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Culture - Entretien

Saïd Ghazal : J’écris pour partager mes déboires...

« Vincent, Nour et les autres », paru il y a quelques mois aux éditions L’Harmattan*, est le second roman de cet auteur libano-canadien. Entre autofiction et réflexion, exil intérieur et guerre libanaise, ce livre dense et sombre déploie sur plus de 300 pages les tourments d’un enfant du siècle.

Saïd Ghazal : J’écris pour partager mes déboires...

Saïd Ghazal, un auteur « iconoclaste ». Photo DR

Pour commencer, nous aimerions bien en savoir plus sur vous. Quel a été votre parcours ? Quand est née votre envie d’écrire ?

Je suis natif de Beyrouth que j’ai quittée pour Montréal le 18 novembre 1976, à cause d’un autobus qui avait pris le mauvais tournant en 1975. À Montréal, j’ai complété mes études universitaires en marketing. J’ai par la suite enchaîné des études de journalisme auxquelles j’ai coupé court quand la chance m’a souri pour occuper le poste d’assistant-professeur en sciences politiques à l’Université de Montréal et Concordia University, poste où je ne fis pas long feu car j’ai été séduit par une offre d’embauche dans un pays du Golfe.

C’est à l’âge de douze ans que le démon de l’écriture s’est manifesté chez moi, sous la forme la plus pure de la littérature qui est la poésie. À l’époque, j’étais un rimailleur qui gribouillait des poèmes en arabe d’une mièvrerie qui n’échappait pas à mon professeur – qui en froissait la feuille avec dédain avant de l’envoyer à la poubelle –, mais qui faisaient néanmoins gazouiller le cœur des jeunes filles.

À cette même période, j’ai commencé à lire les grands classiques (Molière, La Fontaine, Hugo, Dostoïevski et Zola…) puisés dans la bibliothèque de mon père, qui était un « livrovore ». Mais ce n’est qu’à Montréal que j’ai converti ma plume au français. Depuis, la langue française est devenue ma religion.


Sorti en mai 2021 en France, le roman de Saïd Ghazal est disponible à la Librairie Antoine. Photo DR

Dans « Vincent, Nour et les autres », vous abordez plusieurs thématiques : l’amour, la guerre, la littérature, l’histoire, l’identité, la filiation, les relations de pouvoir, d’amitié, de couple… Qu’est-ce qui a déclenché son écriture ?

Il y a toujours en moi une urgence de l’écriture, un besoin irrépressible en lien avec certains de mes démons qui remontent à l’enfance et l’adolescence. Les coucher sur papier m’aide à les exorciser. Mais ce qui a déclenché l’écriture de ce roman, c’est essentiellement le fardeau de l’exil forcé. L’exil est le rocher de Sisyphe que chaque Libanais pousse jusqu’au sommet de son désarroi, et cela depuis la nuit des temps (…) Le Liban n’a jamais traversé un siècle sans qu’il ne soit plongé dans une guerre, fratricide ou autre. L’exil en est la conséquence. Étymologiquement, le mot exil signifie « hors du sol ». (…)

La question identitaire est primordiale à mon sens. Perdre son identité, c’est se perdre soi-même. Je voulais en parler. Comme aussi du couple, pour qui le passage du « nous » au « on » sonne l’heure de la rupture.

On y ressent de forts accents du vécu. À quel point peut-on faire le rapprochement entre Vincent, Nour et vous ?

Vincent est mon alter ego, mon ombre, mon souffre-douleur, mon émancipation de mon complexe d’infériorité face au monde, ma rage longtemps intériorisée, ma glaire face à toutes les institutions vermoulues.

Votre écriture est très (voire même parfois trop !) élaborée. Vous parsemez vos chapitres de citations puisées dans la grande littérature française et, en même temps, la crudité de vos propos et le rythme parfois haché de vos phrases ramènent votre texte à sa contemporanéité. Est-ce que vous auriez aimé vous inscrire dans la tradition d’une écriture francophone classique ?

