Rechercher
Rechercher

Moyen-Orient - Éclairage

Pourquoi le régime iranien a choisi Raïssi

Le pouvoir redouble d’efforts pour assurer une victoire du chef de la branche judiciaire à l’issue du scrutin présidentiel du 18 juin.

Pourquoi le régime iranien a choisi Raïssi

Ebrahim Raïssi, chef du pouvoir judiciaire iranien, après avoir soumis sa candidature à l’élection présidentielle le 15 mai 2021. Atta Kenare/AFP

Alors que Téhéran multiplie actuellement les ouvertures diplomatiques – à Vienne avec Washington ou à Bagdad avec Riyad –, la liste des sept candidats en lice pour l’élection présidentielle, établie par le Conseil des gardiens de la Constitution, se distingue paradoxalement par l’offre idéologique la plus restreinte des près de quarante ans d’histoire de la République islamique. En filigrane, c’est la volonté de montrer des muscles dans l’arène mondiale qui semble ressortir. L’organe ultraconservateur – au sein duquel le guide suprême Ali Khamenei exerce une influence considérable – a retenu mardi au poste cinq prétendants partisans de la ligne dure tout en disqualifiant trois poids lourds : le réformateur Eshaq Jahanguiri, et les conservateurs Mahmoud Ahmadinejad et Ali Larijani, bien que celui-ci officie actuellement en tant que conseiller auprès du numéro un iranien.Autant de démarches qui paraissent souligner l’offensive des durs en vue d’assurer coûte que coûte la victoire de leur favori, le chef du judiciaire Ebrahim Raïssi, et de garantir leur mainmise sur toutes les institutions et tous les centres du pouvoir, après avoir remporté de manière écrasante le scrutin législatif en février 2020, dans un contexte de boycottage massif des urnes. Seuls 42,57 % des électeurs s’étaient exprimés du fait notamment de l’invalidation par le Conseil des gardiens de près de la moitié des 16 000 candidatures, en majorité « modérées » ou « réformistes ».

« Insider »

Aux yeux de l’État profond, Ebrahim Raïssi détient plusieurs qualités. Le sexagénaire est un descendant du Prophète – un « sayyed » – et bénéficie d’une relation très privilégiée avec le guide suprême, âgé de 82 ans, au point qu’il est pressenti pour lui succéder. Originaire de la ville de Machhad, il a fait carrière dans la justice jusqu’à être nommé à sa tête par Ali Khamenei en 2019. « Principaliste », Ebrahim Raïssi fait partie de ceux qui, au sein du régime, veillent avec attention au maintien des principes de la révolution dans la société et n’hésitent pas pour cela à employer la méthode forte, à « faire ce qu’il faut », même si le sang doit couler. Il a ainsi été l’un des juges à avoir en 1988, à la fin de la guerre Iran-Irak, appliqué l’ordre d’exécution de masse émis par l’ayatollah Rouhollah Khomeyni contre 5 000 prisonniers politiques, membres présumés de l’Organisation des Moujahidine du peuple d’Irak (MEK), sans que ces derniers n’aient eu droit à un procès équitable, après que le pouvoir eut vaincu une incursion du MEK soutenue par Bagdad.

Pour mémoire

En Iran, la présidentielle se joue aussi sur Clubhouse

« L’establishment politique, en particulier les loyalistes autour du guide suprême Ali Khamenei, le perçoit comme un insider, quelqu’un faisant partie de l’État profond, qui peut protéger leurs intérêts et la configuration idéologique du système », commente Sanam Vakil, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord au centre de réflexion Chatham House. « Pour la première fois depuis 2005, les institutions iraniennes, dans le cas où Ebrahim Raïssi remporterait les élections, seront entièrement dominées par les conservateurs. Cette coalition de soutien peut aider le guide suprême à aborder la question de la transition politique et de sa succession », poursuit la chercheuse. « C’est pour cela que tant d’efforts ont été investis pour que seuls des “Messieurs Personnes” se présentent contre lui et que sa victoire soit assurée », résume pour sa part Mehrzad Boroujerdi, directeur de la School of Public and International Affairs à la Virginia Tech. Une fois président, Ebrahim Raïssi pourrait ainsi travailler à consolider ses positions au sein des forces militaires et de sécurité, et à accroître sa légitimité religieuse, dans l’optique de devenir un jour le prochain guide suprême.

