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Moyen-Orient - Turquie

Selahattin Demirtas, le leader kurde qui fait de l’ombre à Erdogan

Rival du reïs, le coprésident du principal parti prokurde de Turquie, en détention depuis 2016, risque jusqu’à 142 années de prison dans le cadre de son procès qui s’ouvre à nouveau aujourd’hui.

Selahattin Demirtas, le leader kurde qui fait de l’ombre à Erdogan

Une femme montrant un insigne portant le visage de Selahattin Demirtas, chef du Parti démocratique du peuple (HDP), lors d’un rassemblement électoral en mai 2015. Ozan Kose/Getty Images/AFP

« L’unique raison pour laquelle je suis encore ici est que l’AKP (le Parti de la justice et du développement présidé par Recep Tayyip Erdogan) a peur de moi. Ils pensent qu’il est courageux de lier mes mains et mes bras et de me calomnier dans les espaces publics. » Ces mots, prononcés par le coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP) Selahattin Demirtas depuis la prison de haute sécurité d’Edirne, située à la frontière avec la Grèce et la Bulgarie, alors qu’il faisait campagne en vue de l’élection présidentielle de juin 2018, résonnent toujours près de trois ans plus tard. Selahattin Demirtas, qui a fêté ses 48 ans en prison le 10 avril, a été arrêté en novembre 2016 dans le cadre des purges menées par le président turc Recep Tayyip Erdogan à la suite de la tentative de coup d’État, quatre mois plus tôt, attribuée à Fethullah Gülen. Alors que son procès doit s’ouvrir à nouveau aujourd’hui, le charismatique coprésident du HDP doit répondre à de nombreuses accusations, parmi lesquelles celles d’avoir été « l’un des dirigeants d’une organisation terroriste » et d’avoir « diffusé une propagande terroriste », sous-entendu celle du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) classé terroriste par Ankara, et pourrait risquer jusqu’à 142 années de prison. De son côté, M. Demirtas ne cesse de répéter depuis des années que son parti n’a « pas de lien organique avec le PKK », exigeant publiquement que ce dernier dépose les armes.

Officieusement, les raisons de son arrestation sont autres. « Pour Erdogan, Demirtas est responsable de son échec électoral en 2015 », observe Ahmet Insel, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-La Sorbonne et à l’Université de Galatasaray à Istanbul, en référence aux 13 % de voix obtenues à l’époque par le HDP aux élections législatives, alors que le parti d’Erdogan perdait la majorité parlementaire pour la première fois depuis 2002. « C’est quelque chose que le président n’a absolument pas digéré », insiste Ahmet Insel. Mis en cause pour avoir fait de l’ombre au reïs turc, son incarcération permet à ce dernier d’écarter son rival, « car c’est un cas de figure susceptible de réunir un mouvement populaire, kurde et de gauche, et de peser dans les élections futures », poursuit le politologue, alors que l’AKP voit progressivement le vote kurde lui échapper. Si le parti au pouvoir rassemblait ces dernières années une grande partie de l’électorat kurde, séduit notamment par sa politique en faveur d’une identité islamique, beaucoup lui ont progressivement tourné le dos au profit du HDP, comme le prouve notamment la victoire du « non » dans les régions kurdes au référendum constitutionnel de 2017 renforçant largement le pouvoir du président.

Contact permanent

Privé de contacts avec l’extérieur depuis plus de quatre ans, hormis ceux entretenus avec ses avocats, Selahattin Demirtas adresse régulièrement des messages à la population turque via les réseaux sociaux. Si le dirigeant prokurde n’est pas autorisé à tweeter depuis sa cellule de 12 m2 « que l’on s’est appliqué à rendre intégralement grise du sol au plafond », comme il l’explique au journal Le Monde dans une tribune publiée en juin 2018, ses camarades du HDP publient pour lui et en son nom.

Pour mémoire

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Ses messages ne manquent pas de trouver un écho favorable au sein d’une partie de la population, en particulier de la minorité kurde auprès de laquelle il fait figure de héros. Ainsi, lors des élections municipales du 23 juin 2019, Selahattin Demirtas n’a pas hésité à appeler ses soutiens à voter pour le candidat de l’opposition pour la mairie d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, qui a finalement remporté l’élection face au candidat du pouvoir. « Alors qu’il a continué à être en contact permanent avec ses partisans pendant sa détention, Demirtas a utilisé la prison non pas comme une parenthèse, mais comme un nouvel espace politique », note le journaliste turc Irfan Aktan. Le leader du HDP parvient également à communiquer avec l’extérieur via ses écrits, qui rencontrent un succès inédit dès leur publication. Deux recueils de nouvelles écrites en prison sont respectivement publiés en 2017 et en 2019, ainsi qu’un premier roman, paru en janvier dernier. « La littérature permet de prendre position contre l’oppression, de manière directe ou indirecte. Elle doit insuffler courage et espoir, sans concession, en résistance, sinon ce n’est pas de la littérature », écrit, depuis sa cellule, l’opposant dont le parcours semble guidé par cet engagement.