Ce que vous appelez crudité, je l’appelle « lire la vie dans le texte ». Brel disait « Je pisse comme je pleure ». Abstraction faite de la poétisation de l’acte de miction, Amsterdam demeure une chanson phare. Et l’obsession sexuelle de Houellebecq, qui se manifeste dans sa verdeur et son réalisme, ne fait-elle pas de lui l’auteur le plus lu dans le monde ?

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Pour ce qui a trait à ma stylistique, je me situe à mi-chemin entre Proust et Céline, auteurs que je place à la première marche du podium. Le style est dicté par le degré d’impulsion du sentiment qui me traverse et que je transvase aussi clairement que possible dans le texte. Si cette impulsion évoque la violence tant dans l’acte que dans le propos, alors je cède. Le mot aura toujours le dernier mot.

En choisissant de vous lancer dans ce roman sombre, porté par un antihéros subversif, cyclothymique, torturé, qui voue une haine inextinguible à sa mère et qui évolue dans un contexte de guerre et de violence, vous n’avez pas choisi la facilité. En particulier en cette période de crises au Liban comme ailleurs. À quel lectorat vous adressez-vous ? Et quel est le message que vous désirez véhiculer ?

Vous dites lectorat, je dis âme sensible, alerte consciente des écueils de la vie (…). Certes, j’écris pour être lu, mais foncièrement pour partager mes déboires, les « poires d’angoisse » que j’ai avalées depuis ma tendre enfance, à commencer par le système pédagogique stalinien qui primait à l’époque. Je n’écris pas en ayant le lecteur en tête. Écrire est pour moi une nécessité cathartique. Mon roman ne porte aucun message. Il se veut iconoclaste.

Il est en toute simplicité une introspection qui à un certain moment, du moins je l’espère, trouvera résonnance chez un lecteur.

L’un des chapitres de « Vincent, Nour et les autres » fait référence à ces familles chrétiennes syriaques rescapées des massacres qui ont eu lieu en Turquie au début du XXe siècle et qui vous avaient inspiré votre premier roman, « La Langue oubliée de Dieu » (Erick Bonnier Éditions). Pourquoi être revenu à nouveau sur ce sujet ? Y a-t-il une corrélation à faire avec ce que nous vivons aujourd’hui ?

Il est vrai que La Langue oubliée de Dieu puise son inspiration de l’exil de mes grands-parents maternels, duquel ma grand-mère ne s’est jamais remise. Elle l’a vécu deux fois. La première en quittant la Turquie et la seconde en s’évadant du Liban. La voilà enterrée non dans la même fosse que son mari au Liban mais en Suède, sous un édredon de neige qui fait claquer des dents même les morts. Son exil est passé de l’histoire à la mémoire. Et j’en suis le tributaire. On n’époussette pas l’exil de sa constitution existentielle d’un revers de la main, comme on le fait de pellicules tombées sur une veste.

L’exil ne propose pas une nouvelle vie. Il enterre celle qui nous attend. Dès lors, on devient passéiste. À l’heure qu’il est, les Libanais disent « je quitte ». Le verbe quitter porte en son pli un espoir de retour, car la porte du pays reste entrouverte. Mais ces Libanais se mentent à eux-mêmes. Le pays du Cèdre, tant qu’il est gouverné par des manœuvriers, des magouilleurs, des as des micmacs, ne se remettra jamais sur ses pieds.

Enfin, quelle phrase aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de ce livre ?

« Pour vaincre la vie, il faut que tu la dépasses », ou bien : « Allah est préoccupé à soigner son image depuis que l’homme l’a créé. »

*« Vincent, Nour et les autres » (L’Harmattan) est disponible à la Librairie Antoine.


Pour commencer, nous aimerions bien en savoir plus sur vous. Quel a été votre parcours ? Quand est née votre envie d’écrire ?Je suis natif de Beyrouth que j’ai quittée pour Montréal le 18 novembre 1976, à cause d’un autobus qui avait pris le mauvais tournant en 1975. À Montréal, j’ai complété mes études universitaires en marketing. J’ai par la suite enchaîné des études...

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