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Idées - Lettre ouverte

M. Mikati, ne bloquez pas la réforme et l’innovation

M. Mikati, ne bloquez pas la réforme et l’innovation

Le Premier ministre désigné Nagib Mikati s’adressant à la presse au palais de Baabda, le 26 juillet 2021. Photo Dalati et Nohra

Le Liban est au fond du gouffre. De cette nation jadis exemplaire à bien des égards dans cette partie du monde, il ne reste que quelques miettes dont ne peuvent même pas bénéficier la majeure partie des citoyens occupés à compter les coups qu’ils encaissent. Dans ce contexte de crise profonde et multidimensionnelle, la crédibilité de notre gouvernement ne tient plus qu’à quelques fils ténus, et en particulier celui de la plateforme Impact (plateforme interministérielle et municipale d’évaluation, de coordination et de traçage). Cette plateforme, qui a réussi à vacciner plus de 1,5 million de citoyens selon les normes et priorités stratégiques requises pour contenir la crise du Covid, a été développée et opérée depuis mars 2020 sous l’égide de l’Inspection centrale. Une institution qui, dans une situation désespérée où tous les repères ont été perdus, a tenu bon contre vents et marées. Or voilà qu’à présent vous risquez de la décrédibiliser, elle aussi.

Telle est en effet la seule conclusion logique que l’on peut tirer de votre courrier à l’Inspection centrale en date du 1er octobre 2021 (dont le contenu a fuité hier sur le site al-Liwaa), dans lequel vous demandez à cette dernière de se soumettre à vos services et, du fait même, de renoncer à son indépendance et sa liberté d’investigation, d’inspection et de collecte des données « relatives à la structure des administrations, au cadre juridique, à la planification stratégique, aux ressources humaines, aux bâtiments, aux actifs, aux systèmes informatiques, aux archives, à la gestion financière ». Vous réclamez à l’Inspection centrale de « s’abstenir d’adresser des demandes aux administrations publiques » de ce type, « à moins que ces demandes ne soient traitées par le président du Conseil des ministres et suivent ses directives ». Une telle demande nous semble contrevenir à l’esprit même de la loi du 10 mars 2017 relative au droit à l’accès à l’information et implique de fait de renoncer à la seule source crédible encore dans ce pays que la corruption ronge et de nous aligner sur une communication officielle qui manipule impunément les données, croyant ainsi pouvoir encore, et sans vergogne, tromper la communauté internationale sur la réalité désespérante du pays. Mais non, nous ne serons pas complices de cette entreprise désespérée qui, en tout état de cause, ne fera que décrédibiliser encore plus un pays qui n’a pas arrêté de se ridiculiser sur la scène internationale ces dernières années.

Depuis plusieurs mois, les services de l’État, ceux qui vous ont précédé et, hélas, à présent les vôtres, nous ont combattus sans relâche. Comment interpréter autrement les fuites dans la presse (et notamment dans trois articles d’al-Akhbar publiés respectivement le 13 septembre et le 8 octobre derniers) de documents encore confidentiels – sur l’utilisation de la plateforme pour la carte de rationnement ou de rapports de sécurité sur l’utilisation « suspecte » de certains de ses serveurs – et de confidences de membres de l’administration nous accusant d’être à la solde de l’étranger.

Mais l’enfumage, qui ne trompe plus personne, est visiblement la façon de procéder de ce régime et de l’« État profond » qui le sert, et auxquels nous espérons que vous ne vous rallierez pas. Il est tellement facile d’accuser le bon sens d’être au service d’une intelligence étrangère quand il ne s’aligne pas sur la manipulation des données.

Rappelons que l’Inspection centrale, dont dépend la plateforme Impact, est un organe de contrôle et de conseil transversal, rattaché administrativement à la présidence du Conseil des ministres et créé au tout début du mandat du président Chéhab, en décembre 1959, souvent considéré comme le père du service public libanais.

L’article 2 du décret-loi n° 115/1959 (relatif à la création de l’Inspection centrale) définit les fonctions principales de l’Inspection centrale comme suit : superviser les administrations et institutions publiques et les municipalités ; chercher à améliorer les processus administratifs ; fournir des conseils aux autorités administratives ; coordonner l’ensemble des opérations conjointes entre différentes administrations ; et réaliser les études, investigations et travaux confiés par les autorités. En juillet 1996, un service informatique, rattaché au secrétariat de l’Inspection centrale, est créé et rajoute les compétences nécessaires pour assurer la transition progressive vers l’e-gouvernement.

Cependant, le poids de l’Inspection centrale s’est petit à petit réduit, notamment durant la période de la guerre, mais également dans les années 1990, au moment où les divers pouvoirs exécutifs ont pu percevoir cette institution pérenne, indépendamment des aléas politiques, comme une menace potentielle à leur liberté de mouvement. Ainsi, au fur et à mesure des départs à la retraite, les effectifs ne seront plus renouvelés, réduisant de fait le pouvoir de cet organe de contrôle, mais sans jamais vraiment remettre légalement en cause ses prérogatives.

Depuis le début de la pandémie, les effectifs, notamment des services informatiques, de l’Inspection centrale ont été gonflés par l’apport des ressources humaines d’Impact, soutenues financièrement par le gouvernement britannique. En outre, Impact a permis d’optimiser les ressources humaines existantes à l’Inspection centrale en les dotant d’instruments numériques efficaces.

