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Lifestyle - Parution

Du méga-monocle coloré aux lunettes de soleil, des siècles d’histoire(s)

À lui tout seul, Elton John aurait acheté 20 000 paires ! Michel Dalloni, auteur de « Lunettes noires », paru en mai dernier aux éditions La Tengo, relate la saga de cette industrie qui génère 20 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel.

Du méga-monocle coloré aux lunettes de soleil, des siècles d’histoire(s)

Jack Nicholson jamais sans ses lunettes. Photo AFP

« Avec mes lunettes de soleil, je suis Jack Nicholson. Sans elles, je suis gros et j’ai 60 ans ! » aime à rappeler l’inoubliable interprète du film de Stanley Kubrick, Shining. Dans Lunettes noires, livre inédit, richement documenté et truffé d’anecdotes, Michel Dalloni, ancien directeur de la rédaction de L’Équipe, raconte l’invention et l’évolution des verres teintés, et leurs liens étroits avec le monde du cinéma, du rock, de la littérature, de la mode, du sport et aussi de la politique. Car on chausse les lunettes noires aussi bien pour se protéger que pour « voir sans être vu » ou encore pour « marquer son pouvoir ». Elles font office de rempart autant qu’elles attirent l’attention. « Là est toute leur ambivalence. Celui qui porte des lunettes noires reste une fascinante énigme sur laquelle on peut projeter le meilleur comme le pire. Elles ont le pouvoir de libérer l’imagination de celui qui les regarde », analyse Michel Dalloni. Le revers de la médaille ? « Elles sont parfois porteuses de stéréotypes négatifs, constate Nicolas Guéguen, chercheur en sciences du comportement, et professeur de psychologie sociale à l’université de Bretagne-Sud. « J’ai fait des tests dans la rue. Lorsque quelqu’un qui porte des lunettes noires laisse tomber des affaires, seulement 10 % des personnes autour sont prêtes à l’aider. Car une peur s’est installée. » Un sentiment dont ont largement profité les dictateurs. De Hitler à Kadhafi en passant par Pinochet et Nicolae Ceaușescu, ils étaient nombreux à dissimuler leur regard. « Ils cherchaient à créer ainsi volontairement un malaise. C’est un trait de puissance », explique le psychanalyste Jean-Pierre Winter dans Lunettes noires. Certains les ont portés jusqu’au bout, comme Robespierre « le sanguinaire incorruptible » de la Révolution française, qui est monté à l’échafaud sans quitter ses lorgnons teintés en bleu vert.


Michel Polnareff et ses inséparables lunettes blanches en 1984. Photo Michel Clement/ AFP

Des Goldoni, pour les doges

Cet accessoire est né il y a près de 2 000 ans. Au Colisée, l’empereur Néron assiste au combat des gladiateurs. Le soleil cogne fort, et l’aveugle au point de l’empêcher de suivre la bataille. Fulminant, il joue nerveusement avec les pierres précieuses déposées dans un calice près de lui. Et voilà qu’il s’empare d’une grosse émeraude qu’il porte à ses yeux. « Miracle !

Aucun rai de lumière ne parvient à brûler sa cornée (…) Néron vient d’inventer l’écran solaire minéral », raconte Michel Dalloni. Il faudra attendre le XIIe siècle pour voir apparaître les premières lunettes noires. La Chine va s’en charger. Irrités à l’idée que les justiciables puissent lire leurs expressions à l’heure du verdict, les magistrats seront équipés de pince-nez puis de bésicles à branche, dotées de lentilles teintées. À la même époque, les Européens – qui utilisent la « pierre de lecture » (loupe grossissante) pour déchiffrer les textes enluminés – n’ont encore rien trouvé pour protéger leurs yeux du soleil. Le coup de pot viendra vers la fin du XVIIe lorsqu’un maître verrier de Murano, fabriquant des lunettes de cristal pur pour la lecture, saupoudre sa pâte de verre d’un soupçon de néodyme. Cette terre rare qui donne au verre une belle couleur émeraude et lui confère d’exceptionnelles propriétés filtrantes va permettre aux doges de se pavaner sur les eaux du Grand Canal avec leurs binocles miraculeux. Deux variantes seront développées au

