Beyrouth, le 4 août 2020. Photo M.A.
Depuis quelque temps, j’ai commencé à penser à la commémoration du 4 août, me demandant comment nous allions gérer ce jour qui a sonné le glas d’un pays qui ne sera plus jamais le même. Je me suis dit qu’il allait falloir être solides et solidaires, parce que notre trauma allait remonter à la surface. Mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que ce trauma commencerait sa remontée avant. En voyant, ces derniers jours, les visages des parents des victimes et leurs yeux remplis d’incompréhension, de ressentiment et de douleur face à la monstruosité de cette classe politique qui cherche à protéger certains des suspects ; en les voyant se faire tabasser par des soi-disant forces de l’ordre ; en les voyant manifester pour que justice soit faite, les flashbacks sont revenus à la charge. Et certaines images que j’avais totalement oubliées viennent troubler mes nuits. Ce n’est pas seulement ce que j’ai moi-même vécu ce soir-là qui me hante désormais. C’est ce que nous avons tous vécu. Mes proches et ceux que je ne connais pas…
Je me souviens de moi, debout dans le salon, au moment de la seconde explosion, les mains sur les oreilles, sentant le souffle entrer et ressortir, criant de peur parce que ne comprenant pas ce qui était en train de se passer. Je me souviens des fenêtres qui ont explosé, de la porte de la chambre de mon fils que je défonçais pour le trouver allongé par terre avec son amie, de gros morceaux de verre éparpillés sur le lit d’où il avait sauté subitement. Et puis le temps a pris sa course folle. Les alarmes des voitures étaient assourdissantes, les rues jonchées d’éclats de verre, de bois et de fer. Des clients blessés sortant de la supérette en face au moment même où j’appelais mon compagnon en hurlant pour lui dire qu’une explosion avait eu lieu en bas de chez moi. Supposition que nous avions tous faite durant les premiers instants après 18h7. Une immense fumée rose et violette avait envahi le ciel et je n’arrivais pas à joindre mes proches. Puis les images et les vidéos ont commencé à pleuvoir. Était-ce ce dépôt de feux d’artifice qui avait détoné? Cet incendie filmé de son balcon par ma cousine et par tant d’autres ?
Et le couperet est tombé… Beyrouth avait volé en mille morceaux. Elle avait été éventrée en l’espace de quelques secondes. Ce champignon qui ressemblait tant à ceux des explosions nucléaires était tellement immense que tout devenait invraisemblable. Et la mort a commencé allégrement sa danse macabre.
Je n’arrivais pas à joindre mes proches. Ni ma cousine qui habitait en face du port, ni ma tante à Mar Mikhaël, ni mes amis. Qu’était-il advenu d’eux? Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner entre deux coups de fil que j’essayais de passer. Une quarantaine de minutes après, je recevais un message me disant qu’on allait déposer chez moi mon meilleur ami, grièvement blessé. Impossible de joindre un médecin. Mon salon était recouvert de sang, de Bétadine et de serviettes devenues rouge carmin. Le visage de mon fils était pâle, et une heure après avoir administré des soins de fortune à notre ami, nous avons sauté dans la voiture en direction des urgences d’un hôpital où nous attendait un ami radiologue. Je ne me souviens pas de ce que j’ai vu dans cette salle. Je ne me souviens pas du carnage que m’a décrit mon compagnon. Tout comme je ne me souviens pas de la plaie profonde de mon ami que j’ai nettoyée. Je me rappelle juste des couloirs menant à la salle de radiologie. De l’attente interminable pour qu’il entre au bloc opératoire et de mon regard hagard à 1 heure du matin quand je me suis retrouvée dans le noir de cette ville que j’aimais tant.
Et l’horreur est entrée dans nos vies. La liste du nombre de morts s’alourdissait heure après heure, jour après jour, et je réalisais petit à petit que la plupart de mes amis avaient tout perdu ; avaient été blessés ; avaient échappé à la catastrophe par miracle.
Je me rappelle des rues de Beyrouth au petit matin du 5 août. De ces étages que nous avons grimpés inlassablement ; de ces gens qui avaient besoin d’aide ; de ces amis que nous avons croisés un balai à la main ; de ces gens perdus ; de ces sentiments insoutenables qui nous submergeaient. De ce Basecamp que nous avons monté à bout de bras; de ces milliers de repas que nous avons distribués ; de la solidarité des jeunes, des moins jeunes. Des pleurs, de la brûlure dans nos cœurs, des gens qui craquaient en silence…
Chaque jour qui passe, mes larmes coulent encore plus, mon cœur saigne quand je pense aux familles des victimes que nos politiciens sont en train d’assassiner une seconde fois. Et j’ai terriblement peur de cette date qui approche à grands pas. Je suis terrifiée parce que je ne sais pas si je pourrai contenir mes émotions, ma colère et ma haine. Et je ne sais pas si ce jour-là, je retrouverai ce morceau de moi qui s’est éteint ce 4 août 2020.
Chroniqueuse, Médéa Azouri anime depuis plus d’un an avec Mouin Jaber « Sarde After Dinner », un podcast où ils discutent librement et sans censure d’un large éventail de sujets, avec des invités de tous horizons. Tous les dimanches à 20h00, heure de Beyrouth.
Épisode 10 avec Samer Makarem
https://youtu.be/G8rthu1i230


Chère Médéa, on aimerait tellement revenir en arrière et imaginer qu’un apocalypse de ce genre ne pouvait avoir lieu au Liban si seulement le peuple était uni et ses politiciens honnêtes et patriotes. Mais voilà c’est arrivé et le traumatisme qu’il nous a causé est au dessus de tout ce que l’on peut imaginer, mais le plus douloureux n’est pas ce qui c’était passé, c’est ce qui se passe encore dans ce pays où,une poignée de gens croient encore à cette crasse politique qui a détruit le pays et la majorité des citoyens qui tardent à se révolter ne serait ce que par solidarité avec les familles endeuillées. La vue de ces images des féroces de l’ordre tabassant les familles est insoutenable et honteuse pour tout le peuple libanais qui ne semble même pas ébranlé par tant d’humiliation et d’insolence de cette caste. D’ailleurs je vous le dis, il ne méritent pas votre haine ils ne méritent que le mépris et les pires châtiments jusqu’àu dernier de leur descendants.
20 h 17, le 16 juillet 2021