avec l’accord des artistes bien entendu), et en faisant preuve de souplesse dans les modalités de paiement. Si en 2022 nous n’acceptons plus les règlements par chèque, nous ne refusons pas, par contre, la livre libanaise calculée au taux du jour. C’est le seul moyen qui nous permettra de nous maintenir tout en restant au diapason de notre clientèle locale », estime la jeune galeriste.

De nouvelles galeries qui veulent conjurer la crise grâce aux réseaux sociaux et à une nouvelle clientèle. Photo DR

– Nadine Fayad : une galerie, un artiste

Après avoir vécu 20 ans en Arabie saoudite, Nadine Fayad ressent le mal du pays. Elle rentre au Liban en 2018, avec le projet d’ouvrir à Beyrouth une galerie sur le concept « One Space, one Artist ». Amie de Raouf Rifai, dont elle collectionne les œuvres avec son époux, son artiste unique est tout trouvé.

En bonne communicante de formation, elle commence par préparer le terrain en présentant le travail du peintre des Darwish dans le cadre de la Beirut Art Fair de 2019. C’est après le succès rencontré par cette première incursion dans le domaine artistique qu’elle part en quête du local idéal, sans se laisser freiner par la révolution d’octobre qui débute. « Au lieu d’installer mon espace au centre-ville comme je l’envisageais préalablement, les manifestations populaires m’ont juste poussée à opter pour le secteur de Tabaris, moins mouvementé », indique-t-elle. Quelques mois plus tard, les travaux d’aménagement de la galerie qui porte son nom sont à peine achevés quand le souffle de la double explosion au port de Beyrouth vient tout balayer. « J’ai eu une brève période d’hésitation où j’oscillais entre poursuivre ou abandonner », reconnaît Nadine Fayad, qui ne tarde cependant pas à retrouver sa combativité et à tout faire réparer. « Après tout, je suis Libanaise. Et nous Libanais, nous ne nous laissons jamais abattre, quelles que soient les difficultés », proclame-t-elle. C’est en février 2021 qu’elle finit par ouvrir sa galerie. La période est encore au confinement. Ce qui, a priori, n’est pas favorable aux transactions artistiques. Mais Nadine Fayad, qui a suivi des cours de management d’art à l’ESA, s’adapte rapidement. Elle veut prouver coûte que coûte qu’elle peut y arriver. Elle s’active sur les réseaux sociaux, établit des contacts avec les foires d’art à l’étranger et fait surtout preuve de souplesse dans les modalités de paiement. Ainsi, au cours des six premiers mois, elle accepte les règlements par chèque, qui correspondent à 3 ou 4 fois la valeur initiale de la toile, mais permettent aux acheteurs de sortir leur argent des banques. Pour sa part, elle gagne en visibilité sur le marché et fait pénétrer un peu plus son artiste préféré dans les intérieurs libanais.

Nadine Fayad, une primo galeriste heureuse en depit de tout. Photo DR

Mais le temps des facilités est de courte durée. La chute vertigineuse de la monnaie locale ces derniers mois et la situation économique du pays qui périclite de jour en jour astreignent Nadine Fayad, comme la majorité de ses confrères, à ne plus accepter les ventes par chèque. Cette limitation va, évidemment, se répercuter sur le nombre de ses clients locaux. « Mais c’est compensé par ceux de la diaspora qui augmentent de manière continue, car il y a de plus en plus de Libanais de l’étranger qui investissent dans l’art de leur pays. Et en particulier dans les valeurs sûres comme Raouf Rifai », assure la nouvelle galeriste, qui ne tarit pas d’éloges sur son poulain. « Tout en étant un artiste reconnu de la scène picturale libanaise, il est resté sur le plan humain quelqu’un de très détaché des contingences matérielles. Outre le fait qu’il s’est distingué de ses pairs en créant son propre style, immédiatement identifiable à son Darwich, il a su décliner son personnage fétiche de toile en toile, en y apportant à chaque fois une pointe de nouveauté. Et en l’appuyant toujours d’un message fort sur notre identité. Pour toutes ces raisons, j’ai choisi de le défendre, avec la volonté de l’emmener plus loin que la seule scène locale », indique celle qui affirme représenter désormais « en exclusivité » – indépendamment du marché secondaire – le peintre au Liban comme à l’international.