Aujourd’hui, la plateforme est la seule source d’information crédible internationalement pour fournir un cliché réaliste de la situation du pays. En accord avec le droit d’accès à l’information et en pleine transparence, les données sont disponibles à tous. Il est dès lors trop facile de l’accuser de collusion avec des services étrangers quand la stagnation est le mot d’ordre qui prévaut localement. Mis à part l’absence totale d’initiative qui caractérise l’action publique nationale, par quoi peut-on la remplacer ? Et dans quel but ?

Ici, à Impact, nous sommes un groupe de jeunes universitaires qui croient encore en leur pays, et qui ne ménagent ni leur temps ni leur énergie pour tenter de le relever des décombres où il a été abandonné. Notre approche n’est pas dogmatique, et encore moins communautariste, elle essaie tout simplement d’instiller de la science dans un domaine laissé, au mieux, à l’improvisation la plus totale, ou, pire, à toutes les manipulations possibles et imaginables. De fait, le numérique et, au-delà, l’intelligence artificielle sont les pires ennemis de l’establishment clientéliste, car ils soumettent la parole officielle au jugement de la science.

Monsieur le Premier ministre, permettez-nous de vous dire que la décision du 1er octobre va à l’encontre de la réforme. C’est par la transparence, et par la transparence uniquement, que nous parviendrons tous ensemble à redonner à ce pauvre pays à terre un semblant de crédibilité sur la base de laquelle nous pourrons reconstruire son économie dévastée par des décennies de mauvaise gouvernance.

Nous vous invitons également à mener une enquête interne pour mettre fin aux manœuvres et « fuites » visant à instrumentaliser l’opinion et paralyser notre action, et à sanctionner les responsables qui, dans votre bureau même, se livrent à de tels agissements.

Le temps joue contre nous et nous ne pouvons plus, ni vous ni nous, nous permettre de tergiverser. Nous vous en conjurons, Monsieur le Premier ministre, joignons nos forces, donnons l’opportunité à cette formidable jeunesse encore prête à s’investir dans l’avenir de ce pays de construire un futur digne de ce pays qui n’en peut plus d’attendre qu’on lui tende une main secourable. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que l’avenir nous appartiendra, et que nous aurons un « impact ».

Par L’équipe d’Impact

L’équipe en charge de la plateforme Impact est constituée de 50 ingénieurs, juristes, politistes, économistes et autres experts venus du monde universitaire.


Le Liban est au fond du gouffre. De cette nation jadis exemplaire à bien des égards dans cette partie du monde, il ne reste que quelques miettes dont ne peuvent même pas bénéficier la majeure partie des citoyens occupés à compter les coups qu’ils encaissent. Dans ce contexte de crise profonde et multidimensionnelle, la crédibilité de notre gouvernement ne tient plus qu’à quelques...

commentaires (6)

Tout à fait inacceptable! Pourquoi ne pas mener une campagne sur les réseaux sociaux d'abord pour faire prendre conscience à la population de la gravité de cette décision du ministre et surtout pour faire pression sur le gouvernement. Il faut absolument faire arrêter cette circulaire et s'il le faut passer par les ambassades des pays donateurs .... Est-ce que l'OLJ pourrait participer à cette campagne d'information et de pression?

ELIAS SKAFF

09 h 38, le 10 octobre 2021

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Commentaires (6)

  • Tout à fait inacceptable! Pourquoi ne pas mener une campagne sur les réseaux sociaux d'abord pour faire prendre conscience à la population de la gravité de cette décision du ministre et surtout pour faire pression sur le gouvernement. Il faut absolument faire arrêter cette circulaire et s'il le faut passer par les ambassades des pays donateurs .... Est-ce que l'OLJ pourrait participer à cette campagne d'information et de pression?

    ELIAS SKAFF

    09 h 38, le 10 octobre 2021

  • Mr. Mikati was hired to implement structural reforms, transparency, and digital government. Instead, in his first month as prime minister, he takes steps to curtail the work of IMPACT, which runs counter to what he was hired to do. Parliament should legislate to stop his charade and force the hand of the Prime Minister to let the IMPACT team do its job.

    Mireille Kang

    01 h 48, le 10 octobre 2021

  • Quoi de plus néfaste à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas comprendre la vérité et la transparence qu’offre la science des chiffres… C’est peut être trop leur demander. A moins que ce ne sois encore une fois, la mise en place d’un plan machiavélique dont ils sont les champions eux qui ont tenu bon contre vents et marées

    Paul Chammas

    13 h 18, le 09 octobre 2021

  • Inadmissible! Ayant été témoin de l’efficacité de la plateforme Impact durant la campagne de vaccination, je pense qu’une telle démarche ne s’expliquerait que par le clientélisme et l’opportunisme de la classe dirigeante qui veut contrôler la distribution des aides sociales afin d’influencer les votes.

    Zahar Roula

    12 h 38, le 09 octobre 2021

  • Ce pays commence à avoir le visage orwellien de n’importe quel régime autoritaire de la planète: tout ce qui se met en son travers est accusé de collision avec l’ennemi bien pratique qui, s’il n’existait pas, serait inventé.

    AntoineK

    11 h 38, le 09 octobre 2021

  • CHERCHE-T-ON A JETER LA CHARGE SUR LE DOS DU BAUDET... OU LE BAUDET S,ATTIRE SUR SON DOS LA CHARTGE ? A SUIVRE !

    SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

    00 h 49, le 09 octobre 2021

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