Critiques littéraires Roman

Le bleu de Dima Abdallah, nuance aiguë de l’obscurité

Le bleu de Dima Abdallah, nuance aiguë de l’obscurité

Dima Abdallah © David Poirier

Comment écrire, après Proust, sur la mémoire involontaire ? Archéologue née dans une famille de gens de lettres, Dima Abdallah signe avec Bleu nuit (sans tiret) un deuxième roman d’une beauté bouleversante.

Dès les premières pages, on assiste au violent passage à l’acte du narrateur qui va littéralement larguer les amarres. Il récure son appartement, met en ordre les robes de sa compagne, Alma, dont il vient d’apprendre le décès, il donne l’impression de réorganiser sa propre vie, mais non. Il sort après une période de réclusion, il quitte son travail, jette sa clé dans le caniveau et part sans se retourner. SDF d’un genre atypique, puisqu’il a de quoi vivre pour un certain temps et refuse de céder au manque d’hygiène, ce qui réclame toute une organisation en soi, il va demander à la rue l’oubli dont sa maison le prive, une mémoire vierge qui lui permette de renaître, ou du moins de parvenir à poursuivre sa vie différemment.

Il va errer dans les environs du cimetière du Père Lachaise où Alma est enterrée, sans pour autant chercher sa tombe. Il va s’organiser pour devenir invisible. Il va prendre des notes, peut-être pour évacuer des sécrétions de sa mémoire qu’il ne peut réfréner. Il va s’intéresser à des passantes régulières, dont certaines se penchent sur lui, partageant parfois un croissant. Il y aura le mardi d’Emma, le samedi de Carla. Il y aura Martha, Aimée. Une chienne attachée à une tombe va s’attacher à lui. Elle le rejoint dans le buisson du parc où il dissimule son sac de couchage, un soir à minuit. Il la rebaptise Minuit.

Peut-on aussi facilement fuir ses démons ? Chacune de ces inconnues va réveiller en lui des musiques, des couleurs, des odeurs qui ramènent des souvenirs. La nuit n’est jamais totale, les morts ne sont pas solubles dans les cimetières.

Ce rayon bleu qui trouble l’obscurité désirée n’est qu’une nuance douloureuse du noir. Le bleu fait mal, le bleu nuit. Le bleu est blues quand il réveille, à la rencontre d’Ella, le Summertime d’Ella Fitzgerald. Le bleu est aveuglant quand il se déverse d’une enseigne et nimbe l’obscurité compacte d’une rue, la nuit. Bleu-nuit, la couleur élégante d’une robe qui a appartenu à une femme aimée. Les démons enfouis vont ressusciter l’un après l’autre. Les plus proches d’abord, ramenés par les parfums de la vie, ceux du pain, des croissants, du café torréfié, du linge propre autour des laveries publiques. La mémoire joue les archéologues. Elle dégage une couche pour en révéler une autre, un indice qui va compléter malgré soi l’image qu’on cherche à effacer, un artefact qui va dérouler des histoires enfouies. Il y a quelque chose de somptueux dans ce procédé inexorable où Dima Abdallah semble suivre le fil de son propre récit en en dégageant les fragiles éléments au pinceau, en toute délicatesse. Petit à petit, les spectres d’une vie antérieure vont déchirer la réconfortante obscurité où le narrateur tente de les enterrer. Croissants amers contre madeleines heureuses, l’auteure oppose à la mémoire sublimée de Proust les maléfices du ressouvenir. Le train de la mémoire peut être infiniment toxique, dépendamment de la marchandise dont ses wagons sont chargés. Ceux du narrateur vont des petits bonheurs de l’enfance, ramenés par ces passantes de hasard, à la violence de la guerre du Liban qu’il n’a fuie que pour ensuite faire semblant de vivre à Paris une vie qui ne lui appartenait sans doute pas. À se débobiner ainsi, le fil de la vie intérieure prend de vitesse celui de la vie organique et en accélère en quelque sorte la fin. Entre les deux, on savoure un très beau texte qui ne se prive pas de toucher de son rayon bleu quelques cordes que le lecteur lui-même pourrait avoir mises en sourdine.

Bleu nuit de Dima Abdallah, éditions Sabine Wespieser, 2022, 243 p.

Comment écrire, après Proust, sur la mémoire involontaire ? Archéologue née dans une famille de gens de lettres, Dima Abdallah signe avec Bleu nuit (sans tiret) un deuxième roman d’une beauté bouleversante.Dès les premières pages, on assiste au violent passage à l’acte du narrateur qui va littéralement larguer les amarres. Il récure son appartement, met en ordre les robes de sa...
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