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Julie Ruocco : Électre en Syrie

Julie Ruocco : Électre en Syrie

© L io

Julie Ruocco a fait une rentrée remarquée sur la scène littéraire avec un premier roman sélectionné pour de nombreux prix, dont le prix littéraire Le Monde, et qui vient d’obtenir le prix Envoyé par la poste. Ce qui ne surprend guère tant ce roman se saisit avec détermination et fureur d’un sujet difficile et déjà arpenté, celui de la révolution syrienne et de la part que les femmes y ont prise, qu’elles soient combattantes ou activistes.

Furies est construit autour d’un face-à-face entre l’Occident et l’Orient, cristallisé par la rencontre entre Bérénice, une jeune Française, étudiante en archéologie devenue trafiquante d’art, et Asim, un pompier devenu fossoyeur et fabriquant de faux passeports, dans une Syrie labourée par les guerres et l’impitoyable répression du régime. Dans ce face-à-face, une enfant va bouleverser la donne : la fille d’une réfugiée en fuite, bloquée dans un camp. L’écriture, nourrie de poésie et de tragédies antiques, aborde avec exaltation les désenchantements de l’histoire et la beauté des renaissances, quand le courage des femmes et des hommes se hisse à la hauteur des défis de notre monde tel qu’il va. Entretien avec une jeune fille de 28 ans diplômée en sciences politiques, qui travaille au Parlement européen et qui a décidé de ne plus détourner le regard quand il croise le crime et la tragédie, même quand ils se déroulent à des milliers de kilomètres.

Quelle est la genèse de ce roman ? Y a-t-il des raisons précises qui vous ont conduite à choisir ce sujet ou des rencontres qui vous ont donné envie d'y travailler ?

Née dans les années 90, j’appartiens à une génération à qui on a enseigné la « fin de l’histoire » à l’école. Mais l’histoire ne s’arrête jamais, elle s’accélère. L’oublier, c’est la laisser nous échapper. L’écriture de ce livre est une tentative qui vise à endiguer ce sentiment de perte, à tamiser les images qui s’étalent sur nos écrans et permettre à nouveau la possibilité d’un récit. En ce sens, Furies est le résultat d’une double prise de conscience. La première a lieu après un an de travail au Parlement européen. L’intensité des missions, la technicité des sujets m’enfonçaient un peu plus dans l’ornière. J’avais peu de temps pour me consacrer à des réflexions personnelles ou à mon intérêt pour les problématiques de droit international. Ça m’a sauté aux yeux le jour où j’ai croisé en réunion de commission une délégation de réfugiés yézidis venues parler des exactions de l’EI et des massacres qui avaient décimé leur communauté. Et j’ai eu honte. Une honte terrible parce que noyée par les détails, j’avais perdu de vue l’essentiel. Je me suis dit que plus jamais je ne ferai l’économie d’un renseignement, d’une lecture sur ce qu’il advenait en Iraq et en Syrie et c’est comme ça que j’ai débuté mon travail de documentation. Il n’y avait pas de projet d’écriture à l’époque. C’est deux ou trois ans plus tard qu’a vraiment eu lieu le déclic. Je déjeunais chez des parents éloignés. La télé était allumée dans la pièce et j’ai reconnu les parents d’une ancienne camarade de classe. Ils annonçaient au JT la mort de leur fille en Syrie, après son allégeance à Daech, et demandaient le retour de leurs petits-enfants. Au-delà du choc, j’ai ressenti le besoin de comprendre comment les destinées individuelles rejoignaient tout à coup les mécaniques historiques. Et de dire qu’en tant qu’Européens, nous étions liées à tout ce qui se passait là-bas.

Connaissez-vous la Syrie ? Vous y êtes-vous rendue avant ou pendant ce terrible conflit ? Comment avez-vous travaillé pour planter le décor de votre roman ?

