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Culture - Quoi qu’on en lise

« De Beyrouth, la France m’emmerde »

Près de trente ans plus tard, la phrase de Bernard Wallet dans son récit « Paysage avec palmiers » (collection L’infini, Gallimard) résonne encore.

« De Beyrouth, la France m’emmerde »

Bernard Wallet. Photo Facebook

Quand je ne me rends pas à la pharmacie acheter cinq boîtes de Xanax à ma mère pour qu’elle les envoie à je ne sais qui au Liban, je flâne dans les rues de Paris à parcourir les boîtes que les libraires entreposent devant leur vitrine. Ils y mettent des livres d’occasion, ces produits de première nécessité, remèdes selon la journée contre la bêtise, la solitude, la vie. Je trouve souvent une très belle sélection devant la librairie/maison d’édition La Dilettante, située sur la place du théâtre de l’Odéon, là où des révolutionnaires s’activent depuis des semaines. Ces activistes ont voilé la magnifique façade du théâtre qui prend si bien la lumière au printemps, vision enchanteresse, par des bâches hideuses aux inscriptions diverses et variées : « Vive la commune », « Odéon bâillonné », ou encore « On ne joue plus, on lutte ». Je m’étonne de n’avoir toujours pas aperçu le philosophe Michel Onfray y haranguer la foule. Lui qui a fondé son journal et sa chaîne de télévision ne s’inspire-t-il pas, comme tant d’autres aspirants à la présidentielle française, des politiciens libanais ? Ils n’auront bientôt plus qu’à sortir les armes pour compléter le tableau. Amer constat. Bernard Wallet écrivait en 1992 : « De Beyrouth, la France m’emmerde » dans son récit Paysage avec palmiers (collection L’infini, Gallimard) que j’ai découvert dans l’une des boîtes de La Dilettante. Près de trente ans plus tard, la phrase résonne encore. J’étais d’abord réticent à acheter ce livre, la biographie de l’auteur sur la quatrième de couverture ne présageait rien de bon : « Bernard Wallet a effectué, pour des raisons professionnelles, de fréquents séjours au Liban. Il y a vécu la guerre. » Je n’avais pas encore réalisé que ce Bernard Wallet était le fondateur des superbes éditions Verticales, cet éditeur hors norme, ce dénicheur de talents, ce révolutionnaire de la littérature. Sans faire ce lien, je découvrais la première phrase du récit qui me bouleversa : « Le regard bien calé par les amphétamines et la bouche insensibilisée par le bourbon, j’ai vu dans le port de Beyrouth plusieurs cargos, ventre en l’air, dans une posture de vieux poissons obscènes. Dans les cales devenues inaccessibles, des milliers de cigares pourrissaient. » Le livre a été publié en 1992, je le répète.


« Paysage avec palmiers » (collection L’infini, Gallimard) a été publié en 1992.

Séquence après séquence, dans cet unique roman qu’il publia en tant qu’écrivain, Wallet nous fait traverser ces années sanglantes qui ont débuté en 1975. On peut lire ce livre même si l’on ne comprend rien à la guerre du Liban et, de toute façon, il n’y a rien à comprendre, plus on s’y plonge, plus elle s’explique facilement cette guerre : elle est le condensé de la saloperie, de la dégueulasserie et de l’horreur de l’homme. Oui, tout ça à la fois. Wallet ne s’épanche pas sur les combats politiques et la politique politicienne, non, dans son récit, cette guerre, c’est : « Je me souviens de Moussa. Il est mort en jouant à la roulette russe. Une balle dans la bouche. Il avait quinze ans. Tout au long du parcours menant au cimetière, les adolescents aux yeux secs qui formaient le cortège tiraient des coups de feu vers le soleil. L’un d’eux hurlait : Je te tue. Éteins-toi ! » La bêtise de l’homme transformée en poésie, voilà la prouesse de Wallet qui en très peu de mots raconte la guerre du Liban comme elle n’a jamais été racontée.

Ce livre, je l’ai lu à deux. Avec ma compagne Alma (elle aussi libanaise) qui, quand elle me voit lire un énième ouvrage sur le sujet, me dit généralement : « Mais comment t’as la patience de lire ça ? Qui veut lire ça, Sabyl ? » Et elle a raison, je ne sais pas pourquoi je m’inflige ça, mais cette fois-ci, elle a jeté un œil et elle n’a plus lâché l’histoire jusqu’à la dernière page. Généralement, elle trouve que je lis trop vite et moi, qu’elle lit trop lentement mais, cette fois-ci, nos rythmes battaient la même mesure. Wallet impose son rythme : « À Beyrouth, une légende raconte qu’un Bédouin qui s’était vengé au bout de quarante ans avait aussitôt regretté son crime. Je suis allé trop vite, avait-il dit. »

Si un jour quelqu’un vous demande (et on vous le demandera encore et encore !) : « Qu’est-ce que tu me conseilles de lire sur la guerre du Liban ? » Répondez-lui sans hésiter : Paysages avec palmiers de Bernard Wallet. La littérature, lorsqu’elle atteint cette perfection, est éternelle.

« Paysages avec palmiers »

Bernard Wallet (collection L’infini, Gallimard).


Quand je ne me rends pas à la pharmacie acheter cinq boîtes de Xanax à ma mère pour qu’elle les envoie à je ne sais qui au Liban, je flâne dans les rues de Paris à parcourir les boîtes que les libraires entreposent devant leur vitrine. Ils y mettent des livres d’occasion, ces produits de première nécessité, remèdes selon la journée contre la bêtise, la solitude, la vie. Je...

commentaires (3)

Livre aussitôt commandé !

Bassam Youssef

17 h 15, le 30 avril 2021

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Commentaires (3)

  • Livre aussitôt commandé !

    Bassam Youssef

    17 h 15, le 30 avril 2021

  • J'ai lu le texte deux fois et lentement. Il y a comme cela des lettres, des messages qu'on ne se lasse jamais de relire. Merci à l'OLJ pour ces cadeaux.

    NASSER Jamil

    19 h 42, le 29 avril 2021

  • Merci du conseil. Je lis sur Babelio : "Un livre glaçant. Récit autobiographique composé de petits paragraphes distincts les uns des autres sans ordre chronologique particulier et qui nous narre des événements divers lors de la guerre au Liban. Bernard Wallet y vivait dans les années 80 début 90 et nous décrit un univers apocalyptique où seule la violence, la mort, la destruction ponctuent un désespoir permanent. Ca fait mal, c'est dur, cela nous tenaille. On n'y croit pas, pourtant l'on sait que les guerres sont sales et laides, on sait qu'on n'imagine pas à quel point. Bernard Wallet nous force à regarde en plaquant notre tête sur une sorte de diaporama horrifique. L'écriture est tristement belle, le style est propre, harmonieux et composé de forts sentiments de colère et de désarroi. Un brin de cynisme conclut cette lecture nécessaire. Un grand moment de ma vie de lecteur."

    Michau François

    14 h 35, le 29 avril 2021

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