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Moyen-Orient - Éclairage

En Iran, le déclin des réformistes

Alors que les conservateurs et les ultras accroissent leur mainmise sur l’ensemble des centres de pouvoir, les modérés et les réformistes n’ont jamais semblé aussi faibles.

En Iran, le déclin des réformistes

Une Iranienne tient un document après avoir voté lors de la présidentielle dans un bureau de vote à Téhéran, le 18 juin 2021. Majid Asgaripour/WANA via Reuters

Sa victoire était prévue ; le taux d’abstention – qu’il soit le fruit de l’apathie ou d’un boycott mûrement réfléchi – aussi. L’ultraconservateur Ebrahim Raïssi, proche du guide suprême de la révolution iranienne, l’ayatollah Ali Khamenei, a remporté vendredi dernier une élection présidentielle amputée de son caractère compétitif en rassemblant 61,95 % des suffrages. Un succès en demi-teinte issu d’un scrutin marqué par la plus faible participation depuis la proclamation de la République islamique en 1979, à hauteur de 48,8 % seulement.En succédant à Hassan Rohani, Ebrahim Raïssi contribue à asseoir un peu plus la mainmise des durs du régime sur l’ensemble des centres de pouvoir dans le pays. Dominant les institutions non élues, ils peuvent à présent se targuer d’être en position de force au sein des instances dépositaires d’une certaine légitimité électorale. Ils avaient raflé la mise au cours des élections de février 2020 visant à renouveler la composition du Parlement et de l’Assemblée des experts ; désormais, la présidence est aussi sous leur coupe. Du point de vue du guide suprême, âgé de 82 ans, véritable détenteur de l’autorité décisionnelle, tout semble en place pour préparer sa succession sans à-coups.

Dans ce paysage politique et institutionnel monochrome, les camps dits « modéré » et « réformiste » – riches de courants divers – sont absents ou presque, comme s’ils s’étaient effondrés sous le poids d’un double défi, en partie tributaire de facteurs qui leur sont externes, en partie de par leurs propres pratiques et errements.

Papier de cigarette

Selon de nombreuses analyses en vogue depuis le retrait unilatéral des États-Unis de l’accord sur le nucléaire en 2018, la mise en œuvre d’une politique de pression maximale contre Téhéran a tôt fait de décrédibiliser la gouvernance du centriste Hassan Rohani. Lui qui avait su mobiliser les foules une première fois en 2013 puis en 2017, en promettant la fin de l’isolement économique et diplomatique de l’Iran et plus de libertés individuelles, s’est retrouvé sous le feu des critiques venues des rangs conservateurs et ultras lui reprochant l’échec de sa politique d’ouverture vers l’Occident. À cela s’ajoute le fait que jamais une élection présidentielle n’a donné à voir une offre aussi limitée, même si le cadre a toujours été autoritaire. Cette fois-ci, l’affaire s’est jouée comme si l’État profond avait explicitement dédaigné le caractère « républicain » du régime, qui se traduit par la légitimisation du système à travers des processus électoraux à forte participation. Ainsi, les Iraniens avaient le choix, au cours du dernier scrutin, entre le religieux ultraconservateur Ebrahim Raïssi, un ancien commandant en chef au sein des IRGC (Corps des gardiens de la révolution islamique), Mohsen Rezaï, et le fondamentaliste Amirhossein Ghazizadeh-Hachémi, ancien membre du Front de la stabilité de la révolution islamique – groupe politique principaliste radical. Seul le technocrate Abdolnasser Hemmati atténuait l’essence hautement conservatrice de cette palette de candidats, sans pour autant proposer de véritable alternative. Et aux yeux d’une large frange de la population, il reste associé aux difficultés économiques et sociales que traverse leur pays puisqu’il a officié en tant que gouverneur de la banque centrale sous l’administration Rohani.

Portrait

Ebrahim Raïssi, ultraconservateur iranien en guerre contre la corruption

Peut-être est-ce d’ailleurs là que le bât blesse. Si le rétablissement puis le durcissement des mesures punitives américaines ont saccagé une économie déjà mal en point, si la marginalisation des figures politiques «  modérées  » ou «  réformistes  » par le Conseil des gardiens a pu décourager nombre d’Iraniens à se rendre aux urnes, qui plus est dans le pays du Moyen-Orient le plus durement frappé par le Covid-19, la défiance des électeurs est aussi le résultat de l’incapacité des «  modérés  » à mettre en œuvre des actions concrètes qui prouvent qu’ils ne sont pas juste «  moins durs  » que les durs, mais vecteurs du changement.