Né en 1973 dans la province turque d’Elazig, dans le sud-est du pays, Selahattin Demirtas est originaire d’une famille zaza (groupe linguistique minoritaire kurde) de sept enfants. En 1991, l’adolescent semble prendre conscience de son identité kurde alors qu’il descend avec des milliers de personnes dans les rues de Diyarbakir après qu’un responsable local du Parti populaire du travail (HEP) a été tué par un groupe de paramilitaires. Après ce jour, « je suis devenu quelqu’un d’autre », affirmera-t-il des années plus tard à un journal turc. Deux ans après cet épisode, c’est son frère aîné, Nurettin, qui se voit condamné pour avoir rejoint la guérilla kurde et qui passera alors 12 ans en prison. Au cours de sa carrière politique, Selahattin Demirtas tentera du mieux qu’il peut d’éviter de commenter ces accusations en rétorquant seulement que son frère combat l’État islamique en Irak du Nord. Cet homme au physique de jeune premier, avocat de formation ayant fait de la cause kurde et de la défense des droits humains son combat, entame sa carrière politique en 2007 après avoir pris la tête de l’Association des droits de l’homme (ADH) à Diyarbakir, un an plus tôt. S’il est alors élu député de cette même ville, Selahattin Demirtas se fait surtout connaître du grand public en 2014, lorsqu’il se présente à l’élection présidentielle turque, où il arrive en troisième position avec près de 10 % des voix. Coprésident du Parti démocratique des peuples, le dirigeant parvient à défier l’AKP aux élections législatives de 2015 en obtenant 13,7 % des voix et en le privant de sa majorité parlementaire. Malgré cette victoire historique, le parti de Recep Tayyip Erdogan convoque des élections anticipées, qui lui permettront de retrouver sa majorité en novembre. Le HDP obtient quant à lui 10 % des voix et le coleader du parti devient député à Istanbul.

Une image de modernité

Son succès, Selahattin Demirtas le doit autant à sa stratégie politique qu’à son style. « Il a réussi à transformer le HDP en un parti de transformation démocratique et non pas simplement un parti de revendication des Kurdes, et a élargi sa base à la faveur de son alliance avec des partis de gauche non kurdes », explique Ahmet Insel, qui rappelle que le mouvement prokurde n’arrivait pas à dépasser 6 à 7 % des voix dans les années 2000. Le HDP est ainsi précurseur sur les questions des minorités ethniques et religieuses et accorde une place centrale aux droits des LGBT+, des femmes ainsi qu’à l’écologie. « Jusqu’à présent, aucun homme politique kurde n’avait pu faire autant entendre la voix des Kurdes aux Turcs que Demirtas, observe Irfan Aktan. L’une des plus grandes craintes de l’État est le partenariat des Kurdes et des Turcs opposés au système autoritaire. Demirtas a formé un pont entre ces derniers. »

Le quadragénaire autrefois surnommé « l’Obama kurde » parvient à imposer son propre style en jouant de son charisme, de sa modernité et de son humour. « Il a cassé cette image de l’homme politique très guindé, autoritaire et imbu de sa personne », note Ahmet Insel, qui rappelle que Selahattin Demirtas apparaît comme le représentant de la jeunesse face au président turc âgé de 67 ans et du chef du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), âgé de plus de 70 ans. « Il apparaît, accompagné de sa femme et de ses enfants, comme le représentant de cette nouvelle jeunesse turque, moderne, qui défend des rapports hommes-femmes équilibrés », poursuit le spécialiste, évoquant celui qui se vantait de « repasser lui-même ses chemises » et de faire « de la bonne terrine ». Si son succès est fulgurant, la multiplication des attentats du PKK contre la police dès l’été 2015 décrédibilise le leader prokurde, accusé par le pouvoir de suivre les mots d’ordre de l’organisation classée terroriste. Des accusations « politiques qui ne sont pas fondées en justice », rappelle Ahmet Insel, alors que la Cour constitutionnelle turque a indiqué que les éléments justifiant le maintien de la détention provisoire de Selahattin Demirtas n’étaient « pas suffisants ». Mais malgré son incarcération, la popularité du coprésident et de son parti ne semble pas entamée, certains observateurs estimant même qu’elle aurait augmenté. « Malgré l’intense contre-propagande du gouvernement, le HDP semble toujours au-dessus du seuil électoral de 10 % », estime Irfan Aktan. Si le régime a procédé à l’arrestation de centaines de milliers de cadres du parti, Selahattin Demirtas semble avoir acquis une nouvelle popularité alors qu’il est devenu malgré lui la victime de la justice arbitraire aux mains du président Recep Tayyip Erdogan. « Sur 65 villes gagnées par le HDP aux municipales de 2019, 60 d’entre elles ont vu leur maire déchoir au profit d’un candidat du pouvoir », observe Ahmet Insel. Si l’opposant turc risque de passer de nombreuses années en prison, ses soutiens estiment que ces condamnations seront annulées lorsque le vent tournera. « Des millions de personnes attendent avec impatience le jour où Demirtas sera libéré de prison, note Irfan Aktan. Le leader est encore dans la quarantaine et a un long chemin à parcourir. Plus il reste en prison, plus il devient fort. »


« L’unique raison pour laquelle je suis encore ici est que l’AKP (le Parti de la justice et du développement présidé par Recep Tayyip Erdogan) a peur de moi. Ils pensent qu’il est courageux de lier mes mains et mes bras et de me calomnier dans les espaces publics. » Ces mots, prononcés par le coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP) Selahattin Demirtas depuis...

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L,APPRENTI MINI SULTAN CONDUIT SON PAYS A LA PARTITION. LENTEMENT MAIS SUREMENT.

L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

11 h 14, le 14 avril 2021

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Commentaires (1)

  • L,APPRENTI MINI SULTAN CONDUIT SON PAYS A LA PARTITION. LENTEMENT MAIS SUREMENT.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    11 h 14, le 14 avril 2021

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