Non, malheureusement je n’ai jamais eu la chance de m’y rendre avant la guerre. Fin 2019, quand je me suis lancée dans le projet, les frontières étaient fermées. Et qu’aurais-je été y faire à part mettre en danger d’autres personnes alors que des milliers de civils et des dizaines de journalistes avaient déjà risqué leur vie pour nous faire parvenir des informations précieuses ? Je me suis donc appuyée sur un travail d’enquête numérique qui évacue la question de l’aventure personnelle pour ne laisser place qu’à la parole des témoins. Des écrits comme ceux de Razan Zaitouneh, Yassin al-Haj Saleh, Moustafa Khalifé et Asli Erdogan, des documentaires, des reportages, des archives de la révolution filmées par les Syriens eux-mêmes, des journaux de combattants internationaux, tout cela m’a fourni une ample matière. Et des cartes bien sûr, qui détaillaient les terrains, la nature des opérations militaires et des forces en présence. C’était aussi important pour moi de lire des traductions de poèmes et de proverbes pour avoir un certain rythme de la langue dans la tête. À la lecture des nombreux témoignages contemporains, on ne peut s’empêcher d’éprouver une sensation de télescopage avec certains écrits concentrationnaires de la Seconde Guerre mondiale. L’impression que l’histoire se répète est vertigineuse et directement étayée par un ensemble de faits, comme la structuration des réseaux de renseignements syriens par Alois Brunner, subordonné d’Eichmann. C’est pourquoi il était aussi essentiel de s’appuyer sur des références occidentales pour penser la justice et la banalité du mal : Justine Augier, Hannah Arendt, Gunther Anders, Robert Anthelme, Svetlana Alexievitch.

Le personnage de Taym n'est pas sans rappeler l'avocate Razan Zaitouneh. Pensiez-vous à elle en écrivant ?

Oui, Taym est bien inspirée de Razan Zaitouneh. Je voulais rendre hommage à sa détermination et ses combats. C’est pour cela que son nom apparaît avant le début du roman. Je voulais donner à tous les lecteurs la possibilité de se renseigner sur elle, d’apprendre ce qu’elle avait accompli. C’est en suivant le travail d’un ami cinéaste sur les archives de la révolution syrienne que j’ai aperçu son visage pour la première fois. Elle était le fil rouge de ses montages vidéo. Mais il n’était pas question d’essayer d’imaginer la vie réelle de l’avocate syrienne et militante des droits de l'homme. J’étais dans une perspective romanesque et l’arc narratif de Taym était déjà scellé avant ma « rencontre » avec elle. Car le destin de ce personnage était aussi inspiré des « mariées de Damas » qui avaient énormément frappé mon imagination. Mon projet de variation des Oresties d’Eschyle étant entamé, j’avais résolu qu’Oreste ne serait pas un assassin mais un pompier, et sa sœur, une étudiante révolutionnaire qui l’amènerait à cette quête de mémoire et de justice. Bien sûr, il fallait régénérer les personnages antiques à travers une acception plus pacifiste et humaniste. C’est à ce moment déterminant qu’a eu lieu la rencontre : Taym devait être la nouvelle Électre.

Certaines scènes très fortes ont une vive qualité visuelle et donnent le sentiment d’être extraites de la réalité. Quelle est la part d'imaginaire dans ces scènes et dans le roman en général ?

La ligne de crête entre réel et imagination est parfois extrêmement friable. Et elle s’effrite à deux moments clés : pendant l’écriture et à l’heure de la lecture. Souvent, les passages du livre que l’on pourrait considérer comme les plus poétiques (les balles de ping-pong qui rebondissent jusqu’au palais présidentiel), ou incroyablement violents (le chien qui erre dans la rue avec une tête d’homme entre les dents) ont bien existé. Mon boulot a été de les entretisser dans la trame du récit pour leur donner une résonance narrative, un pouvoir symbolique ou prémonitoire. Tout le paradoxe du travail romanesque dans Furies consistait à inscrire dans la matière du quotidien ces événements impossibles et pourtant réels pour qu’ils parlent à chacun d’entre nous. Le rituel du thé ou du maquillage, un frère qui attache le dernier bouton de la robe de mariée de sa sœur, une enfant qui dessine sur le rebord d’une fenêtre, toutes ces images inventées qui pourtant nous paraissent familières sont là pour nous donner à voir des événements qui ont réellement existé mais qui, parce qu’ils dépassent le cadre du vraisemblables, sont plus facilement accessible par la fiction.

