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Lifestyle - Architecture

« Le Gruyère » de Ramlet el-Baïda, un héritage du XXe siècle

Le bâtiment atypique participe à l’histoire de l’architecture moderne de Beyrouth.

« Le Gruyère » de Ramlet el-Baïda, un héritage du XXe siècle

Le mythique « Gruyère » à Ramlet el-Baïda risque de disparaître. Photo Guillaume Boudisseau

Surnommée Le Gruyère, cette construction des années soixante suscite depuis sa création la curiosité et la fascination de tous les passants. Ses fenêtres rondes comme les hublots d’un vaisseau apportent une touche exceptionnelle à cet immeuble né du crayon audacieux de l’architecte palestino-jordanien Victor Hanna Bisharat. Ancré depuis un demi-siècle sur la route intérieure de Ramlet el-Baïda, à l’ouest de Beyrouth, l’édifice voit des clichés de sa si particulière façade, composée de 42 cercles, régulièrement publiés dans des magazines d’architecture, des livres et sur les réseaux sociaux. Il a même fait l’objet d’une œuvre de l’artiste photographe Serge Najjar lors d’une de ses expositions, Lines Within, à la galerie Tanit Gefinor en 2012, et figure dans son ouvrage Beirut qui vient de paraître aux éditions Kahl.

L’immeuble Koujak-Jaber, alias Le Gruyère, affiche en effet sur toute la hauteur de sa façade des fenêtres œil-de-bœuf, qui étaient autrefois utilisées comme point d’entrée de lumière des greniers et apportaient d’ailleurs beaucoup de charme aux maisons anciennes. Aujourd’hui, ces ouvertures apportent une touche singulière, voire atypique, à cette construction moderne qui laisse Guillaume Boudisseau en pamoison. « C’est un bâtiment à nul autre pareil, ni au Liban ni dans la région », lance-t-il. Détenteur d’un doctorat en géographie urbaine à l’Université de Tours en France, dont la thèse portait sur l’évolution urbaine de la rue de Hamra, au cours des 50 dernières années, ancien assistant du directeur du Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain à Beyrouth (Cermoc) et aujourd’hui consultant pour Ramco Real Estate Advisers, Boudisseau précise que chaque cercle, qui fait trois mètres de diamètre, correspond aux fenêtres mais aussi aux balcons. L’immeuble comporte 21 appartements répartis sur huit étages et deux magasins au rez-de-chaussée. Du 1er au 6e, la bâtisse compte à chaque étage trois appartements de tailles différentes : 50, 100 et 150 m2. Le 7e étage en accueille deux, tandis que le 8e et dernier étage compte un grand logement avec terrasse. Malgré le marasme économique actuel, Guillaume Boudisseau rêve encore de trouver « un investisseur qui aura un coup de cœur pour préserver cet immeuble et le valoriser ». Car la famille Jaber, des Libanais installés à l’étranger, qui en est aujourd’hui l’unique propriétaire, souhaite vendre ce bâtiment qui témoigne d’un demi-siècle d’histoire. Le prix de vente, pour cette surface bâtie d’environ 2 715 m2, a été fixé à 3,9 millions de dollars. Sur les 21 appartements, 12 sont encore occupés par d’anciens locataires. L’un d’eux raconte que l’immeuble a été commandité par un riche promoteur syrien de la famille Kawa dans les années soixante puis revendu à la famille Atallah, avant d’être cédé aux Koujak-Jaber.

Qui est Victor Bisharat ?

