Critiques littéraires

La mort dans lame

La mort dans lame

D.R.

Lame de Michel Cassir, L’Harmattan, 2021, 82 p.

Dans l’œuvre poétique de Michel Cassir, riche d’une vingtaine de recueillements – citons Ces Langues que nous ne parlons pas ; La Fête prenant de vitesse l’obscur ; ou Il est temps d’arracher l’oreille bleue du charme – aucun titre, jamais, n’aura été aussi bref, aussi pointu : un seul mot pour l’opposer à la mort, « faucheuse d’imaginaire », Lame ! La raison en est, comme qui dirait, simple : elle réside dans cette chambre d’hôpital où le poète repose la tête sur « un oreiller de tempête » et où il a failli rendre l’âme. À tranchant, tranchant et demi ! Le voilà qui porte son « pyjama d’étoiles » pour retourner dans la plaie de la langue, l’acier des bistouris qui allaient l’emporter ! Comme celle d’une charrue qui aère la terre dans laquelle on ne le précipite pas, de la pointe de cette « lame », naît le poème de la survie, pour « unir la voie lactée au sommeil et renaître ».

À l’instar de Paul Verlaine mis au cachot plus d’une fois, notamment pour ce coup de feu contre l’auteur des Illuminations, et qui a tiré de ses expériences cellulaires le recueil intitulé Mes Prisons, Cassir tire de ses séjours hospitaliers un recueil émouvant faute d’avoir été ultime, « une fenêtre crépuscule ». Il nous fait même part de ce long rêve qui l’éblouit durant cette longue opération chirurgicale de neuf heures qu’il subit, de cette danse « tourbillon d’étoiles » avec une femme « vêtue aux couleurs de l’imaginaire »…

La dérision est une arme contre la souffrance qu’il « tire au lasso ». Le poème intitulé Ce n’est pas un baobab ne s’interdit nullement de la braquer, affutée, face aux espaces hospitaliers où les patients en arrivent à « toucher l’impalpable douleur » mais qui deviennent sous sa plume « dix jours de vacances tout frais compris », où l’on entend pourtant « claquer des dents le squelette » !

Les arbres sauvent également. Catalpa. Ginkgo. Arbres amérindiens ou originaires de Chine, aux branches desquels le poète accroche ses strophes sacrées ! Arbre de vie à la mexicaine. Arbre qui « croît, s’exalte et souffre ». « Pourquoi la proximité de l’arbre que l’on entoure et qui nous entoure est-elle vitale ? » se demande-t-il dans une longue méditation sur la sève salvatrice et le destin commun de l’arbre et de l’humain. Dans cet hôpital au cœur de Paris qu’il appelle « oasis sacré » ressuscite un arbre mort destiné au bûcher !

Et puis, à l’hôpital, il y a la chapelle. Cassir entre dans ce « lieu plein et vide à la fois », rare lieu public où l’on « se prête à la lenteur », pour y allumer la bougie du « silence habité ». Il est accompagné d’un pigeon non voyageur. Sous d’autres cieux, à Kos, des chèvres « croqueuses de sacré » l’avaient déjà suivi dans la chapelle de l’île ! Le poète exorcise ainsi « les dangereuses affections soignées au scalpel, à l’électronique et aux hordes sauvages de bestioles chimiques » !

Depuis Rimbaud puis les surréalistes, les poètes qui comptent aux yeux de Michel Cassir, ceux qu’il fréquente dans les livres et dans ses voyages, en Amérique latine ou à Paris, ceux qu’il lit ou qu’il publie – la collection qu’il co-dirige aux éditions L’Harmattan, « Levée d’ancre », comprend à ce jour quelque cent-vingt-cinq titres – sont ceux qui soumettent la réalité à une double injonction dont l’énergie s’accouple au lieu de se tourner le dos : « transformer le monde » et « changer la vie ». Ainsi, sa poésie dénonce « l’abattoir » et « le déclic chiffre d’affaires » des marchands du « saint coït mondial », sans cesser pour autant d’asséner à la réalité les coups de butoir de l’imaginaire au pouvoir : Le voici qui entrevoit une « image pieuse parmi les pieuvres », comme le Voyant avant lui, « une mosquée au fond d’un lac » !

Lame est un recueil essentiel qui transfigure.



Lame de Michel Cassir, L’Harmattan, 2021, 82 p.Dans l’œuvre poétique de Michel Cassir, riche d’une vingtaine de recueillements – citons Ces Langues que nous ne parlons pas ; La Fête prenant de vitesse l’obscur ; ou Il est temps d’arracher l’oreille bleue du charme – aucun titre, jamais, n’aura été aussi bref, aussi pointu : un seul mot pour l’opposer à...

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