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Moyen-Orient - Syrie

Assad officialise sa mainmise sur les affaires sunnites

La fonction de grand mufti, la plus haute autorité de cette communauté, a été supprimée par décret présidentiel mardi dernier.

Assad officialise sa mainmise sur les affaires sunnites

Bachar el-Assad avec (à droite sur la photo) Ahmad Badreddine Hassoun, le grand mufti syrien désormais limogé, priant en 2007 dans une mosquée de Damas pour marquer la naissance du prophète Mahomet. Photo d’archives AFP

Ce n’est pas la première fois que davantage de pouvoir est conféré par le régime syrien au ministère du Wakf, chargé de la gestion des affaires religieuses dans le pays. Mais cette fois-ci, la décision est symbolique. Le président Bachar el-Assad a émis un décret, ayant pris effet lundi, supprimant le poste de grand mufti de Syrie, qui représente la plus haute autorité sunnite dans le pays, a annoncé mardi l’agence de presse officielle SANA. Ce texte force le cheikh Ahmad Badreddine Hassoun, qui occupait cette fonction depuis plus de seize ans, à prendre sa retraite, alors que ses attributions seront désormais assurées par le Conseil de jurisprudence islamique, un comité d’experts de 42 membres dépendant du ministère du Wakf, précise le décret. Cet organe aura désormais le droit d’émettre des avis religieux (fatwas) et d’annoncer les dates du début et de la fin du mois de ramadan.

Les raisons du départ du cheikh Ahmad Badreddine Hassoun, fervent défenseur du régime syrien qui est apparu à de nombreuses reprises aux côtés du président, ont suscité de nombreuses interrogations. Si le gouvernement prétend être séculier, la dimension communautaire a toujours été présente en Syrie, bien que voilée. Mais alors que le pouvoir a discriminé des années durant la majorité sunnite au bénéfice des alaouites, surreprésentés dans les postes de pouvoir, l’adhésion du grand mufti à Assad fournissait à ce dernier une couverture sunnite, du moins sur le plan des apparences.

« La signification de la fonction de grand mufti réside dans son double rôle de médiation. Les muftis sont les conseillers du peuple et légitiment le régime, note Laïla al-Rifaï, écrivaine syrienne et chercheuse spécialisée sur les affaires religieuses. Hassoun ne faisait pas exception. Il était considéré comme « un porte-parole religieux » du régime encore plus qu’Ahmad Kaftaro, le mufti historique du régime Baas. Cette décision survient cependant quelques jours après que le grand mufti eut proposé une interprétation controversée d’un verset coranique lors des funérailles du célèbre chanteur syrien Sabah Fakhri, décédé le 2 novembre. Le théologien a affirmé que « le territoire de Syrie était mentionné » dans la sourate « Le figuier », ce qui lui a permis de taxer les réfugiés et ceux qui choisissent de quitter le pays d’infidèles qui sont ainsi « voués à leur perte ». Peu après cette déclaration, le Conseil de jurisprudence islamique a mis en garde contre cette interprétation personnelle qualifiée de « fanatisme odieux » interdit par l’islam.

Attentat terroriste
Figure polémique adepte des discours provocateurs, le cheikh Ahmad Badreddine Hassoun n’en est pas à son premier coup d’essai. Dans un prêche diffusé sur Syrian News Channel et publié sur internet en octobre 2011, le septuagénaire avait menacé l’Europe et les États-Unis d’attentat terroriste en cas d’intervention étrangère contre le régime de Bachar el-Assad. « Dès que le premier missile atteindra la Syrie, tous les fils et filles du Liban et de Syrie iront à la recherche de martyres en Europe et en Palestine, mettait-il en garde. Je dis à toute l’Europe et aux États-Unis : nous préparerons des martyres parmi ceux qui vivent déjà parmi vous, si vous bombardez la Syrie ou le Liban. Désormais, œil pour œil, dent pour dent. »

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Quelques années plus tôt, les vues pluralistes du prédicateur sur le dialogue interconfessionnel avaient été critiquées par les adeptes d’une vision stricte de l’islam. Lors d’un discours adressé au Parlement européen en janvier 2008, Ahmad Badreddine Hassoun avait déclaré que « Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet sont venus avec une seule religion ». « (À ma nomination), les gens ont pensé que j’étais seulement mufti des musulmans. Mais après mon premier discours à la radio et à la télévision, je suis devenu mufti des musulmans, des chrétiens, des laïcs et de tous les citoyens de mon pays », avait-il ajouté. Ses positions seraient-elles à l’origine de la décision prise mardi d’écarter le dignitaire religieux ? Car si le décret a été approuvé par Bachar el-Assad, plusieurs observateurs s’accordent à dire que le ministre du Wakf, Mohammad Abdel Sattar Sayyed, en serait l’inspirateur. « Hassoun est quelqu’un qu’on pourrait qualifier de “libéral” dans la mesure où il se montre très ouvert sur les questions de dialogue interreligieux et il s’est plusieurs fois présenté comme laïc. Pour les ulémas comme Sayyed et son cercle de religieux sunnites de stricte obédience, c’est quelque chose d’inacceptable, observe Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie, chargé de recherche au CNRS (Paris) et à l’Iremam (Aix-en-Provence). Si tous partagent une chose, la loyauté au régime Assad, il est inconcevable pour Sayyed que cela implique des compromis sur la question des doctrines religieuses. »

