Critiques littéraires Essai

Comment finir une vie d’écrivain ?

Comment finir une vie d’écrivain ?

D.R.

La Vie derrière soi d’Antoine Compagnon, éditions des Équateurs, 2021

Terminant sa carrière de professeur au Collège de France après quinze années où, titulaire de la chaire de littérature française moderne et contemporaine, son enseignement attirait des foules passionnées, Antoine Compagnon signe La Vie derrière soi comme pour boucler un cycle, lui qui concluait déjà sa leçon inaugurale en annonçant son projet de « soutenir que la dépossession de la littérature, entamée depuis longtemps, peut-être depuis toujours, ne prendra jamais fin » (« parce qu’elle appartient au mouvement même – odi et amo – de la littérature et de la modernité, et parce que c’est sa fragilité – celle de Roman Jakobson devant un sonnet de Du Bellay – qui rend la littérature désirable »). Déjà il évoquait la précarité du fait littéraire.

Aujourd’hui il interroge la pertinence de l’écriture de l’auteur vieillissant dans un monde qui se transforme à toute vitesse et qu’il pourrait ne plus séduire, auquel il pourrait n’avoir plus rien à dire. « Comment finir une vie d’écrivain ? », un sujet crépusculaire – et par définition flamboyant – sur lequel ce proche de Roland Barthes a choisi de se pencher à la suite d’un deuil personnel : « J’avais été touché (…) par la perte d’une personne qui m’était très proche, Patrizia Lombardo (NDLR : écrivaine et professeure de littérature française à l’université de Genève), que j’ai accompagnée dans ce que l’on appelle “une fin de vie” ». Spécialiste de Baudelaire et de Proust, Compagnon va les invoquer tout au long de sa recherche, et ce mot de « recherche » n’est pas, dans ce contexte, anodin, s’agissant d’un cheminement à travers les méandres du deuil et le défi que celui-ci pose à la littérature.

Tout à coup, celui dont un fervent public est prêt à faire des heures de queue pour assister à ses cours fait des cauchemars de salle vide. Il songe au « Vieux Saltimbanque », poème en prose du Spleen de Paris de Baudelaire : « Je vis un pauvre saltimbanque, voûté, caduc, décrépit, une ruine d’homme (…) et je me dis : Je viens de voir l’image du vieil homme de lettres qui a survécu à la génération dont il fut le brillant amuseur. »

C’est une exposition à la Bibliothèque nationale de France qui va donner la première impulsion à cette interrogation autour de l’ambiguïté du mot fin : à la fois terme et but, élan et arrêt. Il s’agit de Manuscrits de l’extrême, où s’alignent « des textes rédigés dans des conditions extraordinaires ». L’un de ses documents est l’agenda de Nathalie Sarraute, ouvert à la date de la mort de son mari. Il y est simplement marqué « 5h ». « Pas de meilleure définition, suis-je tenté de dire, de la fin de la littérature », souligne Compagnon au sujet de cette note effroyablement laconique : « La littérature s’arrête là, à 5h. »

Il ne s’agira pas uniquement d’écrivains dans cet ouvrage d’une richesse comme seul Antoine Compagnon peut en offrir, mais également d’artistes, de musiciens. Et même s’il y a « quelque chose de profondément désenchanté dans le recours à la citation », la foultitude de citations qui émaillent les pages sont autant de relais pour approfondir le propos dont une des conclusions présente les divers ouvrages d’écrivains majeurs comme une œuvre chorale qui serait au final, dans ses convergences et dans sa multiplicité, le fait d’un seul auteur. Ce beau titre, La Vie derrière soi, est d’ailleurs évidemment un écho à La Vie devant soi de Romain Gary qui s’intéresse, lui, à une fin de vie unique, celle de Madame Rosa, la vieille prostituée qu’accompagne avec tant d’amour son protégé Momo.

Le 12 janvier dernier, date de son dernier cours, Compagnon affirmait sur France Inter, dans l’émission de Léa Salamé que « le professeur doit “insatisfaire”, laisser ses auditeurs perplexes, qu’ils sortent du cours avec des questions. Se sentent plus intelligents. » On n’aura pas de réponses en refermant ce livre qui ressemble à un sanctuaire des œuvres dernières et une chorale de cygnes modulant leur dernier chant. Mais on se sentira sans aucun doute plus intelligent.



La Vie derrière soi d’Antoine Compagnon, éditions des Équateurs, 2021Terminant sa carrière de professeur au Collège de France après quinze années où, titulaire de la chaire de littérature française moderne et contemporaine, son enseignement attirait des foules passionnées, Antoine Compagnon signe La Vie derrière soi comme pour boucler un cycle, lui qui concluait déjà sa leçon...

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