« Je l’ai déjà emmené à la foire 2020 de Dubaï ainsi qu’à la Luxury Fair de Riyad en Arabie saoudite. Et j’ai conclu un accord avec la mairie de Saint-Jean-Cap-Ferrat en France pour lui organiser une exposition dans ses locaux en juillet prochain », énumère Nadine Fayad. Celle-ci fonde beaucoup d’espoirs sur 2022. « Au cours des derniers mois, j’ai appris beaucoup de choses sur le marché de l’art libanais, sur la cote de mon artiste ainsi que sur mes capacités à gérer un business. L’année qui s’annonce devrait en porter les fruits », affirme cette irréductible optimiste. « Comment ne pas l’être quand on travaille dans cet univers du beau ? », conclut-elle avec un sourire.

– Galerie KAF, en mode défi

Cette ténacité inoxydable, on la retrouve également chez Randa Ghajar, propriétaire de la galerie KAF (qui signifie paume ouverte en arabe) située quelques pas plus loin, rue Tuéni, dans le secteur Saint-Nicolas. À peine avait-elle ouvert en octobre 2019 son bel espace dédié essentiellement à la promotion de la nouvelle génération d’artistes libanais, que le déclenchement des mouvements de contestation a lieu. De manifestations en grèves et fermetures, la nouvelle galeriste doit faire face à une période d’instabilité qui culmine avec les confinements dus à la pandémie mondiale. Mais cette « passionnée d’art contemporain » ne baisse pas les bras et fait preuve d’une certaine adaptabilité pour ne pas déprogrammer les expositions prévues. « On a continué à faire des accrochages physiques tout en nous tournant aussi de manière soutenue vers les réseaux sociaux. Cela nous a donné accès à une clientèle plus régionale, mais aussi européenne, danoise notamment, et même internationale, qui constitue aujourd’hui une bonne partie de nos acheteurs. Cela a été le cas, en particulier, de l’exposition, en novembre dernier, des sculptures récentes de Bassam Kyrillos qui sont toutes parties vers les Émirats et les pays de la région », divulgue la manager de KAF, Hanaa Bou Hamdan. « Ces ventes-là contrebalancent des périodes plus moroses et nous permettent de perdurer », assure-t-elle. Bien que consciente des défis croissants auxquels sont confrontés les galeristes beyrouthins dans cette période extrêmement critique, la jeune femme reste positive. « Jusque-là, malgré toutes les contingences, nous avons réussi à sortir notre épingle du jeu. » Ce qui rend Randa Ghajar encore plus déterminée à poursuivre sa programmation, « au rythme d’une nouvelle exposition, individuelle ou collective, chaque 3 semaines ».

– Août Gallery : Au nom du père…

Diplômé en Business Administration puis en Fine Arts and Advertising de la Lebanese American University (LAU) et fort d’une petite expérience professionnelle de deux ans au sein de la Fondation Dalloul, Zeid el-Amine s’apprêtait à quitter le Liban pour entamer une carrière plus orientée vers l’art contemporain international, qui le passionne, quand le sort en a décidé autrement. Son père décède dans l’explosion du 4 août 2020 dans son appartement à Gemmayzé. Littéralement cloué sur place par la douleur, le jeune homme fait une croix sur ses rêves d’ailleurs, « n’arrivant plus à envisager de m’éloigner d’ici », confie-t-il dans un murmure. « En hommage à sa mémoire », il décide alors d’établir sa première galerie d’art dans le périmètre même de la tragédie. Il reconfigure à cet effet un ancien local d’ébénisterie de la rue du Liban, en un espace d’exposition qu’il baptise « Août » en référence à ce tragique mois de 2020. Les travaux de réaménagement terminés, il ouvre les portes de sa galerie en mars dernier dans une ville encore en plein confinement.

Sur les murs d’une blancheur immaculée, les grandes peintures colorées signées Florine Imo, une toute jeune peintre autrichienne, succèdent en ce premier mois de l’année aux toiles d’un chromatisme tout aussi vif d’Isabelle McCormick, une artiste contemporaine américaine, exposées en décembre. À côté de certaines œuvres, le fameux point rouge signale celles qui ont été vendues… en dollars frais. Étonnant en ces temps de restrictions bancaires et de situation financière délétère ! « Il s’agit surtout d’acheteurs étrangers – américains et asiatiques – dont nombre d’entre eux sont des collectionneurs qui suivent les artistes là où ils exposent. Sinon physiquement, du moins virtuellement. D’où l’intérêt de se lancer dans l’art international qui draine une clientèle du même calibre. D’autant que depuis la pandémie, les ventes en ligne ont explosé », explique, avec assurance, le primo-galeriste. Était-il, dès lors, nécessaire d’ouvrir une galerie physique? « Non, ce n’était pas nécessaire, mais sans galerie, on ne peut pas être galeriste, on est juste un art dealer », rétorque le jeune homme. Et puis, dans son carnet d’adresses figurent aussi quelques Libanais, « majoritairement des expatriés qui profitent de leurs séjours au pays pour acheter des pièces sur place », dit-il. « Mais je reçois avec autant de bonheur les simples passants qui poussent la porte en quête de beau et d’évasion de notre sombre réalité. C’est aussi dans cet objectif, pour réanimer d’une certaine façon ce quartier, devenu pour moi sacré, que j’ai ouvert cette galerie », assure Zeid el-Amine. Avant d’ajouter, la voix de nouveau étranglée : « C’est à partir d’ici, que je veux essaimer à l’international. Et réussir, en hommage à mon père ».

