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Nos Lecteurs ont la Parole

Je suis Yasmina 2

Cher Gebran,

Cela fait un moment que j’ai envie de t’écrire ce petit mot, j’espère que tu prendras le temps de le lire et surtout auras le courage d’aller jusqu’au bout. J’ai la chance de vivre en France et d’avoir pu expatrier mes deux filles ces derniers mois. Je suis profondément triste de parler de « chance » aujourd’hui car étant né pendant la guerre et ayant vécu à Beyrouth pratiquement toute cette triste période qu’a traversée notre pays, jamais je n’ai parlé de « chance » de le quitter, mais plutôt de tristesse, de douleur, de déchirement… ce sentiment de chagrin s’est transformé en sentiment de « chance » et de « délivrance » grâce à toi, mais pas seulement (il faut être juste), puisque tu es un des héritiers d’une longue lignée d’hommes et de femmes qui n’ont pas de « vision », sinon celle du miroir.

Tu es sûrement un homme cultivé, peut-être t’es-tu intéressé un jour à tous ces grands qui ont fait notre humanité et qui ont rêvé et œuvré pour élever l’homme et le pousser sur le chemin de la justice, l’équité, l’intégrité, la droiture, l’honnêteté… j’arrête ici l’énumération de ces mots vulgaires. Tous ces grands hommes ont quelque chose en commun : une quête de l’oubli de soi et une prise de conscience de ce qu’est la « compassion », sentiment qui pousse à partager les souffrances d’autrui. Tu sais ? Chaque jour je fais l’exercice de m’imaginer moi-même, toi Gebran, roulant dans ma voiture de luxe entouré de gardes du corps passant devant une jeune fille qui me dit « Tfeh » et je « m’amuse » à voir en cette personne quelqu’un que j’aime (ma fille par exemple) ; quelle attitude vais-je avoir ? Deux possibilités : je me sens atteint en plein dans mon ego et je la gifle ; ou bien j’oublie deux secondes (pas plus) ma grandeur et je me questionne sur la cause de son impolitesse et sa violence verbale envers moi. Cette attitude demande beaucoup d’efforts, mais elle me fait un peu grandir. Le matin, au réveil, ou le soir, avant de te coucher, amuse-toi à imaginer par exemple (je prends au hasard) ton fils affamé au bord du gouffre sans aucun avenir disant « Tfeh » à un grand homme passant devant son nez avec des gardes du corps et des Mercedes à n’en plus finir et se faire ensanglanter à cause de ces quatre lettres misérables qui l’aident à tenir face à l’intenable, que ferais-tu ? Peut-être en répondant honnêtement à cette question tu pourras comprendre quelque chose. Ce jeu a des variantes : imaginer que ton fils crève de faim, qu’il traîne dans les rues désespérées, n’a plus de quoi s’acheter une man’ouché ou (à Dieu ne plaise) est déchiqueté par une explosion, ayant eu la mauvaise idée de manger une glace à côté d’un port ; sincèrement, à Dieu ne plaise ! Mon cher Gebran, tout ce que je t’ai dit ici ne t’est pas seulement destiné, ne le prends surtout pas comme une cristallisation de la colère qui est en moi et à l’intérieur de tant d’autres sur toi, Gebran. Ce « fait divers » de Batroun a été le déclencheur, mais ces « exercices » sont autant destinés à tes amis et tes ennemis, tous ces grands qui jouent dans cette triste cour.

Mon cher Gebran, si tu m’as lu jusqu’à là, je te remercie du fond du cœur, et crois-moi je le dis sans aucune ironie, car tu me remplis de joie ou plutôt d’espoir. Si je t’ai déjà perdu il y a quelques lignes, perdre ce qui est déjà en soi perdu n’a aucune incidence sur le malheur.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Cher Gebran,
Cela fait un moment que j’ai envie de t’écrire ce petit mot, j’espère que tu prendras le temps de le lire et surtout auras le courage d’aller jusqu’au bout. J’ai la chance de vivre en France et d’avoir pu expatrier mes deux filles ces derniers mois. Je suis profondément triste de parler de « chance » aujourd’hui car étant né pendant la guerre et...

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