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Moyen-Orient - Entretien

Pour la jeunesse saoudienne, « MBS semble en rupture avec un pouvoir dynastique très impopulaire »

Pour Fatiha Dazi-Héni, auteure d’une étude intitulée « Arabie saoudite ; le pari sur la jeunesse de Mohammed Bin Salman », le prince héritier élabore une stratégie de communication qui cible la jeunesse pour en faire le socle de sa légitimité « populaire ».

Pour la jeunesse saoudienne, « MBS semble en rupture avec un pouvoir dynastique très impopulaire »

Des Saoudiens regardent leurs téléphones portables devant un portrait du prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, lors du Forum international organisé par la fondation Misk, le 15 novembre 2017, à Riyad. Fayez Nureldine/Getty Images/AFP

Devenu prince héritier d’Arabie saoudite en juin 2017 à seulement 32 ans, Mohammad ben Salmane s’est rapidement imposé comme le dirigeant de facto du royaume gouverné par son père, le roi Salmane. Dans un pays où 60 % des 21 millions de nationaux ont moins de 30 ans, le dauphin saoudien table sur la jeunesse pour transformer l’Arabie saoudite tant sur le plan économique que social. Dans le cadre de son étude parue en mai intitulée « Arabie saoudite ; le pari sur la jeunesse de Mohammed Bin Salman », Fatiha Dazi-Héni, enseignante à Sciences Po Lille et spécialiste de la péninsule Arabique à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem), est allée à la rencontre de jeunes Riyadotes pour analyser leur perception et leurs attentes. Elle répond aux questions de L’Orient-Le Jour.

Comment l’approche du leadership saoudien à l’égard de la jeunesse a-t-elle changé depuis la nomination de Mohammad ben Salmane au poste de prince héritier ?

Le prince Mohammad ben Salmane s’inspire des réformes initiées dans les années 2000 par le roi Abdallah, le premier à lever le tabou du rôle de la femme saoudienne dans le débat public et à lancer un ambitieux programme de boursiers à l’étranger, qui touche aujourd’hui 200 000 jeunes Saoudiens. Le prince reprend cette dynamique tambour battant avec un objectif stratégique et politique précis. C’est en s’appuyant sur le socle démographique majoritaire de la population, la jeunesse qui adhère rapidement aux ouvertures qu’il insuffle pour libéraliser la société, que le prince Mohammad consolide son pouvoir. Elle est au centre de son programme de transformation économique et sociale intitulé « Vision 2030 ». S’affirmant comme la figure royale la plus apte à incarner les aspirations de la jeunesse, il utilise une approche populiste qui séduit les jeunes Riyadotes, objet de cette étude. Contesté par une partie de ses pairs, il élabore une stratégie de communication qui cible la jeunesse pour en faire le socle de sa légitimité « populaire ».

Quelle est l’ampleur du rôle joué par les réseaux sociaux dans cette transformation ?

Parfaitement à l’aise avec cette nouvelle donne, le prince a compris que l’addiction des jeunes aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux lui permettrait de se différencier de ses aînés et de gagner le pari de la numérisation de l’économie. Son objectif est de déclencher un choc identitaire et culturel en établissant un canal direct et interactif de communication pour attirer le public des milléniaux en formatant, dès le plus jeune âge, le jeune Saoudien aux principes promus par Vision 2030. Il fait appel, par le biais de sa fondation Misk créée en 2011, à des vedettes des plateformes YouTube, Twitter, Facebook, Instagram, Snapchat, faiseurs d’opinion auprès d’une jeunesse très connectée, pour diffuser la propagande portant sur Vision 2030. Le prince fait le pari stratégique de capter ce public par ce mode de communication en phase avec cette nouvelle génération, dans l’objectif de modeler son imaginaire et de le dissocier du mode de socialisation traditionnel familial.

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Comment les ambitions du dauphin saoudien sont-elles perçues par la jeunesse saoudienne ?