XVIII e siècle : les Goldoni en hommage à l’auteur dramatique vénitien Carlo Goldoni, et sa version épurée, la gondole. « De loin, on dirait une raquette de ping-pong ; de près elle ressemble à un méga-monocle à verre plat et coloré », écrit Michel Dalloni. L’année 1841 sera toutefois un tournant décisif dans l’histoire des lunettes. Dans son laboratoire de l’École supérieure d’enseignement des sciences de Mulhouse (Haut-Rhin), Paul Schutzenberger prépare l’avenir. Le plastique commence à faire parler de lui. Et l’acétate de cellulose peut être aisément coloré. Après sa mort, les frères suisses Camille et Henri Dreyfus vont développer le principe. Et bientôt tout le monde chaussera des Persol, des Oakley, des Vuarnet, des Mikli, ou encore des Lasry et des Ray-Ban. En 2020, ces dernières pointaient au dixième rang du classement annuel des marques les plus recherchés sur Google, selon le site britannique Money.


La couverture de l’ouvrage. Photo DR

Le rêve américain

Les fameuses lunettes Ray-Ban ont été inventées par deux Américains d’origine allemande, Henry Lomb et John Jacob Bausch. Fuyant la répression de la révolution allemande de 1848, les deux amis s’étaient installés à Rochester, dans l’État de New York, aux États-Unis. Le premier était ébéniste ; le deuxième polisseur de lentilles chez un fabriquant d’objectifs pour chambres photographiques. Ensemble, ils vont créer un fleuron de l’industrie optique, en utilisant la volcanite pour fabriquer des montures de lunettes, des objectifs photographiques, des verres de lunettes, des jumelles et des télescopes.

Les deux amis voient grand. En 1902, ils implantent une unité de fabrication de verres à Francfort, en Allemagne. Et ouvrent des magasins à Paris, Londres, Tokyo et Saint-Pétersbourg. En 1908, Henry Lomb meurt. En guise d’hommage, son acolyte John Jacob Bausch crée une société par actions sous le nom de Bausch & Lomb Optical Company Inc.(B&L). À la demande des pilotes de l’United States Army Air Service qui souffraient de l’inconfort oculaire causé par la lumière, la société optique planche sur des lunettes protectrices, panoramiques et enveloppantes. Après dix années d’études et d’essais, naît le 7 mai 1937 le modèle Aviator. « Et puisqu’il s’agit littéralement de bannir les rayons – en anglais Banish the Rays – l’abréviation sera Ray-Ban », explique Dalloni. Le succès est au rendez-vous. Tout le monde veut ressembler à un pilote. B&L décide alors de commercialiser des versions grand public dont les Wayfarer, première monture androgyne qui séduit les femmes et les hommes notamment Ray Charles, Bob Dylan ou Billy Joel, qui lors de ses concerts en Union soviétique en 1987, « en jette 500 exemplaires aux fans surexcités », signale l’auteur de Lunettes Noires. Mais la relation entre la société optique et les États-Unis se détériore lors de la Seconde Guerre mondiale, en raison de la convention passée en 1921 entre la B&L et la maison allemande Carl Zeiss. Qu’à cela ne tienne, B&L s’impose en Europe et au Japon, avant de faire un retour triomphal en Amérique via les célébrités.

Dans L’Équipée sauvage (1953), Marlon Brando porte son Aviator Ray-Ban ; suivi par le tennisman Arthur Ashe, premier noir à remporter un tournoi de grand chelem (US Open 1968), Sam Shepard (L’Étoffe des héros), et Tom Cruise (Top Gun). Ou encore par Jennifer Lopez et Julia Roberts qui s’entichent à leur tour de la paire Aviator. Celle-ci sera également « le compagnon de clandestinité favori des militants d’extrême droite », rappelle l’auteur. Fascistes italiens et anciens de l’OAS les portent au nez. Et les Proud Boys (milice pro-Trump) qui ont participé à l’assaut contre le Capitole en janvier 2021 les ont arboré « comme symbole de la toute-puissance américaine ». Ils ignoraient cependant que Ray-Ban était tombé dans l’escarcelle de la multinationale franco-italienne Essilor Luxottica...


L’affiche du Festival de Cannes 2014 mettant à l’honneur Marcello Mastroianni.

