Critiques littéraires

Anthony Palou, le goût échu du sirop de la rue

Sans peser lourdement sur ce qui n’est plus, sans chercher querelles mauvaises ou inutiles à la modernité, Anthony Palou, majorquain par son père et breton par sa mère, se souvient avec une infinie tendresse d’un monde enfoui. Celui des petites boutiques. Souvenons-nous, c’était hier.

Anthony Palou, le goût échu du sirop de la rue

D.R.

Dans ma rue y avait trois boutiques d’Anthony Palou, Presses de la cité, 2021, 192 p.

Il suffit parfois de lancer les filets de traine à la mer, de s’installer au fond de l’existence – depuis cet endroit où l’on regarde le mieux la vie, c’est-à-dire une fois passée la jeunesse –, de fermer les yeux pour laisser venir les choses à soi... Ce sera toujours une surprise de découvrir ce qui remonte à la surface.

Dans cette autobiographie discrète sous forme d’évocations libres, Anthony Palou descend au coin de la rue pour voir ce qui s’y passe. Il semble que chez lui, et ce depuis l’enfance où sa constitution chétive en fit un garçon non téméraire, le coin de la rue aura suffi à faire se lever le grand vent de l’aventure littéraire. Aventure intérieure, s’il en est. Esthétique, émotive, gustative. Tout est bon dans la pâte humaine. « Je n’étais pas fait pour le tour de France, j’étais fait pour faire le tour de moi-même. »

D’abord Quimper, la rue Kérion. L’auteur se remémore Marcelle la mercière, Madame Le Goff la papetière. Du torréfacteur aussi, les noms si exotiques de la provenance de ses grains de café. « J’étais en Afrique, j’étais en Amérique du Sud. » Il y avait aussi la boucherie Le Naour, Lemaire qui tenait la fromagerie, le poissonnier Raoul et surtout la vitrine du marchand de jouets derrière laquelle tournait sans fin un train électrique, convoitise suprême de Noël. Et tout ce monde se mélangeait, s’interpelait.

Palou est né là. Au milieu des étals. Ses parents tenaient un magasin de fruits et légumes. Le grand-père avait fui l’Espagne de Franco. Il avait le projet de s’embarquer pour les États-Unis. Il s’est arrêté à Quimper. Tombé sous le charme d’une Bretonne – femmes aux mille tours comme on sait –, il n’a pu s’échapper. Des parents qui ont travaillé dur et un père qui se lève tôt et qui boit sec. Mais un commerce qui dépérit. Tout un secteur, celui des boutiquiers, qui se trouve du jour au lendemain concurrencé et menacé par les géants de la grande distribution. « Comment, en si peu de temps, nos boutiques ont-elles disparu ? Ces endroits où l’on pouvait causer des heures, où les vendeurs, fiers de leur maison, conseillaient, faisaient du sur-mesure, nous livraient, nous faisaient parfois crédit, où l’on se sentait si bien. »

Adieu sociabilité, adieu bavardages. Voici que les grandes enseignes arrivent et ravagent tout. Adieu paniers, adieu cabas, bonjour caddies. Le petit Anthony devient jeune homme et poursuit sa vie à Nantes, puis à Paris. Étudiant. Journaliste. Écrivain. Les petits commerces auront sa préférence. Forever. Tant qu’ils subsistent ! Ce sont les petits cafés où l’on se réfugie, là où on est connu. C’est le plaisir d’un échange instructif avec un homme de l’art : un volailler, un charcutier, un tripier. « Les petits commerçants sont nos meilleurs journalistes. » Tous dépositaires d’une mémoire et d’un savoir-faire. Rue Clerc, rue Montorgueil, rue Lepic. Mais ces professions sont en crise. Combien de boucheries chevalines à Paris ? Le métier n’attire plus. On veut le raffinement du pâtissier dont le rôle est « noble et sucré », la délicatesse du fleuriste. Mais pour les abats, la tripaille, la barbaque, plus grand monde. Et pourtant, de quoi sommes-nous faits si ce n’est comme viande de chairs, de nerfs et de sang ?

Que sont devenus les bougnats et les bouillons, ces lieux ouverts à tous où l’on mange sans façon un œuf mayo et un cèleri rémoulade ? Quand ils survivent, ce n’est plus que sous forme muséale et autoparodique. Pour la galerie, pourrait-on dire. Attrape-touristes, attrape-couillons. Souvenons-nous qu’il était un temps, pas si lointain, où il y avait des crachoirs dans les cafés. Ce qui laisse songeur quand on n’a même plus droit d’y fumer.

Et Palou d’élargir sa quête poétique sur tout le territoire. France des boutiques, vrai patrimoine. Terre d’exploration de saveurs et de surprises. Tel un fromager rencontré à Annecy, forcené spécialiste du fromage de chèvre.

De quoi parle-t-on enfin ? Du goût de la vie. Comme un petit vin, un œuf comptoir, une huître à la volée, la vraie vie se déguste sur le pouce. Tout au long du chemin, peut-être notre peau s’est-elle endurcie, malmenée qu’elle aura été par les coups durs de l’existence, mais, espérons-le, notre palais sera devenu plus fin.

Anthony Palou, auteur trop rare de Camille (prix Décembre 2000, éditions Bartillat) et de La Faucille d’or (éditions du Rocher, 2020) vient de recevoir le prix Renaudot essai pour Dans ma rue y’avait trois boutiques publié aux éditions des Presses de la cité.

Piéton de Paris autant qu’arpenteur breton, Palou nous livre une magnifique complainte plus savoureuse qu’amère. Anthony sait goûter la nostalgie.

Dans ses souvenirs, au fond de son cœur, au gré de ses trouvailles d’écrivain, de son écoute minutieuse des autres, il y a tout un monde. Un monde ressuscité.



Dans ma rue y avait trois boutiques d’Anthony Palou, Presses de la cité, 2021, 192 p.Il suffit parfois de lancer les filets de traine à la mer, de s’installer au fond de l’existence – depuis cet endroit où l’on regarde le mieux la vie, c’est-à-dire une fois passée la jeunesse –, de fermer les yeux pour laisser venir les choses à soi... Ce sera toujours une surprise...

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