Avez-vous le sentiment d'avoir écrit un texte engagé ? Ou bien ce mot est-il devenu tabou en littérature ?

Il ne faut pas avoir peur de le dire. Je n’ai jamais vraiment aimé les tours d’ivoire et je pense que l’engagement des auteurs ne devrait pas être tabou car il n’enlève rien à l’art, au contraire. Dans mon cas, c’est par la littérature que je suis venue à la politique, à travers la découverte des grands textes comme Pour la Serbie de Victor Hugo, par exemple. Et c’est finalement grâce à la littérature que j’ai pu mettre en mots mes considérations sur la politique. À l’heure où des régimes mythomanes reconfigurent l’histoire et la réalité, c’est paradoxalement la fiction qui se propose de démêler le fil des événements. Et comme les politiques s’aventurent toujours plus loin sur le terrain de la fiction, il est de bonne guerre que la fiction s’empare du politique.

Vous avez situé une partie du roman au Kurdistan en mettant en scène les guerrières peshmergas. Pour quelles raisons ?

Dans le projet initial, il n’était pas question de parler de ces combattantes, mais c’est progressivement devenu une nécessité car le début de l’écriture du livre a coïncidé avec le retrait américain au nord-est de la Syrie en 2019 et le déchaînement de l’armée turque et de ses mercenaires islamistes contre ces territoires et leurs communautés. On attaquait les femmes et les hommes en première ligne contre l’État islamique et le monde a laissé faire. Il me paraissait donc essentiel de mentionner le projet de gouvernance démocratique et autonome du Rojava, de montrer qu’au cœur même de la mécanique de mort, une résilience collective et humaniste était possible. Je ne voulais pas seulement me contenter de la surface, de ces images d’amazones qui flattent les fantasmes occidentaux mais dévoiler ce laboratoire politique, ce nouveau contrat social qui repose sur la démocratie, la pluralité, l’égalité. J’ai été très marquée par le combat de ces hommes et femmes, par leur conscience désarmante de faire leur part quand bien même l’histoire n’en retiendrait rien. Leur courage n’est pas celui des vainqueurs, il est celui des renaissances.

Qui sont donc les « furies » qui donnent son titre à votre roman ?

Le titre est polysémique, mais la principale acception est celle qui fait référence à la mythologie antique. Les furies désignent les filles d’Ouranos, mémoire du monde, harceleuses de criminels jusqu’à l’instauration du premier tribunal où les crimes humains seront désormais jugés par des mortels. Et puisqu’elles n’ont plus de criminels à poursuivre, les furies sont appelées à descendre sous la terre pour devenir des déesses bienveillantes et fertiles. Voilà pour le mythe, mais après dix ans de guerre et d’impunité en Syrie, j’avais envie de les déterrer, qu’elles réinvestissent le territoire des hommes puisque ces derniers avaient failli à leur promesse de justice. C’est donc un médaillon de furie que notre archéologue Bérénice va découvrir lors d’un chantier en Grèce. Dès le début, cette figure fantastique va redoubler son intuition et planer sur les événements. Mais au-delà de cette référence tutélaire, la furie est une force positive qui va inspirer les personnages, leur permettre de continuer leur quête de justice ; leur mission reste la même : rendre aux hommes une prise sur leur histoire pour qu’ils ne soient pas engloutis par les ténèbres.

Furies de Julie Ruocco, Actes Sud, 2021, 288 p.


Julie Ruocco a fait une rentrée remarquée sur la scène littéraire avec un premier roman sélectionné pour de nombreux prix, dont le prix littéraire Le Monde, et qui vient d’obtenir le prix Envoyé par la poste. Ce qui ne surprend guère tant ce roman se saisit avec détermination et fureur d’un sujet difficile et déjà arpenté, celui de la révolution syrienne et de la part que les...

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