Or, le second mandat de Hassan Rohani s’est caractérisé par le déclenchement de deux soulèvements à l’échelle nationale – l’un en 2017/2018, l’autre fin 2019 – qui ont été très brutalement réprimés par les autorités à l’abri des regards, puisque Téhéran avait, pour l’occasion, bloqué l’internet global. «  Rohani n’a jamais été un réformiste, mais un modéré. En l’absence d’un véritable réformiste, le camp réformiste a cependant décidé de le soutenir à partir de 2013. Sauf qu’il n’a malheureusement pas été capable de mettre en œuvre ses promesses de réformes en interne  », rappelle Reza H. Akbari, doctorant en histoire moderne du Moyen-Orient à l’American University, basée à Washington D.C. «  Les réformistes n’ont pas su développer de réactions unies aux manquements de Rohani et ont aggravé le fossé grandissant entre eux, d’un côté, et la politique qui se joue dans la rue, de l’autre  », poursuit le chercheur.

Mus d’abord par des revendications socio-économiques, ces deux grands mouvements de contestation, dont le premier a débuté avant le retrait américain du JCPOA (l’accord sur le nucléaire), se sont heurtés à la réprobation de la majorité des réformistes. En janvier 2018, la société des clercs militants, dirigée par l’ancien président Mohammad Khatami (1997-2005), s’en est allée jusqu’à imputer, dans une déclaration, la violence aux «  opportunistes  » et aux «  émeutiers  » qui «  abusent des rassemblements publics et des manifestations pacifiques en créant le chaos et l’insécurité, en détruisant des biens publics, en insultant les sanctuaires religieux et nationaux, et même en tuant des innocents  ». De quoi forger, dans l’esprit d’une grande partie de la société, qu’entre durs et réformistes, il n’y a même pas une feuille de papier à cigarette. D’autant plus que les seconds paraissent eux-mêmes en crise, inaptes à définir leur identité politique et rongés par les divisions, entre ceux qui préconisent un rapprochement avec les moins durs des conservateurs et ceux qui se raccrochent à des idéaux vieux d’un quart de siècle sans avoir pris le soin de les dépoussiérer. Résultat des courses, ils n’ont pas réussi à faire émerger une nouvelle génération de leaders politiques.

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Le temps du mouvement réformiste triomphant, symbolisé par la victoire spectaculaire de Mohammad Khatami en 1997, semble bien loin. Puisant sa force première dans une base populaire solide, il avait même réussi à entraîner une sorte de refonte dans le discours public grâce au développement d’une presse faisant la part belle à de nouvelles notions telles que celles de «  société civile  », de «  dialogue  », voire de «  citoyenneté  ». De cet engouement d’hier, il ne reste aujourd’hui a priori pas grand-chose. En témoignent les tergiversations autour du boycott du dernier scrutin. Le Conseil pour la coordination du front des réformes avait ainsi annoncé le 26 mai qu’il ne soutiendrait aucun candidat du fait des disqualifications massives par le Conseil des gardiens. D’autres groupes ont en revanche décidé d’appuyer la candidature de Abdolnasser Hemmati.

«  Il y a une problématique intrinsèque à la pensée réformiste en Iran. Lorsque vous vous présentez comme tel, au cœur de votre idéologie se trouve l’argument que le régime est réformable. Or, lorsque les conditions deviennent plus difficiles, les lignes rouges sont plus compliquées à déceler. À partir du moment où vous boycottez un scrutin, votre idéologie est laissée en suspens, comme s’il planait une interrogation autour du caractère réformable du système, avance M. Akbari. Mais il faut distinguer entre l’idée de réforme et les réformistes. L’idée de réforme a une histoire centenaire en Iran. Il faut revenir à la révolution constitutionnelle de 1906. Les réformistes, en tant que camp politique, sont essentiellement un moyen pour les citoyens de communiquer leurs revendications à divers organes de l’État. Si les Iraniens sont découragés par eux, cela ne veut pas dire qu’ils ne trouveront pas d’autre moyen de faire pression sur les autorités. »


Sa victoire était prévue ; le taux d’abstention – qu’il soit le fruit de l’apathie ou d’un boycott mûrement réfléchi – aussi. L’ultraconservateur Ebrahim Raïssi, proche du guide suprême de la révolution iranienne, l’ayatollah Ali Khamenei, a remporté vendredi dernier une élection présidentielle amputée de son caractère compétitif en rassemblant 61,95 % des...

commentaires (3)

REFORMISTES = OBSCURANTISME. CONSERVATEURS = NOIR ABSOLU.

SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

13 h 38, le 21 juin 2021

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Commentaires (3)

  • REFORMISTES = OBSCURANTISME. CONSERVATEURS = NOIR ABSOLU.

    SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

    13 h 38, le 21 juin 2021

  • Si on fait le calcul, on constate que Raïssi a été élu par seulement 32% des iraniens. Même si ce score est un peu plus élevé que celui de Macron (30%), il n'est guère glorieux, dans un pays où la démocratie n'est qu'un décor de théâtre.

    Yves Prevost

    07 h 49, le 21 juin 2021

  • Pauvre iraniens….peuple tres occidentalise et soumis a la terreur d une theocratie medievale….parler de reformateurs ou de moderes dans un tel regime est comme une plaisanterie de mauvais gout….

    HABIBI FRANCAIS

    07 h 39, le 21 juin 2021

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