La cigogne au repos

Cependant Ray-Ban va batailler ferme face au grand jeu de son rival, l’Italien Giuseppe Ratti, père des lunettes Persol. Durant la Grande Guerre, cet opticien-photographe crée les Protector pour équiper les aviateurs du roi Victor-Emmanuel III. « Les premiers modèles se déclinent en verres ronds, fumés, cerclés de caoutchouc pour coller au visage et maintenus sur la tête par des bandes élastiques. Ils sont livrés dans une boîte métallique, frappée du profil d’une cigogne au repos. » Les soldats italiens en raffolent et les forces armées suisses et américaines les réclament. C’est un grand succès. Ratti, qui continue à peaufiner sa production, collectionne les brevets, dont le Meflecto, premier système de branches flexibles au monde. En 1955, le modèle Cellor 714 qui a exigé « dix étapes de fabrication supplémentaires », est adopté par des icônes du cinéma italien, le réalisateur et maître du néoréalisme Vittorio de Sica de même que Marcello Mastroianni qui le portera dans La Dolce Vita et Divorce à l’italienne. Persol ambitionne toutefois de pénétrer le marché américain. Le 7e art sera son allié, grâce à Steve McQueen pour qui les Persol étaient les lunettes fétiches. « Le modèle 714, toutes versions confondues, porte désormais son nom ». Elles seront notamment portées par Arnold Schwarzenegger dans Terminator 2 et Le jugement dernier, par Bill Murray dans Lost in Translation, et par une brochette de James Bond, entre autres. Une époque fantastique pour la marque à laquelle son créateur Giuseppe Ratti, n’aura pas assisté, puisqu’il est mort en 1965. Son entreprise est rachetée en 1995 par le groupe italien Luxottica, numéro 1 mondial de la lunetterie.


Jack Nicholson en 2001. Photo John Mathew Smith/Creative commons

Le Frenchie s’impose

Après une pause chez le roi des lunettes plastiques, Foster Grants, l’auteur emmène le lecteur dans les coulisses du lunetier Mikli. Mikli (de son vrai nom Alain Miklitarian) est le chouchou des créateurs parisiens des années 80 et 90. Mêlant design et qualité, ses collections « ont marqué les esprits. Tout comme elles ont assommé la concurrence par leur joie de vivre et leur irrévérence », écrit Malloni. Avec lui, « l’histoire de la lunette se décompose désormais en deux époques, l’avant et l’après-Mikli », estime la réalisatrice et écrivaine Marie-Ange Poyer. Lancé par Chantal Thomas, le Frenchie est réclamé par les jeunes couturiers de l’époque. Claude Montana, Jean-Paul Gaultier, Anne-Marie Beretta, Corine Cobson, Hervé Leger, Marithé et François Girbaud, ainsi que le designer Philippe Starck se l’arrachent. « En une saison, ces lunettes arpentent les podiums de 17 défilés. » Même le magnat de Rochester, Bausch & Lomb, qui n’a jamais délégué sa création, lui en commande une collection. En 2005 un réseau de franchise d’une trentaine de boutiques Mikli est lancé à travers le monde, y compris au Japon où ses lunettes font un malheur. Mais au fil des années, « le bling-bling a grignoté le chic. Les tendances ont emporté la mode. Les influenceurs ont succédé aux branchés », déplore Michel Dalloni. Fin 2012, moyennant 90 millions d’euros, la société française passe sous contrôle de l’Italienne Luxottica.

L’apparition des montures à l’écran ou sur les podiums va faire la réputation et la fortune des marques lunetières. Public Impact, institut d’études spécialisés « en écoute client » estime « à +15% le gain de notoriété de la marque ou du produit, le retour immédiat sur investissement à +440% et une efficacité deux fois supérieure à celle d’un spot publicitaire télévisé ».



« Avec mes lunettes de soleil, je suis Jack Nicholson. Sans elles, je suis gros et j’ai 60 ans ! » aime à rappeler l’inoubliable interprète du film de Stanley Kubrick, Shining. Dans Lunettes noires, livre inédit, richement documenté et truffé d’anecdotes, Michel Dalloni, ancien directeur de la rédaction de L’Équipe, raconte l’invention et l’évolution des verres...

commentaires (1)

C'est toujours un plaisir d'enrichir ma culture en te lisant, chère May. adel

Hamed Adel

10 h 19, le 22 septembre 2021

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Commentaires (1)

  • C'est toujours un plaisir d'enrichir ma culture en te lisant, chère May. adel

    Hamed Adel

    10 h 19, le 22 septembre 2021

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