Critiques littéraires Roman

Là où est ton trésor…

Là où est ton trésor…

Le Roi des Indes de Jabbour Douaihy, traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols, Actes Sud/L’Orient des Livres, 2021, 224 p.

Les écrivains n’ont pas besoin d’académies pour devenir immortels. Depuis que Jabbour Douaihy a quitté ce monde, il continue à nous « envoyer » des écrits d’ailleurs, par le truchement de ses interprètes dont le métier est précisément de faire truchement. Preuve que la traduction est un peu le langage des anges. Et c’est Stéphanie Dujols qui joue pour Sindbad/Actes Sud le rôle des séraphins, dans l’excellente traduction qui nous en est livrée quelques semaines après la disparition de l’auteur, du Roi des Indes, le roman de Douaihy initialement paru en arabe chez Dar al-Saqi en 2019. Une belle invitation posthume à se plonger dans l’univers d’un prodigieux conteur que l’on sait attaché par tous ses fils à son village au nord du Liban, mais attaché comme peut l’être une montgolfière. C’est-à-dire qu’au cours du récit, il faut toujours s’attendre à ce qu’il coupe une corde pour que tout bascule, et qu’il coupe ensuite une à une toutes les autres pour que ce petit point de lumière sous lequel il a posé sa page recouvre tout l’univers.

D’emblée, on est plongé dans le terroir de ce Mont Liban de tous les dangers. Cerises, fromage de chèvre, printemps finissant et ce moment à la fois magique et embarrassant entre tous, pour tout Libanais familier des malices de l’histoire : le retour d’un émigré. La saga de quatre générations va se dérouler en 222 pages trop vite passées, et commence par la grande aventure de Philomène, la fondatrice qui, à trop bien conjurer son propre malheur, fait involontairement celui de sa descendance.

Après une présentation pittoresque de l’histoire – ou vaut-il mieux dire de la « tradition » – de l’émigration au Liban, Douaihy installe le décor d’un roman noir. Zakaria, comme tous ceux qui l’ont précédé sur les bateaux en partance, a l’air « déboussolé par la mer ». Plutôt mutique, il semble alourdi, en plus de ses valises, d’un flacon de verre et d’un tube en aluminium cacheté. Tout cela est déjà bien mystérieux, mais le mystère s’épaissit davantage quand Zakaria est découvert par des randonneurs, adossé à un rocher, un trou au niveau du cœur. Pire, alors que la gendarmerie est appelée à la rescousse, un policier remarque le révolver jeté non loin du corps et le dérobe pour le vendre. D’autres objets personnels, parmi lesquels le portrait d’une fillette cousu à son linge de corps, vont fournir la matière du récit de la vie rocambolesque de Zakaria, fils d’Ibrahim Moubarak, petit-fils de Philomène.

L’homme va rouler sa bosse de Paris aux États-Unis en passant par l’Afrique et Saint-Paul-de-Vence. Il va courir le guilledou, fuir avant de s’attacher, diriger des restaurants, étudier le vin et la vigne, culture pluviale pour terres arides.

Car Zakaria est l’héritier d’un terrain maudit, dans un village mixte du Mont-Liban, enclavé en territoire druze et interdit d’accès par une famille liée à la sienne par une longue inimitié. Maudit, ce terrain l’est aussi parce que Philomène, qui en a fait l’acquisition après s’être enrichie en Amérique de la plus drôle des manières, a décidé de ne le léguer qu’à un seul de ses enfants, Ibrahim père de Zakaria, en recourant à une finasserie juridique. Mieux, elle a confié à ce fils un secret qu’elle ne l’a autorisé à transmettre qu’à son propre fils : elle aurait enfoui dans les fondements de la grande demeure qu’elle s’est également fait construire un coffre rempli de pièces d’or « anglaises ». Si quelqu’un s’avisait de faire creuser pour le récupérer, la maison s’abattrait sur lui. « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur », est-il écrit dans Matthieu 6:21. C’est l’explication que donne Émilie, mère de Zakaria, une femme instruite, de ce secret bizarre inventé par son étrange belle-mère : elle aurait ainsi planté le trésor familial en un lieu où ses descendants auraient toujours leur cœur.

Le fil rouge de ce conte attachant dont les rebondissements sont liés à la tragique histoire du Liban et aux diverses impérities de l’administration qui rendent l’application de la loi impossible et la réconciliation de même, est le son d’un violon que Philomène écoute avec émotion sur le bateau qui l’emporte par-delà l’horizon, que Zakaria retrouve dans une rue de Paris et qui se concrétise en un tableau de Chagal qui a peut-être quelque chose à voir avec sa mort. On croisera aussi une fillette dont le sort, ce papillon qui battait des ailes à Saratoga Springs, va provoquer une tornade à Tall Safra.


Le Roi des Indes de Jabbour Douaihy, traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols, Actes Sud/L’Orient des Livres, 2021, 224 p.Les écrivains n’ont pas besoin d’académies pour devenir immortels. Depuis que Jabbour Douaihy a quitté ce monde, il continue à nous « envoyer » des écrits d’ailleurs, par le truchement de ses interprètes dont le métier est précisément de faire truchement. Preuve que la traduction est un peu le langage des anges. Et c’est Stéphanie Dujols qui joue pour Sindbad/Actes Sud le rôle des séraphins, dans l’excellente traduction qui nous en est livrée quelques semaines après la disparition de l’auteur, du Roi des Indes, le roman de Douaihy initialement paru en arabe chez Dar al-Saqi en 2019. Une belle invitation posthume à se plonger dans l’univers d’un prodigieux conteur que l’on...
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