– LT Gallery, un second local atypique

Alors que sa première LT Gallery (comme Lebanese Talent) – ouverte au sein d’Art Corner à Saïfi en 2018 – essuie encore les plâtres de la crise et du 4 août 2020, Simon Mehanna vient d’inaugurer en octobre dernier une seconde antenne secteur Mar Mikhaël. Après le centre-ville, c’est dans un local atypique cette fois-ci, situé dans une ruelle secondaire du quartier le plus touché par le cataclysme du port, que ce presque trentenaire a installé sa seconde enseigne. Mû, assure-t-il, par le désir de « ramener une certaine animation culturelle dans ce périmètre particulièrement sinistré de la capitale, et de prouver que l’art libanais ne s’est pas éteint ». Mais aussi, finit-il par avouer, par le besoin d’affirmer sa « présence » et son rôle dans le cercle des galeristes qui comptent sur la scène libanaise.

La LT Gallery a Mar Mikhael, un espace atypique pour un art plus accessible. Photo DR

L’ambitieux jeune homme avait déjà pris le pari de lancer, il y a trois ans, une plateforme dédiée à la promotion d’un art libanais plus accessible à toutes les bourses. Et cela à travers une action orientée dans deux directions : « d’une part, dénicher de nouveaux talents (comme Fatima Mortada qu’il expose actuellement) et d’autre part, inciter les artistes établis (à l’instar de Jean-Marc Nahas, Charles Khoury ou Mansour el-Haber) à réaliser des œuvres de petits formats plus à la portée de toutes les bourses ». Et c’est toujours avec le même esprit qu’il compte faire fonctionner son nouveau local, tout en gardant l’ancien pour des événements ponctuels plus importants.

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Plus « bobo » que celle de Saïfi, sa nouvelle LT Gallery offre un espace d’exposition plutôt restreint et sans vitrine sur rue. Elle héberge néanmoins un bar, en fond de salle, ainsi qu’une cabine de tatouage. Tout ce qu’il faut pour attirer vers l’art les riverains de ce quartier populaire et mélangé sans les intimider. « En nous installant ici, nous cherchons aussi à atteindre un nouveau public, venant d’horizons différents, parfois pas du tout familier avec l’art et souvent plus jeune que les traditionnels collectionneurs », détaille le galeriste. Lequel mise pour les ventes sur le pouvoir d’achat des touristes étrangers et des expatriés surtout. « Ainsi que sur les collaborations que nous avons instaurées, dès le début de la crise, avec les galeries européennes », signale Simon Mehanna. Lui qui avait emmené en 2020-2021 son écurie d’artistes « Beyond Borders » à Paris à la galerie Yellow Cube, s’apprête à récidiver cette année. Direction cette fois-ci Amsterdam et Zurich.

« Mais comme je tiens à ce que nous ne soyons pas dans une logique d’aide et de soutien unilatéral de la part des galeristes européens, mais de véritable échange, je travaille à élaborer des résidences suivies d’expositions de leurs artistes au Liban », souligne celui que son équipe présente comme un « Risk Taker ». Sans doute, le sont-ils tous ces galeristes qui, en dépit d’une situation toujours plus délétère, continuent de forger des projets d’art. Dans l’espérance de jours meilleurs.


De Marfa’ et Tanit, situées dans le « Ground Zero » de la cataclysmique explosion au port, à la Saleh Barakat Gallery à Clemenceau, en passant par Exode à Akkaoui, Artlab et Art on 56 à Gemmayzé… La plupart des galeries beyrouthines ravagées par la double explosion du 4 août 2020 ont rapidement réparé les dégâts, rouvert leurs portes et repris le fil de leurs...

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