Le scrutin intervient alors que les administrations en place à Téhéran et à Washington sont actuellement engagées dans une course contre la montre pour conclure un accord sur le nucléaire, à travers notamment la médiation européenne. D’après les déclarations des principaux concernés, les pourparlers seraient sur la bonne voie. Mais la Maison-Blanche est pressée par le temps puisqu’il lui serait beaucoup plus difficile, a priori, de négocier avec une équipe issue des rangs conservateurs, voire ultras. « Le chef suprême a apporté son soutien aux pourparlers de Vienne. Il est dans l’intérêt du système de soutenir ces discussions et de mettre en œuvre l’idée d’une conformité iranienne contre une conformité américaine afin que Téhéran puisse bénéficier d’un allégement des sanctions », explique Sanam Vakil. « En revanche, ce que la victoire de Raïssi remettrait en question, c’est la perspective de négociations futures », poursuit-elle. Washington et ses alliés européens essayent de négocier un retour à l’accord de 2015 dont les États-Unis s’étaient retirés de manière unilatérale en l’élargissant à l’arsenal balistique de la République islamique ainsi qu’à ses activités régionales par le biais de ses milices. Mais ces deux sujets relèvent pour l’Iran de lignes rouges, et la monopolisation de la diplomatie par les durs certifierait ainsi qu’elles ne soient pas franchies.

« Imposture »

En interne, la concentration totale des pouvoirs économique et politique par une faction encore plus réduite de l’élite pourrait conduire à investir des fonds pour répondre aux demandes socio-économiques des Iraniens. « Je suis venu en tant qu’indépendant sur scène pour apporter des changements dans la direction exécutive du pays, et pour lutter contre la pauvreté, la corruption, l’humiliation et la discrimination », a déclaré Ebrahim Raïssi le 15 mai avant de s’inscrire au scrutin, selon des médias locaux. Candidat malheureux face au modéré Hassan Rohani en 2017, fort des 38 % des voix qui lui avaient été accordées, Ebrahim Raïssi s’est fixé comme mission la lutte contre la corruption dans un pays en proie à une violente crise économique, exacerbée par les sanctions américaines mais dont les causes profondes sont également à mettre sur le compte d’une mauvaise gestion de longue date. Le chef du judiciaire a multiplié les procès de cadres hauts placés de la Justice accusés d’avoir touché des pots-de-vin. Grâce en partie au crédit gagné dans l’exercice de ses fonctions, l’homme est perçu par les durs comme celui qui est le plus à même de rassembler leur camp : de permettre la « création d’un consensus » et d’établir un gouvernement « fort et incorruptible » pour venir à bout de l’« impasse » dans laquelle le pays est plongé, d’après les termes de Ahmad Amirabadi Farahani, membre ultraconservateur du Parlement, cité par l’agence de presse semi-officielle Fars au cours du mois d’avril. Cette emprise sur tous les leviers pourrait cependant conduire aussi à la dynamique contraire, à savoir à la multiplication des luttes intestines au sein d’un cercle encore plus réduit.

Lire aussi

Quand Téhéran « gagne » sur les deux tableaux

L’organisation du scrutin du 18 juin marque une sorte de tournant. Le Conseil des gardiens ne se sent ainsi plus tenu par l’obligation d’assurer ne serait-ce qu’un minimum de diversité politique. « Plus que jamais, ces élections relèvent de l’imposture. Auparavant, il y avait une sorte d’ingérence indirecte qui permettait à certains candidats de se présenter dans le but d’intéresser les gens au scrutin », remarque Mehrzad Boroujerdi. Le centre de sondage public ISPA a déjà averti du risque d’un taux de participation de 39 % seulement, le plus faible depuis la révolution islamique en 1979. « Il semble que le régime ait renoncé à l’importance de la mobilisation et du vote populaire. Ce qui le préoccupe le plus, c’est l’ingénierie sociale et le processus politique qui assurent que ses hommes reçoivent le “prix”. Et ils peuvent utiliser cela comme une base de départ pour les futurs dirigeants suprêmes. »


Alors que Téhéran multiplie actuellement les ouvertures diplomatiques – à Vienne avec Washington ou à Bagdad avec Riyad –, la liste des sept candidats en lice pour l’élection présidentielle, établie par le Conseil des gardiens de la Constitution, se distingue paradoxalement par l’offre idéologique la plus restreinte des près de quarante ans d’histoire de la République...

commentaires (2)

D,OBSCURANTISME MEDIEVAL A OBSCURANTISME ARCHAIQUE.

L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

07 h 46, le 27 mai 2021

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • D,OBSCURANTISME MEDIEVAL A OBSCURANTISME ARCHAIQUE.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    07 h 46, le 27 mai 2021

  • "un pays en proie à une violente crise économique", mais qui n'hésite pas à dépenser des milliards de dollars dans une entreprise que le pouvoir prétend lui-même inutile! Il s'agit, bien sûr de la purification de l'uranium. Or le taux de purification visé ne peut servir qu'à l'élaboration d'une bombe que le même pouvoir se défend de convoiter!

    Yves Prevost

    07 h 35, le 27 mai 2021

Retour en haut