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Moyen-Orient - Éclairage

Interrogations multiples autour de la tenue prochaine des élections législatives en Irak

Insécurité, combines politiciennes, retrait de Moqtada Sadr… tout semble converger pour faire capoter la tenue du scrutin en octobre.

Interrogations multiples autour de la tenue prochaine des élections législatives en Irak

Une étudiante irakienne tient un drapeau et fait le signe de la victoire lors d'une manifestation antigouvernementale dans la ville de Najaf, le 28 janvier 2020. - HAIDAR HAMDANI / AFP

Le scrutin en Irak prévu dans deux mois et demi sous l’observation des Nations Unies pourrait être condamné d’avance. Et quand bien même se tiendrait-il, beaucoup questionnent d’emblée la légitimité des résultats. Car l’organisation des élections législatives se trouve enfermée dans une dynamique contradictoire. Le gouvernement de transition conduit par Moustafa Kazimi a beau les avoir conçues comme une réponse aux revendications de l’Intifada d’octobre 2019, une grande partie de ceux qui ont participé au mouvement assurent désormais vouloir les boycotter. En cause : le climat d’insécurité que font régner les milices - majoritairement affiliées à Téhéran - contre les voix critiques.

Alors que l’élimination par Washington en janvier 2020 du commandant de la force al-Qods Kassem Soleimani et d’Abou Mahdi el-Mohandis, le numéro deux du Hachd al-Chaabi - couplée à la propagation du coronavirus - avait assené un double coup à la mobilisation, la répression contre les activistes est peu à peu passée d’une violence indiscriminée à des assassinats ciblés, dans une ambiance d’impunité générale. Nombreux sont ceux qui dénoncent aujourd’hui un scrutin inéquitable dont plusieurs de leurs porte-drapeaux se sont retirés par peur pour leur vie. D’autant que la persistance de l’État islamique se conjugue aux exactions des factions chiites. Dernier exemple en date, l’attentat perpétré lundi dans le quartier populaire de Sadr City à Bagdad, à la veille de la fête de l'Adha. Bilan : 35 morts et une douzaine de blessés.

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Selon un communiqué de la haute commission électorale irakienne publié en juin, environ cent candidats se sont rétractés, sans que l’organisme ne puisse préciser s’il s’agit là de choix délibéré ou sous la pression.

Combines politiciennes
Tout semblait pourtant avoir démarré sur de meilleures bases après l’adoption d’une nouvelle loi électorale, approuvée par le Parlement en décembre 2019, puis ratifiée par le président Barham Saleh onze mois plus tard. Sur le papier, la réforme s’apparente à une avancée qui épouse les revendications des contestataires. En transformant chacune des 18 provinces irakiennes en plusieurs circonscriptions, elle vise ainsi à empêcher les partis bien établis de figurer sur des listes unifiées. Une stratégie qui leur avait permis auparavant de remporter sans coup férir tous les sièges d’une province spécifique. En théorie, l’établissement de districts plus petits permet aux électeurs de mieux connaître les concurrents indépendants et pousse les grands partis à présenter moins de candidats. D’où une réduction sévère de leur nombre qui passe de plus de 7.000 en 2018 à 3.244 aujourd’hui.

« Il s’agit d’un nouveau développement pour la démocratie naissante irakienne. En 2005, au cours de la première élection, l’Irak n’était réduit qu’à un district majeur. Puis il a été divisé en 18 provinces », commente Marsin Alshamary, chercheuse non résidente au Belfer Center de la Harvard Kennedy School. « Il est important d’avoir plus de représentation au niveau micro. Sinon la faute peut être rejetée d’un député à un autre de la même province ».

Mais pour beaucoup d’observateurs, si cela peut conduire à ce que de nouvelles têtes intègrent le Parlement, les fonds et l’ancrage local dont bénéficient les forces traditionnelles leur permettront de garder la main. « Il semble que les circonscriptions aient été divisées par les principaux partis politiques et cela est perceptible lorsque l’on observe qui est nommé dans quelle circonscription », fait remarquer Mme Alshamary.

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Surtout, les grands partis sont bien mieux rodés au jeu des alliances et des combines politiciennes. Preuve en est, l’officialisation en mai de la Coalition du pouvoir national de l’État se voulant de l’opposition, mais issue du système et rassemblant l’ancien Premier ministre Haïdar al-Abadi et le clerc chiite Ammar el-Hakim, à la tête du Mouvement de la sagesse nationale. Les contours de deux trios antagonistes ont par ailleurs semblé s’affermir au cours des derniers mois, bâtis autour des dissensions interchiites et interkurdes. D’un côté, des liens renforcés entre l’Union patriotique du Kurdistan (PUK), l’Alliance du Fateh menée par Hadi el-Amiri - bras politique de la coalition paramilitaire du Hachd al-Chaabi largement affiliée à Téhéran - et la coalition de l’État de droit conduite par l’ancien chef du gouvernement Nouri el-Maliki. De l’autre, c’est la logique inverse qui primait jusqu’à peu, à travers un rapprochement entre le trublion de la scène politique chiite, Moqtada el-Sadr, le parti démocratique du Kurdistan (KDP) - ennemi juré du PUK - et, de manière plus discrète, Moustafa Kazimi. Des intrigues qui résistent cependant mal aux manigances du clerc populiste. Ce dernier a annoncé il y a presque une semaine vouloir boycotter la course électorale... et cesser d’appuyer le gouvernement. Son initiative est perçue comme une stratégie visant à reporter les élections, le temps de redorer son blason dans un contexte de dislocation totale des services publics, alors même que les sadristes sont bien installés dans plusieurs ministères comme ceux de l’Électricité ou encore de la Santé.

Cornélien
Si la popularité de Moqtada el-Sadr s’effrite, elle reste néanmoins supérieure à celle de ses adversaires. Et c’est là que le bât blesse. Dans un entretien avec l’agence Shafaq News, le chef du groupe parlementaire Bayariq el-Khaïr, Mohammed el-Khalidi, a estimé qu’un boycott du scrutin par le mouvement sadriste pourrait faire chuter le taux de participation à 10%, à plus forte raison dans un contexte marqué par un appel à la défection venant des partis nés de l’Intifada d’octobre, ou bien plus anciens, comme le Parti communiste, qui s’était allié en 2018 aux sadristes dans le cadre de la coalition Saïroun. Dans ces circonstances, l’interrogation autour d’un report du scrutin à avril 2022 se fait de plus en plus pressante. Reste à savoir comment l’opinion publique réagira. Car il est un protagoniste qui pour l’heure ne s’est pas encore exprimé, mais qui pourrait faire pencher la balance : la figure tutélaire qu’incarne en Irak l’ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité religieuse chiite du pays, qui en 2005 avait encouragé les Irakiens à se rendre aux urnes pour finalement s’en remettre à leur libre arbitre en 2018, au cours d’un scrutin qui s’était illustré par un taux d’abstention très élevé.

« Concernant le boycott, on ne sait pas encore si cela va effectivement se produire et à quel niveau. Nous avons un boycott par l’électorat et un boycott par les nouveaux partis où ces derniers affirment qu’ils ne se présenteront pas. Mais toutes les nouvelles formations n’ont pas décidé de boycotter le scrutin et il y a encore des discussions en cours », explique Marsin Alshamary. « Le fait que Moqtada el-Sadr ne se présente pas ne les délégitime pas de la même manière que le boycott public peut le faire. L’organisation d’élections prévues pour être anticipées et pour répondre aux besoins des manifestants devrait en tenir compte ».


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