Il voulait depuis toujours partir sur la pointe des pieds, sans soutien artificiel et sans bruit.
Après deux mois à la lisière de la vie, il s’en est allé, privé du souffle de la pompe à laquelle il était relié, arrêtée brutalement par manque d’électricité.
Dans un pays sans repère, Camille Baz était une école de rigueur et de probité.
Le Camille professeur de médecine habitait dans ses souvenirs... Nous aimions l’écouter raconter ses batailles dans les dédales d’un monde professionnel bardé d’intrigues et de duplicités. Les anciens murs de l’Hôtel-Dieu de France résonnent encore de ses colères homériques, dénonçant inlassablement l’arrogance et les corruptions d’un système de santé qu’il a servi sans faillir pendant quarante années en pleine guerre, contre vents et marées.
Sans jamais chercher ni honneurs, ni palmes, ni médailles, ses gestes opératoires faisaient référence, et ses cours magistraux étaient toujours délicieusement relevés de clins d’œil artistiques et de citations poétiques.
Camille, l’homme, était quant à lui un océan de tendresse caché derrière un regard sévère. Exigeant d’abord envers lui-même, il était, en bon maronite, économe de ses mots, et usait du compliment avec parcimonie. Mais une petite phrase, un petit mot de son écriture fine suffisaient à vous mettre le cœur en joie avec plus de force et d’éloquence qu’un prix littéraire.
Camille le grand-père et l’arrière-grand-père était à fondre ; irrésistible lorsqu’il lisait à ses petits-enfants la comtesse de Ségur ou qu’il leur récitait Baudelaire. Les petits reprenaient ses vers comme une comptine avant même de savoir lire : « Ô douleur ! Ô douleur ! Le Temps mange la vie. »
Il aimait jardiner en solitaire, évoquant ses rares vrais amis partis tous avant lui. Entre deux coups de pelle et d’arrosoir, il répétait que la vie ne prenait sens que dans la terre et qu’à travers le printemps qui revient tous les ans.
Dans un dernier moment de lucidité, il avait demandé à lire Cyrano de Bergerac avec un verre de Perrier. Avec Mozart, ces compagnons de tous les jours l’aidaient à lutter contre l’imbécillité d’un pays sans gouvernance, plein de médiocrité, qu’il ne reconnaissait plus.
Le 22 août, il aurait dû fêter son anniversaire. Il aimait ce jour-là saluer le passage du temps en costume cravate, impeccable pour la journée. Nous partagions alors ensemble, générations confondues, quelques gourmandises. Ces jours-là, son œil pétillait malicieusement et il se permettait enfin la joie.
Retrouver son épouse « Mimi » sera cette année pour lui le plus beau des cadeaux.
Repose en paix, Camille, Don Quichotte éclairé au pays d’Hippocrate.
Tu es désormais au firmament des étoiles. Le mois d’août nous sera désormais encore plus détestable et le Liban un peu plus dans l’obscurité.
Dr Noha BAZ