Rivalité
Au-delà de ces considérations, l’enjeu derrière ce décret relèverait davantage d’une lutte personnelle entre les deux hommes. « On touche là à une caractéristique permanente du domaine religieux : la forte compétition entre ses acteurs pour obtenir des privilèges religieux, sociaux et politiques, explique Laïla al-Rifaï. D’autant plus que la lignée de Sayyed est rattachée à Dar el-Fatwa (autorité religieuse sunnite suprême) et que lui et sa famille étaient auparavant les muftis de Tartous. » À travers cette décision, Mohammad Abdel Sattar Sayyed aurait cherché à se débarrasser de son rival, originaire lui d’Alep et qui aurait fait des choix différents en termes d’alliances et d’amitiés. Selon plusieurs rumeurs, Ahmad Badreddine Hassoun, apparemment lié en affaires avec Rami Makhlouf (homme le plus riche de Syrie et cousin germain de Bachar el-Assad, ciblé par une série de mesures ordonnées par la présidence visant à confisquer les actifs de plusieurs de ses sociétés) « serait très proche de l’Iran, alors que Mohammad Abdel Sattar Sayyed jouerait la carte russe », suggère Thomas Pierret. « Le régime Assad a probablement accepté cette décision car Sayyed est parvenu à s’allier à pas mal de monde dans l’élite sunnite loyaliste, ajoute le spécialiste. Il a probablement dû faire valoir cela à Assad en lui disant qu’il peut lui garantir le soutien de tel ou tel cheikh, qui le voient comme un défenseur de l’orthodoxie sunnite. »

Pour mémoire

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Cette victoire s’inscrit dans le sillage d’un précédent décret présidentiel pris en 2018 limitant le mandat et les prérogatives du grand mufti. Jusqu’alors illimitée, la durée d’exercice à ce poste était passée à une période de trois ans. Le président avait en outre étendu les pouvoirs du ministère du Wakf, désormais chargé de nommer le grand mufti, une tâche qui relevait précédemment de Bachar el-Assad lui-même. Cette décision avait à l’époque provoqué un tollé sur les réseaux sociaux, des internautes dénonçant une ingérence de l’État dans les affaires religieuses. « La suppression du poste de grand mufti peut être vue comme une étape supplémentaire dans une série de mesures visant à contrôler le champ religieux et à le restructurer totalement, observe Laïla al-Rifaï. Avant la révolution de 2011, le domaine religieux était autonome sur le plan financier et administratif. Jusqu’à récemment, le régime ne cherchait pas à l’institutionnaliser sous le ministère du Wakf. »

Si le ministère des affaires religieuses était jusque dans les années 2000 une entité vide de fonctionnaires et placée sous la stricte surveillance des moukhabarat (services de renseignements militaires), dans une volonté délibérée du régime d’avoir une administration religieuse réduite, afin d’éviter la présence de sunnites conservateurs religieux, l’arrivée de Sayyed en 2007 a initié une politique de nationalisation dans le domaine religieux. Bien qu’il n’ait pas pour intention de contester le pouvoir, le ministre y a vu le moyen de réorganiser une institution gérée par des sunnites orthodoxes afin d’éviter que le politique n’interfère dans le dogme, à l’image des déclarations de Hassoun. En dépit de ce nouveau décret, les répercussions de la suppression de la fonction de grand mufti ne seraient pas si importantes, estiment des observateurs. « Cette décision est vue comme une gifle symbolique mais ne va pas réellement changer la donne car le poste de grand mufti n’existe plus en pratique depuis un demi-siècle. Alors que les fatwas émises par lui étaient extrêmement rares, le grand mufti était davantage une sorte de chef des relations publiques religieuses plutôt qu’une autorité morale qui représentait les sunnites, souligne Thomas Pierret. De plus, personne ne va verser de larmes sur Hassoun car la plupart des Syriens le détestaient. »

Ce n’est pas la première fois que davantage de pouvoir est conféré par le régime syrien au ministère du Wakf, chargé de la gestion des affaires religieuses dans le pays. Mais cette fois-ci, la décision est symbolique. Le président Bachar el-Assad a émis un décret, ayant pris effet lundi, supprimant le poste de grand mufti de Syrie, qui représente la plus haute autorité sunnite dans le pays, a annoncé mardi l’agence de presse officielle SANA. Ce texte force le cheikh Ahmad Badreddine Hassoun, qui occupait cette fonction depuis plus de seize ans, à prendre sa retraite, alors que ses attributions seront désormais assurées par le Conseil de jurisprudence islamique, un comité d’experts de 42 membres dépendant du ministère du Wakf, précise le décret. Cet organe aura désormais le droit d’émettre des avis religieux...
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