La particularité du bâtiment réside aussi dans l’origine et le parcours de son concepteur Victor Hanna Bisharat, considéré comme l’architecte arabo-américain le plus célèbre de son époque. Il est né en 1920 à es-Salt dans la province de Balqa, dans le nord-ouest de la Jordanie, et décédé à Sacramento, aux États-Unis, en janvier 1996, selon la nécrologie publiée dans le New York Times. Diplômé du département d’architecture de l’Université américaine de Beyrouth, Bisharat finalise sa formation à l’Université de Californie. Dès les années cinquante, il est sélectionné pour participer à la conception du parc d’attractions Disneyland Resort-Anaheim, à Los Angeles, un des parcs à thèmes les plus populaires au monde. En 1960, il s’installe à son compte et devient un architecte connu du grand public pour la réalisation du pavillon jordanien à l’Exposition universelle de New York en 1964. Très vite, Stamford, le « paradis pour nouveaux riches » dans le Connecticut, lui commande plusieurs édifices : la Landmark Square Tower, l’hôtel Marriott et les tours St. Johns ; le siège de la GTE Corporation (General Telephone & Electronics Corporation ), des bâtiments pour CBS Laboratories et General Electric ; ainsi que le complexe High Ridge Park de la ville, composé de six immeubles de bureaux de première classe, chacun d’une architecture distincte, dont trois bâtiments cylindriques qui seront illustrés dans plusieurs magazines new-yorkais. On lui doit également le siège central de la State National Bank à Bridgeport, Connecticut, et celui de la Flintkote Company à Harrison, ville du comté de Westchester dans l’État de New York, qui fabriquait des matériaux de toiture en amiante des années 1930 aux années 1980 et qui a déposé le bilan en 2004. Le siège social de Dubai Petroleum en 1978 et la tombe du soldat inconnu à Amman, en Jordanie, portent également sa signature. Au magazine Stamford Advocate, Victor Hanna Bisharat avait déclaré que ses bâtiments sont dictés par l’émotion et la forme. « J’aime la femme parce qu’elle a des formes. Je ne ressens pas les lignes droites. Rien dans la nature n’est une ligne droite, l’oiseau, le poisson, le flocon de neige. Tout a des courbes. » D’où les fenêtres arrondies de l’immeuble de Ramlet el-Baïda.


« Le Gruyère » devant l’objectif de Serge Najjar, extrait de sa série « Urban Theater » (2012). Photo DR

Architecture moderne : la mal-aimée ?

Pour Georges Arbid, cofondateur du Centre arabe pour l’architecture (ACA), fondé en 2008, pour la préservation et la diffusion de l’héritage moderne, « Bisharat est un créateur de forme, qui a appelé à la liberté de l’artiste-architecte et qui a insisté sur la nécessité de faire revivre l’individualité dans un monde devenu terne à cause de l’imitation perpétuelle ».

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Malheureusement, les immeubles issus de la modernité sont souvent mal aimés, mal compris, et sont considérés comme trop jeunes pour posséder une valeur patrimoniale. Et au Liban, ils ne figurent pas parmi les immeubles classés, ne bénéficiant donc d’aucune protection, contrairement aux édifices patrimoniaux plus anciens. Pourtant, certains d’entre eux se démarquent de la production courante et sont des œuvres qui témoignent éloquemment de l’évolution de l’architecture des années 1940 à 1980. Conséquence : ce manque de considération fait que ces bâtiments sont souvent dénaturés ou transformés à l’extrême, sans respect pour leur architecture d’origine, dans l’indifférence la plus totale. Alors, comment faire apprécier l’architecture moderne et favoriser sa conservation ? Dans son centre, l’ACA expose les dessins, les photographies et les archives des bâtiments les plus audacieux et les plus intéressants en matière de design architectural et d’application de techniques modernes. « Beyrouth est une ville moderne, construite en majeure partie dans la seconde moitié du XXe siècle », écrit George Arbid sur le site officiel de l’ACA. « En un siècle, la ville a vécu de nombreuses transformations urbaines ; il faudrait de ce fait accepter l’évolution normale d’un lieu en pensant la tradition comme une compilation de modernités successives. La tradition est donc le résultat de fusions ; comprise comme telle, elle accepte les transformations successives qui perfectionnent le modèle (…) Il ne s’agit pas de figer l’identité du lieu dans un passéisme malsain, mais de préserver tout autant les bâtiments de qualité que ceux qui révèlent au mieux leur époque. »


Surnommée Le Gruyère, cette construction des années soixante suscite depuis sa création la curiosité et la fascination de tous les passants. Ses fenêtres rondes comme les hublots d’un vaisseau apportent une touche exceptionnelle à cet immeuble né du crayon audacieux de l’architecte palestino-jordanien Victor Hanna Bisharat. Ancré depuis un demi-siècle sur la route intérieure de...

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