Le 10e rapport annuel de l’enquête sur la jeunesse Burson-Masteller, conduite en 2018, indique que 92 % des milléniaux sondés sont convaincus du succès de Vision 2030 et approuvent les réformes sociales plus libérales. Ce constat ressort très majoritairement des entretiens que j’ai effectués auprès d’une jeunesse dépolitisée. L’impulsion et l’énergie du prince héritier sont, selon eux, à l’origine de la dynamique des changements très rapides dans le royaume. L’ensemble des entretiens réalisés montre que le processus de délégitimation de l’institution familiale royale opéré par MBS apparaît comme l’action la plus révélatrice de son leadership. Il leur semble audacieux et en rupture avec un pouvoir dynastique jugé trop cérémonieux, très corrompu et très impopulaire. Seul est épargné le roi Abdallah, perçu comme un père de la nation. La démonstration de force du prince contre son propre cercle, cristallisée par l’épisode du Ritz Carlton en novembre 2017, est d’autant plus plébiscitée que l’humiliation infligée est considérée comme une justice rendue aux Saoudiens lambda.

Ces perceptions diffèrent-elles entre les jeunes issus de milieux urbains et ceux issus de milieux ruraux ?

Je n’ai pas testé sur le terrain la perception dans les régions périphériques, mais d’autres l’ont fait. L’épisode ayant conduit les forces de sécurité saoudiennes à abattre, le 17 avril 2020, Abdel Rahim al-Huwaiti, qui s’est opposé au projet du prince d’édifier la cité futuriste de Neom, est révélateur des fortes différences de perception au sein du royaume. Une vidéo ayant largement circulé sur les réseaux sociaux contre les expulsions à Neom témoigne de l’incompréhension que rencontrent les projets décidés depuis Riyad. En réalité, les régions en tirent un bénéfice de manière inégale. Riyad, qui est la province où le roi a été gouverneur pendant près de 50 ans, en tire les plus grands bénéfices. Elle attire en moyenne presque deux fois plus de créations d’emplois que les provinces de La Mecque et de l’Est, et entre 35 et 40 fois plus comparé aux provinces les plus pauvres – essentiellement au Nord et au Sud. Ces écarts sont à nuancer pour Médine, Tabouk et les provinces du Sud qui sont concernées par les mégaprojets touristiques et industriels du second train de Vision 2030 le long de la mer Rouge.

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Quelles sont les limites de la politique menée par MBS aux yeux des jeunes Riyadotes ?

Le nouveau leadership s’est fixé comme objectif de transformer profondément l’économie et la société selon une gouvernance beaucoup plus verticale et autoritaire dans une période de forte austérité. L’approche radicale adoptée au cours de la première année du lancement de Vision 2030 a échoué car elle a ciblé la clientèle de l’État rentier, la fonction publique. Le choix du prince héritier de concentrer ses efforts de communication sur les jeunes est donc politiquement bien calculé, le but étant d’inculquer un changement de mentalité en le saupoudrant d’un récit nationaliste se fondant sur une nouvelle culture du travail, et sur leur loyauté à la nation et à son leader. Le climat d’euphorie perçu lors de nos enquêtes auprès de la jeunesse riyadote dépolitisée tranche avec les doutes exprimés par les générations directement concernées par les mesures radicales décidées pour faire face à l’austérité. De fait, les différences intergénérationnelles et le creusement entre centre et périphéries risquent de fragiliser le projet du prince de construire une nation saoudienne forte.


Devenu prince héritier d’Arabie saoudite en juin 2017 à seulement 32 ans, Mohammad ben Salmane s’est rapidement imposé comme le dirigeant de facto du royaume gouverné par son père, le roi Salmane. Dans un pays où 60 % des 21 millions de nationaux ont moins de 30 ans, le dauphin saoudien table sur la jeunesse pour transformer l’Arabie saoudite tant sur le plan économique que...

commentaires (1)

comme quoi, le clientelisme, la mafia et la corruption sont rois - le resteront -pour encore tres tres longtemps dans le tiers monde.

Gaby SIOUFI

10 h 57, le 19 juin 2021

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Commentaires (1)

  • comme quoi, le clientelisme, la mafia et la corruption sont rois - le resteront -pour encore tres tres longtemps dans le tiers monde.

    Gaby SIOUFI

    10 h 57, le 19 juin 2021

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